‹ Les déclamations et les déclamateurs d'après Sénèque le pèreChapitre 27 sur 44 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

146 DECLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PERE

de sa vie nous est surtout connu par Suétone {de rhet. 6). Né à Novare, il y fut édile, puis quitta sa patrie à la suite d'une mésaventure qui lui arriva au tribunal ; il vint à Rome, où il parla chez L. Munatius Plancus, qu'il effaça rapidement, si bien qu'il ouvrit lui-même une école. Gomme Plancus nous est signalé par Saint Jérôme en 24-23 av. J.-C, qu'Albucius avait sans doute une trentaine d'années lorsqu'il fut revêtu de Fédilité, il en résulte qu'il est né vraisemblablement entre 6o et 55 av. J.-G. Cette hypothèse est vérifiée par un autre passage : Albucius, nous dit Sénèque (VII Préf. 4), alla écouter Fabianus, qui était deux fois plus jeune que lui; or Fabianus, né vers 35 (cf. p. i85), a commencé à déclamer vers 17 ; en i5, il avait donc environ vingt ans et Albucius quarante. Albucius ne se contenta pas d'enseigner la rhétorique; il plaida, mais rarement, dalis les seules causes à effet ; encore ne se chargeait-il que de la péroraison (Suétone ib.) ; mais de nouvelles mésaventures que lui amena son amour immodéré des figures de rhétorique (VII Pj^éf. 6-7; Suétone ib.) le poussèrent à renoncer au barreau (VII Préf, 8) et à quitter Rome, car nous le retrouvons à Milan, vers 12 av. J.-C, plaidant devant le Proconsul L. Pison (consul en i5). La nostalgie de Rome le reprit sans doute, car Sénèque nous dit qu'il l'a entendu parler senex : d'ailleurs saint Jérôme place son àx[j.Tj en 6 av. J.-G. Peut-être Albucius profita-t-il de ce nouveau séjour à Rome pour publier son Traité de Rhétorique, que nous connaissons par Quintilien, qui nous a transmis quelques détails à ce sujet (2, i5, 36 ; 3, 3, 4 ; 62). Il retourna encore à Novare, car c'est là qu'une maladie cruelle le força de se donner la mort, dans une mise en scène mélodramatique et bien digne d'un rhéteur : en effet il convoqua le peuple, nous apprend Suétone, et lui expliqua les raisons qui le poussaient à se donner la mort ; or, dans la législation des rhéteurs, on trouve une loi d'après laquelle, avant de se suicider, on doit faire approuver son dessein par le Sénat (i). Ensuite Albucius se

(i) Qui causas in senatu voluntariae mortis non approbaverit, insepultus ahjiciatur . Quintilien decl. 4 et SS^. Cf. Lécrivain op. cii.^ pp. 689-690 et Meier-Scliômann, p. 38i,

laissa mourir de faim ; cette mort se place vers Pan lo de notre ère (Suétone jam senior).

Le trait dominant de son caractère était la probité la plus scrupuleuse, nous apprend Sénèque, dans le portrait qu'il trace de lui (VII Préf. 7); cependant il ne faut pas négliger un renseignement qui nous est donné ailleurs (X i, i3) et où Albucias nous est représenté comme écoutant de mauvaise grâce les orateurs qu'il pouvait jalouser. Il semble avoir nourri des sentiments hostiles au régime impérial, si l'on en juge par un passage des Suasoriae (6, 9) et par l'apostrophe qu'il adressa à Brutus, dont il voyait la statue en face de lui : quoiqu'il plaidât devant le Proconsul L. Pison, il nomma Brutus : legum ac liber taiis aiictorem ac çindicem, ce qui faillit le mettre en fâcheuse posture (Suétone ib.).

L'éloquence d'Albucius ne fait pas question, encore que Quintilien se borne à le nommer (2, i5, 36) : non obscuriim professorem aiictoT^emqiie (i) ; d'ailleurs le soin qu'il met à le réfuter prouve le cas cju'il fait de lui. Saint Jérôme, dans son Catalogue, le nomme clarus rhetor. Les contemporains d'Albucius ne pouvaient s'empêcher de Papplaudir (VII Préf. 6) et lui-même nous apprend qu'il avait plus d'auditeurs dans son école que n'importe quel orateur au forum (ib. 8). Sénèque, en particulier, ne se borne pas à le ranger parmi les quatre plus illustres déclamateurs (cf. supra) ; il le place à côté de Passiénus, qu'il met au premier rang (v. p. 187); il parle sans cesse de lui avec des mots d'éloges (I 4, 12; II i, 29 ; 5, 17; S. 6, 9); enfin il le cite dans presque toutes les controverses : par contre, dans les Suasoriae, Albucius occupe assez peu de place.

Nous savons de lui qu'il déclamait rarement en public : d'habitude il n'admettait, à l'entendre, que ses élèves. Lorsqu'il parlait en public, on ne pouvait l'arrêter, parce qu'il voulait dire, non pas tout ce qui devait, mais tout ce qui pouvait être dit (VII Préf. i). Devant ses élèves, son développement était intermédiaire entre un plan et une déclamation (ib.). 11 semble surtout avoir été incapable de composer

(i) Dans les Catalecta de Virgile, 7, 3, on ne lit plus maintenant, avec la vulgate, Sile Albuti.

148 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

un ensemble : d'abord il ne pouvait résister à la tentation de donner une place à ses chers développements philosophiques (ih. ; cf. 13, 8 ; 7, 17 ; YII 6, 18) ; en outre il traitait chaque partie de la Controverse comme si c'eût été une Controverse entière, soutenant tous les arguments par des arguments (VII Préf. 2). Son style, pour lequel il était servi par une rare abondance verbale {ib. 3), était presque toujours élégant et brillant; de même on remarquait l'éclat de ses traits; quelquefois au contraire Albucius, pour ne pas sembler orateur d'école, se servait de termes triviaux, qu'il admirait même chez les autres (X i, i3), et de phrases brèves et sèches (VII Préf. 3-4; Suétone ib.). Il employait volontiers les figures (I 2, 16 ; 7, 17 ; II 5, 17), mais avec un succès inégal (VII Préf. 3; 7). Aussi, nous dit Sénèque, regrettait-on quelquefois d'être venu l'entendre {ib. 6).

Ce qui, en définitive, semble le caractériser, c'est qu'il n'était pas sûr de lui-même {ib. 6). De là vient qu'il s'attachait successivement aux modèles les plus différents, Fabianus et Hermagoras {ib. 4"5) ; de là vient que, pour mieux faire, il se bornait souvent à mélanger les couleurs, dont on s'était servi devant lui (I 7, 17; VII i, 21); de là vient que, dans sa jeunesse, il parlait mieux que dans sa vieillesse (VII Préf. 5). On comprendra ainsi la contradiction suivante : il est blâmé pour son mauvais goût par Messala (II 4, 8), Sénèque (I 5, 9), Cestius (VII Préf. 8-9) ; d'autres passages encore méritent la même critique (I 4? 12; 7, 18; X 5, 11); cependant, ailleurs, il fait preuve d'un jugement assez fin (X i, i4), et, si l'on examine de près les passages où Quintilien n'est pas d'accord avec Albucius (2, i5, 36 ; 3, 3, 4 5 6, 62), il faut reconnaître, après Tivier {op. cit. pp. 38-39), c'est i\.lbucius qui a raison.

Pour se faire une idée juste du talent d' Albucius, lire les Controverses VII i, i-3 ; 2, 6-9.

Bibliographie : Lindner, de C. Albucio Silo.

Alfîus Flavus, déclamateur, qui, dès sa jeunesse, jouit d'une très grande réputation (I i, 22-23). Il semble qu'il ne la méritât pas entièrement; car Sénèque explique son succès {ib.) par des raisons extérieures à son éloquence, sa précocité,

d'abord, ensuite sa nonchalance, et Cestius, dont il était l'élève, critique plus d'une fois ses traits ou ses couleurs (I i, 24 ; II 6, 8; m 7, 2) comme un peu libres (II 6, 8), ou manquant de goût et trop imitées des poètes (III 7, 2) : cependant il faut, dans les critiques de ce dernier personnage, faire la part de la jalousie, car nous savons qu'il osait rarement parler après Fia vus (I i, 22). Toutefois il est certain que ce dernier avait composé des vers (I i, 22), et, comme la plupart de ses contemporains-poètes, subi l'influence d'Ovide (111 7, 2), qui n'avait pas ajouté de force à son éloquence (I i, 22 car minibus enerçata), comme le prouve une des couleurs imaginées par lui (II 6, 8). Nous pouvons conclure de toutes ces données qu'il a dû naître vraisemblablement vers 35 avant J.-C, ainsi que le suppose Hess (op. cit. p. 4^). C'est de lui probablement qu'il est question dans Pline 1 Ancien (9, 25) : pigeret referre ni res Maecenatis et Fahiani et Flavi Alfii multojmmque esset litteris mandata. — Pour juger le talent d'Alfîus Flavus, nous avons des traits (I 7, 7 ; II 2, 3) et des couleurs (I i, 23; II 6, 8; III 7, 2) : on voit qu'il ne figure que dans les trois premiers livres.

Antonius Atticus, dont le surnom seul suflit à indiquer les goûts, est cité une seule fois (S. 2, 16), et comme un modèle de puérilité.

Apaturius, rhéteur grec, cité en trois endroits seulement (X 5, 28; S. I, II ; 2, 21) ; encore le dernier de ces mots ne nous a-t-il pas été transmis par les manuscrits. Sénèque nous représente ce déclamateur comme manquant de goût (X 5, 28).

Apollonius, rhéteur grec, cité et mentionné à une seule place (VII 4^ 5), comme plein de force dans les péroraisons. On se demande s'il faut l'assimiler avec Apollonius, surnommé b u.aXa/c6ç, né, vers 160 av. J.-C, à Alabanda, en Carie (Strabon 14, ^î55; 660 sqq. ; Cicéron de Orat. i, 28, 126); mais l'éloge que donne Sénèque à l'Apollonius dont il parle semble en contradiction avec le surnom d'Apollonius d'Alabanda.

150 DÉCLAMATIONS ET DÉGLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

Arbronius Silon, poète (S. 2, 19), dont on nous dit simplement qu'il fut un des auditeurs de Latron (ib.).

ArelliuS FUSCUS naquit en pays grec (i) : dans les deux endroits où il nous parle de son maître (I 7, 14 ; 8, i5), c'est pour mettre dans sa bouche des vers d'Homère ; il déclame plutôt en grec qu'en latin (S. 4> 5) il imite volontiers des traits grecs, d'Adaeus (IX i, i3), ou d'Hybréas (IX 6, 16) : toutefois il faut remarquer qu'il attribue à Thucydide une pensée de Démosthène (IX i, i3). La date de sa naissance se place vers 65 ou 60 avant notre ère. Sénèque nous dit, en effet, que, dès sa jeunesse (me Jiiçene), il n'y avait rien de plus célèbre que les développements de Fuscus (S. 2, 10) ; celui-ci doit donc être plus âgé que Sénèque, dont nous avons établi qu'il est né entre 55 et 58. iVrellius Fuscus vint à Rome et y ouvrit une école, très fréquentée, où il eut comme élèves, entre autres, Ovide (11 12, 8-9), Fabianus (II Préf . I ; 5), sur lequel il exerça une influence trop durable, puisque le philosophe ne put jamais dépouiller l'obscurité dont il avait contracté l'habitude à l'école de Fuscus, et sans doute Vibius Gallus (v. p. 197). Il ne plaida jamais. On ignore la date de sa mort (2) : on peut dire simplement qu'il n'est pas mort avant iG, puisqu'il cite des vers de YEnéide (S. 3, 5), qui a été publiée en 17 avant J.-G. Il laissait un fils, assez connu pour que Sénèque ait jugé utile d'ajouter assez souvent pater après le nom de Fuscus : c'est peut-être à ce fils que fait allusion Pline l'Ancien (33, i52) (3).

Nous ne connaissons l'éloquence de Fuscus que par le jugement que Sénèque porte sur lui (II Préf. 1) et par les nombreux fragments de ses déclamations qu'il nous a transmis : Fuscus figure dans toutes les Controverses et Suasoriae, une fois au moins, souvent deux, quelquefois quatre (I 4) î

(1) Dans la Controverse IX 6, i6, je lis avec Schulting ex Asianis et non ex Asia.

(2) Le calcul de Lindner (de Arellio Fusco p. 7) ne peut se défendre : il repose sur l'hypothèse fausse que toutes les parties d'une même controverse ont été prononcées le même jour (v. p, 28).

(3) On ne peut songer à distinguer dans Sénèque deux Arellius Fuscus ; cf. Lindner, p. 4 sqq. et l'article de Brzoska dans le Pauly-Vissow^a.

mais, quoiqu'il déclamât en grec au moins aussi souvent qu'en latin (cf. supra), il n'est cité que parmi les déclamateurs latins ; il sait d'ailleurs habilement manier le latin, encore que sa langue appartienne nettement à la latinité d'argent (i). Sénèque le met à un haut rang : il le place dans le fameux quadrige, qui renferme les plus illustres déclamateurs (X Préf. i3) ; il le loue directement (I 6, lo ; S. 4> 4 6t indirectement aussi, car il indique avec

quelle impatience on souhaitait d'avoir des détails sur son compte (S. 4' 5), et, dans la Siiasoria 4» il cite pour ainsi dire que les paroles de Fuscus. Mais il mentionne également les critiques dirigées contre lui par Latron (II 3, II), Passiénus (VII 2, 12) ou Pollion (S. 2, 10) ; il lui en adresse lui-même (I 4» 10) f^i* ses réserves sur son talent. Chez Fuscus, dit-il, tout est sacrifié aux descriptions (II Préf. i) ; exorde, arguments, narrations, tout cela est sec ; Fuscus ne se donne libre carrière que dans ces morceaux descriptifs, qui étaient déjà célèbres par leur éclat (ib.) incomparable (S. 4» 5)> lorsque Sénèque était jeune (S. 2, 10). En outre, dans ces développements mêmes, il y a quelque chose de fi^op soigné (S. 2, 23), d'embarrassé et d'obscur (II Préf. i), de lâche plutôt que de fort (S. 2, 10 et 23) ; de plus il y employait tous les mots sans choix, pourvu qu'ils eussent de l'éclat (II Préf i), et il imitait sans cesse les poètes, soit Homère (I 7, i4), soit Virgile, qu'il citait pour plaire à Mécène (S. 3, 5 ) ; or ces imitations étaient souvent réussies (S. 4» 4)> mais parfois forcées (S, 3, 4)- I^^s lors, on comprend que, avec ses élèves Ovide (II 2, 12) et Fabianus (II Préf 3), Fuscus préférât les Siiasoriae, où il pouvait donner libre carrière à son imagination, aux Controverses, où il devait serrer de plus près la cause proposée (S. 4> 5). On s'explique également qu'il fût admiré sans réserves par les seuls jeunes gens (S. 2, 23 ; 3, 7 ; 4? 5) ; les hommes d'âge mûr ne le goûtaient plus (S. 2, 23).

Si l'on se reporte aux passages de Fuscus, cités dans les Controverses , on remarquera le ton poétique de certaines

(i) Cf. Lindner, op. cit. p. 14 sqq.

152 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS D'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

descriptions (I 3, 3; II 5, 4 ^ S. 3, i) ; on ne pourra pas ne pas être frappé de la redondance et du décousu que Senèque nous signalait, et qui ne doivent pas nous surprendre chez un orateur de cette école asiatique (IX 6, i6), dont Quintilien nous dit que les caractères sont l'enflure et le vide (12, 10, 16 inflati et inanes) ; certaines couleurs sont ridicules (VII,

2, 12). Mais on admirera aussi le mouvement, la couleur, la chaleur (I i, 6; II i, 4-9; VII 6, 7-8; S. 2, 1-2; 4, i-3 ; 5, 1-3), et même, en plusieurs endroits, la justesse, la précision et la vigueur (voir, par exemple, II 6, 9 et X 4> 21). Gomme traits particuliers, on notera, dans les divisions, l'emploi du raisonnement a fortiori (I 2, 16; II i, 19; VII 8, 8; S. 2, II), que Senèque trouve vulgaire (S. 2, 11), et, dans les couleurs, on verra que Fuscus a tiré fréquemment parti des idées religieuses, présentées sous forme de présages (I i, 16; 8, 2; i5 ; II I, 27).

Bibliographie : Lindner, de Arellio Fusco.

Argentarius, déclamateur, né en Grèce, élève de Gestius (IX 3, i3) ; c'est peut-être pour cela que, une fois sur quatre, les traits, divisions, ou couleurs d' Argentarius et de Gestius se suivent (I 2, 6 ; 19 ; 4? 9 ; 5, i ; VII 2, 2 ; 3, i ; 6, i ; IX

3, 12 ; X 3, 14 ; 5, 3 ; S. 5, 6). Gomme l'a montré, dans la Realencyclopedie de Pauly-Wissowa, Reitzenstein, confirmant l'hypothèse de Reiszke et de Jacobs, il doit être identifié avec le M. Argentarius dont il y a, dans l'anthologie grecque, beaucoup de pièces qui sentent le rhéteur, et qui montrent qu'il a vécu vraisemblablement à l'époque d'Auguste ; d'ailleurs, ràxfXTÎ de Gestius se place en i3 av. J.-G. Argentarius imita de très près son maître Gestius (IX 3, 12 ; cf. I 5, i), qui s'en irrita et appela Argentarius son « singe » (IX 3, 12). Il ne déclama jamais qu'^n latin et s'étonnait qu'on eût l'idée de se servir alternativement des deux langues ; il improvisait toujours {ib. 12-1 3).

Bien que, dans un passage des Controverses, Gestius raille Argentarius {ih.), celui-ci ne manque pas de mérite : si l'on est quelquefois choqué par des grossièretés (II 5, 7 ; cf. IX 3, i3 contumeliose multa interponebat), ou arrêté par des obscu-

rités (II, 8; 3, 5) et des subtilités (VII 3, i), en revanche, on trouve, surtout dans les couleurs, de la finesse (I i, i8), une concision pénétrante (II 3, 17), de l'originalité (VII 6, 18) ou même de l'éloquence (S. 7, 7-8) ; certains de ses mots avaient été retenus (S. 5, 6) ; peut-être aurait-on le droit de lui reprocher cet abus des figures, que Sénèque signalait déjà chez lui (IX 2, 22). Néanmoins, avec ces qualités, on s'explique qu'il ait enlevé les applaudissements (S. 5, 6), et que Sénèque le cite très souvent dans tous les livres des Controverses et dans les Suasoriae.

Artémon, déclamateur grec, mentionné par Sénèque avec louanges (VII i, 26) et cité assez souvent. Dans ses couleurs, dont certaines manquent de force (X 4? 20), on remarque une abondance qui va jusqu'à la redondance, des images, des comparaisons et des antithèses nombreuses ; d'autre part, nous le voyons (IX 2, 29) imiter Nicétès, qui semble avoir appartenu à l'école asiatique (v. Nicétès) ; pour ces deux raisons, il est vraisemblable qu'il faut y ranger aussi Artémon.

Asilius Sabinus, déclamateur éloquent (diserte IX 4» 20), mais surtout infiniment spirituel {urhanissimus homo IX 4» 17 ; cf. 17-21 ; çenustissimus inter rhetoras scurra S. 2, 12), et dont l'esprit compensait ce qui pouvait manquer à son éloquence : Asilius était même trop spirituel, car il faisait des mots dans les circonstances où on les aurait le moins attendus (IX 4? 21). Il semble devoir être identifié avec l'Asellius Sabinus qui, nous dit Suétone {Tih. 42), composa un dialogue comique où les cèpes, les bec-figues, l'huître et la grive se disputent le premier rang ; Tibère en fut sans doute charmé, car il fit don à l'auteur d'une somme de deux cent mille sesterces : or nous voyons, dans les Controverses (IX 4, 20), qu'Asilius était connu de l'empereur. C'est aussi vraisemblablement le même que r Asilius Sabinus qui, en i4 après J.-C. fut donné comme éducateur à Caligula enfant (Suétone Calig. 8).

.0. Asinius Pollion. Il ne rentre pas dans le plan de

cette étude de parler d' Asinius Pollion en général; je rappel-

154 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

lerai seulement qu'il est né en 76 av. J.-G. et mort en 5 après J.-G. Je me contenterai de relever ce que Sénèque nous apprend du caractère et des ouvrages de l'illustre polygraphe. Plusieurs traits de caractère sont indiqués d'une façon précise; la force et la constance dans le malheur (IV Préf, 3-6), l'amour propre littéraire (IV PréJ. 2) et une haute opinion de soimême (S. 6, 27), la malveillance générale (IV Préf. 3) et surtout une haine violente à l'endroit de Cicéron (S. 6, i4i5 ; 24 ; 27) ; il faisait l'éloge de ceux que Cicéron avait attaqués, Verrès, par exemple (/6.), reconnaissait les qualités du grand orateur à son corps défendant (S. 6, 24), et n'hésitait pas devant un mensonge pôur le rabaisser (S. 6, i5). C'est à ce propos qu'il nous est parlé de l'historien, peu véridique, on vient de le voir, mais éloquent (S. 6, 25). De l'orateur, que les anciens ont exalté à l'envie, nous apprenons seulement qu'il tenait à cette réputation (S. 6, 27), qu'il avait plaidé pour Moschus (II 5, i3), pour Lamia (S. 6, i5), et attaqué Caton (VII 4' 7) • il avait même publié son discours pour Lamia (S. 6, t5), et il est probable que ce n'était pas le seul.

Naturellement, c'est sur le déclamateur que nous avons le plus de détails, notamment dans la première partie de la Préface du Livre IV (2-5), la deuxième étant consacrée à Hatérius. Il se livra à la déclamation dans la force de l'âge, vraisemblablement vers 35 av. J -C, après avoir renoncé aux affaires publiques. Sénèque l'entendit à ce moment d'abord, puis, quelques années plus tard, aux environs de l'ère chrétienne, lorsqu'il servait de précepteur à son petit-fils Marcellus Aeserninus {ib. 3). Pollion n'admettait à ces déclamations qu'un nombre restreint de personnes, car il voulait y voir uniquement un exercice (ih, 2). Il allait également écouter les déclamateurs célèbres et prenait quelquefois la parole chez eux, au moins pour donner des indications sur ce qu'il croyait juste (cf. infra).

Comme déclamateur, on le mettait au-dessous de Cestius et de Latron (III Préf. i4) et il semble que Sénèque ait été de cet avis : il ne montrait pas pour lui-même la sévérité avec laquelle il jugeait les autres (IV Préf, 3). Aussi bien sont-ce surtout ses critiques que Sénèque nous a transmises, et nous

relevons dans ses jugements le même esprit mordant, la même rigueur, et aussi la même justesse que dans ceux qu'il a portés sur Catulle, César, Cicéron, Salluste ou Tite-Live ; qu'on examine, à ce point de vue, la façon dont il caractérise les traits d'Albucius (Yll Préf. 2) ou ses théories, en particulier sur l'emploi des couleurs (II 5, 10 ; IV 3, 3). Ce qui frappe surtout chez lui, c'est le désir de s'écarter le moins possible de la réalité : voilà pourquoi il attaque les rhéteurs qui adoptent uniquement les hypothèses favorables à leurs développements (VII 6, 24)' ou qui emploient des couleurs peu vraisemblables (II 3, 19; IV 6, 3): voilà pourquoi il critique Latron, qui est trop exclusivement orateur d'école (II 3, i3), ou Fuscus, lorsqu'il oublie que, dans une Suasoria, il doit suadere (S. 2, 10); au contraire, il admet un trait, même un peu vulgaire, s'il est juste (IX 2, 25). Cette raison, volontiers ironique, qui semble l'essence de son esprit, se retrouve dans les» sententiae et les colores que Sénèque nous a transmises ; il la prête aux personnages qu'il fait parler (I 6, 11 ; VII 6, 12), si bien que, en définitive, il nous apparaît comme plein de bon sens (IV 2, i) et de force dans la brièveté (VII i, 4)> mais nous semblerait un peu froid, plus prudent ou plus habile que pathétique, si l'on ne rencontrait parfois chez lui des mots d'une sensibilité profonde (IV 6, 3) : magis amaturus sum eum, qui matrein videhitur non habere. Toutefois, si l'on se souvient que, d'après Sénéque (IV Préf. 3), son style était un peu plus fleuri dans ses déclamations que dans ses plaidoyers, on ne s'étonnera plus que, dans ses discours, PoUion paraisse archaïque à Quintilien (10, i, ii3) et à Tacite (Dial. 21). Pour la biographie, v. la Prosopo graphie, I i63, i025.

Asprenas. V. L. Nonius Asprenas et P. Nonius Asprenas.

Attale, le philosophe stoïcien bien connu, dont Sénèque le Philosophe parle toujours avec le plus grand respect, était, nous dit Sénèque le Père, de beaucoup le plus éloquent, en même temps que le plus fm des philosophes de son temps (S. 2, 12) ; malheureusement les manuscrits ne nous ont pas conservé le texte des paroles qu'il avait prononcées.

156 DÉCLAMATIONS ET DÉGLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

Barbarus, rhéteur grec, cité en deux endroits (II 6, i3 ; S. I, i3) ; le deuxième passage ne nous a pas été conservé par les manuscrits. Barbarus nous est présenté comme un esprit vulgaire (II 6, i3).

Blanâus, v. Ruhellius Blandus.

Broccus, déclamateur assez bon, au dire de Sénèque; il nous est connu uniquement par le passage des Controverses où il est mentionné et cité (II i, 23).

Bruttédius Brutus. Nous ne savons rien sur lui, en dehors de ce que nous dit Sénèque (YII 5, 9; IX i, 11); les passages cités sont trop courts pour que l'on puisse songer à porter un jugement sur son talent.

Bruttédius Niger, édile en 22, fut un de ceux qui accusèrent Silanus {Ann. 3, 66) ; il fut entraîné à la mort par la chute de Séjan, dont il était Fami (Juvénal 10, 82 sqq.). Tacite {ib.) nous le peint comme un ambitieux, mais comme un homme intelligent et cultivé. Dans Sénèque, nous le voyons sous deux aspects, historien non sans mérite, ainsi qu'en témoigne le fragment cité (S. 6, 20-21), et avocat (II i, 34 sqq., Tacite ih.)\ en effet, pour s'assurer qu'il s'agit là d'une cause plaidée devant les tribunaux, il suffit de remarquer qu'il est question de deux plaidoyers pour une même cause (II i, 35), ce qui n'est pas le cas dans les déclamations, où l'on ne parle qu'une fois (X 5, 12). Mais il est vraisemblable que Bruttédius Niger s'est adonné aussi aux déclamations, d'autant que, nous dit Sénèque {ib. 36), il se présentait comme disciple d'Apollodore, en sorte qu'il voulait toujours introduire une narration dans le sujet, ce qui l'amenait à des couleurs de mauvais goût {ib. 35).

Butéon, rhéteur, tint une école, à la tête de laquelle lui succéda Gargonius, son élève (I 7. 18). Si ce dernier, comme il est vraisemblable, doit être assimilé avec celui dont parle Horace {Sat. i. 2, 27), Butéon a dirigé son école au début du règne d'Auguste ; dans tous les cas, puisqu'il a été entendu

par Latron (cf. infrd), il se place, au plus tard, en l'an i5 avant notre ère. Sénèque nous dit qu'il était ennuyeux, mais habile à diviser les Controverses (II 5, i5) : il y était peutêtre trop habile, et Passiénus {ih. 17) lui reproche sa subtilité dans les divisions. Le manque de justesse est aussi relevé chez lui par Latron (I i, 20; 6, 10), PoUion (YII 4? 3) et Sénèque même iih.), qui, pour le blâmer, se sert de termes très forts : res est ineptior, quam ut coarguenda sit. De fait, si l'on examine ses traits et ses couleurs, on les trouve justes au fond, quelquefois habiles, mais trop souvent bizarres ou même ridicules par la façon dont ils sont présentés (v. entre autres : VII 3, 2 ; 6, 16 ; IX 2, 11).

Capiton, déclamateur dont nous ne connaissons pas la vie. Sénèque nous dit qu'il était orateur d'école sans arrièrepensée, et que, dans les déclamations où il avait réussi, il venait immédiatement après les plus éloquents (X Préf. 12). Cet éloge nous prouve que Capiton était inégal, avec de grandes qualités, dont les fragments, assez longs, que Sénèque nous rapporte de lui, nous permettent de nous faire une idée (VII 2, 5-7 ; IX 2, 9-10); on remarquera, dans les deux passages, une accumulation, peut-être exagérée, de noms et de souvenirs historiques. Il avait publié, tout au moiiis, sa déclamation sur Popillius (X Préf. 12), et on l'attribuait à Latron, nous dit Sénèque (ib.), ce qui prouve que Capiton devait appartenir à la même génération : c'est aussi une nouvelle marque de l'estime qu'avaient pour lui ses contemporains, grands admirateurs de Latron (cf. p. 190).

Cassius (i) Sévérus (2) naquit vers av. J.-C, car on est maintenant d'accord que c'est en l'an 12 qu'il fut exilé, d'abord en Crète, puis sur l'îlot de Sériphos, où Tacite nous

(1) Il est bien entendu qu'il est question ici, avant tout, du déclamateur; s'il est parlé de l'orateur, c'est lorsqu'il aide à connaître le déclamateur ou en tant que l'ouvrage de Sénèque le mentionne comme tel.

(2) Le prénom Ti. repose sur la leçon très incertaine Titi Cassi dans Pline le Jeune, 4> 28, i. De même, dans le Catalogue des Sources de Pline l'Ancien, livre 36, on lit maintenant : Cassio Severo, Lungulano sqq. et non Cassio Severo Limgulano.

158 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS D'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

dit qu'il vieillit {consenuit Ann. 4' 21) : il y mourut, en 87, dans une extrême misère, après un exil de vingt-cinq ans (cf. Saint Jérôme). Malgré sa naissance obscure (Tacite ih.) et sa vie (Tacite, ib. maleficae çitae), qui lui avait valu tant d'ennemis (Tacite ib. ; cf. III Préf. 4)? il acquit une grande réputation. Il la devait à ses qualités éminentes (Tacite ib. orandi validus ; Quintilien 10, i, 116-117; Sénèque III Préf. 2-4), esprit (III Préf. 4 • Quintilien 10, i, 117 urbanitas), quelquefois trop mordant (III Pr'éf. 16 bîlem ; Quintilien ib. et 12, 10, II acerbitas ; Tacite Dial. 26) (i), vaste érudition (Tacite Dial. 19 et 26), sa présence d'esprit (III Préf. 4, sqq.), talent dimprovisation {ib.), élocution choisie {ib. 7), développements contenant plus de sens que de mots {ib.) ; il ne faut pas oublier ses avantages physiques, haute taille (III Préf. 3 ; Pline l'Ancien 7, 55), voix tout à la fois harmonieuse et forte (III Préf. 3), débit plein de feu et d'animation, sans rien de théâtral {ib. 3 et 4)- Aussi le trouvait-on plus remarquable en l'entendant qu'en le lisant {ib . 3 ; cf. 4)- ^ convient d'ajouter, à sa louange, que, ne réussissant jamais mieux que lorsqu'il était forcé d'improviser {ib. 4 et 6), il travaillait ses causes avec soin {ib. 5) : il n'en plaidait pas plus de deux par jour, lorsqu'il s'agissait de causes privées ; pour les causes publiques, il se bornait à une {ib.) ; il se donnait même la peine d'écrire son plaidoyer {ib. 7). D'ailleurs le succès ne répondait pas toujours à ses efforts (/è. 5); on sait qu'Auguste, pour voir terminer {absolverë) son forum, aurait souhaité de le voir accusé par Cassius, car, disait-il, il aurait été absous {absolutus Macrobe Saturn. 2, 4' 9) ? cependant Cassius. dans une cause privée, semble s'être défendu avec succès contre Fabius Maximus (II 4^ n)*

Le déclamatem^ était en lui très inférieur à l'orateur (III Préf i) et la plus grande partie de la Préface du Livre III (2) (7-fin) est consacrée à nous rendre raison de cette

(1) Sur cet esprit, v. dans les Controverses, II 4? n ; IH Préf. 16-17 ; IX 3, i4; X Préf. 8 ; 5, 20.

(2) Les paroles placées dans la bouche de Cassius Sévérus ont été prononcées antérieurement à l'an i5 av. J.-C, puisque Sénèque a quitté Rome vers cette date, et que Cassius y parle, comme d'un personnage vivant, de Passiénus (III Préf. i4), qui est mort en 9 av. J.-C, d'après Saint-Jérôme,

anomalie ; cette infériorité avait amené Gassius à mépriser les déclamations {ih. 12) et à professer une vive admiration pour Gicéron {ih. 8). Aussi déclamait-il rarement, contraint par ses amis {ih. 7), et seulement devant les plus intimes d'entre eux {ih. 18); mais, comme Asinius PoUion, il allait vraisemblablement écouter souvent les autres déclamateurs. Ses déclamations, nous dit Sénèque (ih.), étaient inégales, mais avec des passages qui auraient suffi à faire paraître n'importe quelle déclamation inégale : le style était haché, les traits vifs.

Il est assez difficile pour nous de juger Gassius, car Sénèque nous cite de lui seulement deux traits (IX 2, 12 ; X 4i 2) et deux couleurs (VII 3, 10 ; X ^, 25) ; toutefois il ne faut pas oublier que, du Livre III des Controverses, qui semble lui avoir été spécialement consacré (III Préf. 18), il ne reste que des Excerpta. Dans les passages conservés, on retrouve l'homme de caractère franc, qui aimait cette franchise jusque chez son ennemi Labiénus, dont il avait appris l'ouvrage par cœur (X Préf. 8), et qui appelait « voleurs » ceux qui empruntent un trait en modifiant un mot (X 5, 20); c'est également un ami de la raison et du vraisemblable (IX 2, 12). Aussi, dans le morceau même qui renferme les plus grandes beautés (X ^, 2), est-on surpris de le voir, tout comme les autres déclamateurs, user de l'amplification, et, par des tournures piquantes et des associations de mots cherchées, essayer d'enlever les suffrages des auditeurs, alors qu'il donnait tant d'éloges au simple et concis Publilius Syrus (VII 3, 8-9) et qu'il blâmait indirectement, mais nettement, ceux qui parlent en déclamateurs (S. 6, 11).

Il avait publié un certain nombre de discours (III Pré/. 3), qui furent brûlés, comme toutes ses œuvres, en même temps que celles de Labiénus et de Grémutius Gordus (Suétone Calig. 16) ; il est à peu près certain que, étant donné la faiblesse de ses déclamations, il ne les avait pas livrées au public.

Pour la biographie, v. la Prosopo graphie, I 3i7, 443.

Bibliographie : Gucheval op. cit., pp. 291-216; Froment, Un orateur républicain sous Auguste, Gassius Séçérus ; Robert de Cassii Seçeri eloquentia.

160 DÉCLAMATIONS ET DÉCLAMATEURS d'aPRÈS SÉNÈQUE LE PÈRE

Catius Crispus, déclam ateur de petite ville (S. 2, 16), un peu arriéré {antiquum VII 4' 9)» paraît avoir manqué de goût, si l'on en juge par l'enflure des deux passages que je viens de citer. Il semble que Latron ait pu le connaître à Rome (VII 4» 9) ; or il a quitté cette ville vers i5 avant J.-G. ; Catius Crispus se place donc à une époque antérieure à cette date.

L. Cestius Pius naquit à Smyrne (Saint Jérôme ; cf. S. I, 6 e Graeculis) : cette origine grecque explique les citations ou imitations d'Homère (VII 7, 19), de Damas (X 4» 21) et d'autres Grecs (I i, i4), que l'on rencontre chez lui; cependant il ne déclamait jamais en grec (IX 3, i3). Il est né entre 65 et 60 av. J.-C, car il semble avoir été déjà connu au moment (29 probablement) où le fils de Cicéron était proconsul d'Asie; il est, en eff'et, invité par lui à un festin (S. 7, i3). D'autre part, Saint Jérôme place son kx^kii en i3 av. J.-C. Plus tard, il vint à Rome, où il ouvrit une école, qui fut fréquentée par de nombreux élèves. Sa mort est postérieure à l'an 9 de notre ère, car elle se place après la destruction de l'armée de Varus par Arminius (I 3, 10).

Deux traits frappent dans son caractère, d'abord un esprit très âpre et très mordant que Sénèque nous signale à maintes reprises (I 3, 10 multa contumeliose dixit VII Préf, 8 mordacissimus IX 3, i3 contumeliose multa interponebat S. 7, 12 nasutissimus), et dont il nous fournit des preuves nombreuses : il suffit de voir de quel ton Cestius reprend Quintilius Varus (I 3, 10), Aiétius Pastor, sénateur (ib. 11), un de ses élèves (VII 7, 19), Argentarius (IX 3, i2-i3) ou même Albucius (VII Préf. 8-9). En second lieu, il possède une extraordinaire confiance en lui-même : il n'aimait que son propre talent (S. 7, 12) et se décernait en public des témoignages d'admiration : qu'on lise à ce sujet ce que raconte Cassius Sévérus (III Préf. 16). S'il engageait ses élèves à aller entendre d'autres déclamateurs (I 3, 11), c'est sans doute parce qu'il espérait que la comparaison lui serait favorable. Il semble avoir craint surtout un rival, Cicéron ; aussi s'attaquait-il à lui, le dénigrant (S. 7, i3), répondant aux discours qu'il

avait prononcés, entre autres à la Milonienne (III Préf. i5-i6 ; Quintilien lo, 5, 20) et refusant de se reconnaître inférieur à lui (III Préf. 17). Cassius Sévérus le reprit plaisamment (III Préf. i6-fin) et Gicéron fils rudement (S. 7, i3) de cette outrecuidance.

Elle s'explique d'ailleurs par l'admiration qu'il trouvait chez ses élèves, qui le mettaient bien au-dessus de Gicéron (III Préf. i5), et, naturellement, de Pollion, Messala ou Passiénus {ib. i4), qui apprenaient par cœur les déclamations dans lesquelles il répondait à Gicéron, alors que, des discours de Gicéron, ils se bornaient à lire ceux auxquels leur maître avait répondu (ib. i5). Aussi bien Gestius est-il imité par plusieurs d'entre eux, notamment par Murrédius (IX 6, 12) et par Argentarius, que Gestius appelait son singe (IX 3, i2-i3). De ses élèves nous connaissons, en outre, Alfius Flavus (I I, 22; II 6, 8), Varus (I 3, 10), Aiétius Pastor (I 3, 11) et le fabuliste Surdinus (S. 7, 12); il faut, sans doute, y ajouter Varius Géminus (IV 8, 3; VII 8, 10) et Triarius (I 3, 9 ; IX 6, 11).

A quelles qualités Gestius devait-il cette influence sur ses élèves ? Sans doute il ne manque pas de talent : Sénèque le loue à plusieurs endroits (II 4^ 9 ; ^» ^ ; S. 6, 10) ; il le cite au moins une fois dans toutes les déclamations, sauf deux (IX 2 ; S. 4)? et non sans raison, comme le prouvera la lecture des morceaux un peu plus longs que Sénèque met dans sa bouche et qui sont vraiment persuasifs ou même éloquents (I 2, 7; II 4, 2; 5, 2; VII I, 8-11; S. 5, 4-5 ; 7, 2-3). D'autre part, les critiques que Gestius dirige contre les autres déclamateurs et les observations ou les recommandations qu'il adresse à ses élèves sont justes et de bon sens, il faut le reconnaître (I i, 24; 3, 9; II 3, 22 ; 6, 8 ; IV 8, 3 ; VII 7, 19; S. I, 5). Enfin il a de l'esprit et du plus fin (III 7, 2). Mais il est très sévère (I i, 24; II 6, 8; S. 7, 12) et même très dur (cf. supra) pour ses élèves. En outre, il n'est pas impeccable : nous le voyons critiqué par Pollion (IV 6, 3) et Votiénus Montanus (IX 6, 10) ; ses auditeurs mêmes ne l'applaudissent pas toujours (VII Préf. 8). Enfin, de son origine grecque, il lui restait une certaine difficulté à trouver autant de mots qu'il lui en aurait fallu pour correspondre à son

Univ. de Lille. Tr. et Mém. Dr.-Lettres.

Page 1