‹ Les décorations du Panthéon: extrait de l'ArtisteChapitre 7 sur 9 · F. GÉRARD · texte numérisé non relu

F. GÉRARD

On est bien obligé, toutefois, de convenir que telle des figures les plus apparentes et les plus expressives, celle de Napoléon, par exemple, n'est certainement point venue là de Tagrément de Louis XVIII ni de Mgr de Quélen.

« Gérard, continue M. Ouin-Lacroix, commença les travaux en 1833; mais ayant ressenti en 1834 les premières atteintes de la maladie qui devait remporter peu d'années après, il dut les interrompre. Se voyant gravement malade, il ordonna de les détruire entièrement; ayant recouvré un peu de santé, il reprit son œuvre commencée et y consacra les deux dernières années de sa vie. La mort ne lui permit pas cependant d'y mettre la dernière main. Il expira le 12 janvier 1837. Le gouvernement se chargea alors de l'entier achèvement* des quatre pendentifs, terminés enfin le 27 juillet 1837, par un des élèves du grand artiste, dont la pensée vit tout entière dans la composition et l'agencement des quatre sujets : la Mort^ la Pairie^ la Justice, la Gloire, »

Chaque fois que la Révolution se retourne dans son lit, c'est à l'humble patronne de Paris qu'elle s'en prend tout d'abord. Chaque grand mouvement populaire donne raison au prophète : « Piété trop tardive, en vain tu prépares des honneurs à la vierge protectrice de la cité. Nos temps ne sont point dignes de telles entreprises. Avant que ce temple auguste, immense, ne soit élevé à Dieu, au sommet de la ville, l'impiété chassera Dieu et des temples et dé la ville. » — Un mois tout juste après les « glorieuses journées, » le 26 août 1830, Louis-Philippe, roi des Français, signait le décret qui commence ainsi :

« Vu les lois des 4 et 10 avril 1791, du 20 février 1806, du 12 décembre 1821 ; notre Conseil d'État entendu ; considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes, qui ont bien mérité de la patrie en contribuant à son bonheur ou à sa gloire, reçoivent après leur mort un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publiques ; considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur, ordonnons : i» le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale; l'inscription, Aux grands hommes la pairie reconnaissante , sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui ont bien mérité de la patrie y seront déposés... ; 3° le décret du 20 février 1806, l'ordonnance du 12 décembre 182 1 sont rapportés. — Les ministres des cultes et de l'intérieur se concerteront pour que le Panthépn puisse être rendu dans le plus court délai à la destination indiquée: »

Cette, orçlonnance royale était contrç-signép p^r le ipinistre dp l'intérieur, Guizot. — Momerie purement antireligieuse, satisfaction aux enfantillages ré-

Yolutionnaires de cette heure mauvaise; double mensonge officiel compromettant pour un si grand nom d'historien (i); la «destination primitive » du monument n'était point celle que la Révolution avait usurpée, mais plutôt celle que rappelaient à bon droit les décrets de 1806 et de 1821, et que répétera celui de décembre 185 1 ; — les restes des grands hommes ne seront point déposés dans ce Panthéon, pas même ceux que le projet de loi du 1 1 décembre

1830, contre-signe Montalivet, a, par exception première, destinés au Pan-

(i) M. Guizot, vingt ans plus tard, dans ses Mémoires (tome II, page 71-73), a fait de ce triste moment de faiblesse de son premier ministère un acte de contrition dont il faut lui savoir -gré, mais dont les esprits de nos gouvernants ne sont point de taille à profiter. Un conseil d'expérience politique de M. Guizot n'est point fait pour avoir prise sur Timbécillité racornie de nos démocrates, quand le bon sens de Proud'hon n*y a rien pu :

« Parmi les monuments dont on rei rit alors les travaux^ un seul, le Panthéon, fut pour moi, l'occasion d'une faute, et faillit amener d'assez graves embarras. Qu'une nation honore avec éclat les grands hommes qui l'ont honorée, c'est un acte juste et un sentiment généreux; mais on n'honore pas dignement les morts si la religion n'est pas là pour accueillir m. consacrer les hommages qu'on leur rend; c'est à elle qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde les tombeaux. I^s morts les plus illustres ont besoin de reposer dans les temples où Timmortalité est tous les jours proclamée, et leur culte est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu. Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'église de Sainte-Geneviève aux chrétiens pour la dédier aux grands hommes, et le nom païen de Panthéon, auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de Marat, fit tristement éclater le caractère de cette transformation. Elle était abolie en i83o ; le grand esprit de l'empereur Napoléon en avait compris le vice, et en laissant les grands hommes dans l'église de Sainte-Genevicvc, il avait décidé qu'elle serait rendue au culte chrétien. Le roi Louis XVIIl avait poursuivi cette pensée de réparation intelligente et morale. En fait, l'œuvre n'était qu'imparfaitement accomplie; mais, en principe, elle était décrétée. Nous rentrâmes dans la mauvaise voie. Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut au milieu de notre résistance générale aux prétentions révolutionnaires, un acte de complaisance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire, et qui méconnaissait les conditions du but auquel elle aspirait. J'avais, en commettant cette faute, un secret sentiment de déplaisir, et pour en atténuer les conséquences» l'ordonnance porta « qu'une commission sera chargée de préparer un projet de loi pour déterminer à quelles conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance nationale serait décerné au nom de la patrie. » La commission, instituée pour gagner du temps, était composée de façon à faire espérer aux partisans de la mesure une prompte satisfaction de leur désir; M. de La Fayette et M. Béranger en étaient membres. Mais l'impatience populaire ne voulut pas attendre l'avis des hommes même les plus populaires : un rassemblement nombreux promena dans Paris les bustes du général Foy et de M. Manuel, annonçant l'intention de se porter vers le Panthéon et d'en forcer les portes pour les y installer sur-le-champ. M. Odilon Barrot, alors préfet de la Seine, eutgrand'peine à obtenir des meneurs de la foule qu'ils renonçassent à ce dessein, et que les deux bustes fussent déposés à l'hôtel-de-ville en attendant l'hommage légal qui leur était destiné. Peu de jours après ce tumulte bruyant et vain, M. Béranger, avec sa prudence' accoutumée, et sa prévoyante crainte du ridicule, se retira de la commission, où il fut aussitôt remplacé par M. Casimir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement la préparation du projet de loi remis à ses soins o

46 SOUVENUES DîlJl^ Dfl^ECTEUR DES BEAUX-ARTS.

théon pour la solennité annoi^çée 4^ ?9 )"!•!?* 183 1 et qqe doit présider le roi : les restes de Fçy, La Rochefpucauld-Liancourt, Manuel pt Benjamin Constant.

Le jour où Louis- Philippe créa le musée de Versailles et le consacra à toutes les gloires de la^ France, il conçut le seul, le vrai Panthéon de notre pays, celui à l'abri des révolutions de nos enthousiasmes, à Tabri de nos injustices étroites et passionnée^ et des brutsflités toujours furieuses de nos crédulités et de nos incrédulités, le Panthéon de nos gloires anciennes et de nos gloires nouvelles.

La seconde période db Panthéon français ne nous rappelle aujourd'hui, en fait {^'œuvres et de travaux d*art ayant laissé leur trace dans la destinée et la décoration du monument, que l'enlèvement de la croix du dôme, le 26 avril 18 ji, Texil renouvelé des reliques de sainte Geneviève transportées à Notre- Dame; puis, au mois d'août 183 1, l'inscription fameuse rétablie au fronton ; la pose des encadrements des pendentifs de Gérard, dont les toiles ne seront marouflées que six ans plus tard, et la commande faite à David d'Angers de la sculpture du fronton, quand on eut renoncé à lui faire* restaurer celui de Moitte; enfin, à Nanfeuil, la commande des bas-reliefs du péristyle, que laissait vacants l'attribution à David du fronton colossal.

Mais, hélas 1 il nous faut bien avouer que les premiers mois de cette période malsaine furent en outre remplis par les pires agitations, les gamineries les plus imbéciles, les pétitions les plus saugrenues, les menaces les plus inquiétantes, les capitulations les moins héroïques: témoins les tristes épisodes dont font fpi les documents suivants :

« Au ministre de l'intérieur.

« Monsieur le ministre,

« Un détachement de la garde nationale, accompagné d'une grande quantité de personnes, s'est aujourd'hui présentée l'église Sainte-rGeneviève pour y placer le buste du maréchal Ney. En l'absence du commissaire de police, l'inspecteur des travaux, pour prévenir tout événement, a donné au conciergeN l'ordre d'ouvrir toutes les portes.

« Le conseiller d'Étal^ directeur des travaux publics^

« HÉRICART DE ThURI. »

t Paris, le 17 août i83o. *

Demande adressée au ministre de V intérieur, le 4 octobre i8jo, par la veuve Koliker^ ancienne concierge du Panthéon, afin d'obtenir cette place pour son gendre, le sieur Jean-Frar\çQis Grégoire, tailleur de pierre.

Elle énumère à l'appui de sa demande les titres de son gendre : « Le 27 juillet, son gendre travailla aux barricades de la rue de Richelieu jusqu'à onze heures du soir.

« Le 28 juillet, étant armé, il se rendit à la place de THôtel-de-Ville où il combattit jusqu'au soir.

(( Le 29, il présida en partie au désarmement des casernes de Montaigu et de TEstrapade, et se rendit ensuite à celle deBabylone où il procura la première botte de paille pour incendier la porte et en faciliter la prisç.

« Le 30, il fut à Saint-Cloud.

« Le 3 1, il monta la garde à la prison de Sainte- Pélagie.

« Et le } août, il fit partie des troupes qui marchèrent sur Rambouillet, d'où il revint en aidant à traîner une pièce de canon depuis cet endroit jusqu'à THôtel-de^VilIe.

« Elle mentionne aussi que cette conduite ne peut que militer en faveur de son gendre, auprès d'un ministre dont le patriotisme est l'appui des Français dévoués à la cause des libertés nationales,

« Elle expose également que le sieur Grégoire est tailleur de pierre, circonstance qui est très opportune par les services qu'il peut rendre dans le bâtiment, et aussi qu'il est son seul appui. »

Je ne sais ce qui advint de cette supplique ; mais quant à moi, j'eusse peutêtre hésité à nommer gardien d'un monument suspect en tous temps auxémeutiers révolutionnaires, un homme si preste à apporter la première botte de paille pour l'incendie d'un autre édifice public.

« A monsieur le préfet de la Seine.

« Paris, 23 février i83i.

« Monsieur et cher collègue,

« Il serait possible que quelques figures du tableau allégorique de M* Gros au Panthéon excitassent le mécontentement populaire.

« Pour prévenir tout désordre et peut-être la perte de cette belle peinture, on pourrait faire masquer de suite la partie de ce tableau dont la vue, dans les circonstances actuelles, ne peut que produire un fâcheux eff'et.

« Recevez, monsieur et cher collègue, l'assurance de ma considération distinguée.

« Le conseiller d'Etat, préfet de police^

« Baude. »

« A monsieur le Ministre du commerce et des travaux publics*

« Paris, le 14 avril i83i.

« Monsieur le ministre,

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date du 2 avril courant, au sujet d'une proposition de mon prédécesseur qui croyait

prudent de faire changer ou masquer plusieurs figures du tableau allégorique du Panthéon,

« Je pense que les trois premières époques représentées dans cette composition ne sont point de nature à blesser en rien Topinion du public; il n*en est pas de même de la quatrième époque, je veux dire celle de la Restauration : c*est un fait rapproché de nous et qui se rattache trop directement aux derniers changements, pour ne point faire sur les esprits une impression défavorable.

(( J'ajouterai qu'il serait peut-être à craindre que, dans un instant de trouble, Tautorité se vît forcée de faire une concession sur ce point, et vous jugerez peut-être qu41 serait plus convenable qu'elle prît spontanément l'initiative.

« J'ai cru devoir vous soumettre ces considérations dont vous apprécierez le degré de convenance et d'utilité.

« Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de mon respect,

« Le préfet de police^ « Vivien. »

« En février, M. le préfet de police, à la vue du tableau de la coupole du Panthéon, fit quelques observations qui ont été renvoyées par le ministre de l'intérieur à celui des travaux publics, lequel en a référé au préfet de police actuel.

« Récemment il s'est présenté un employé muni de la lettre de M. d'Argout, avec mission d'examiner et de rendre compte des sujets qui sont traités dans les quatre côtés.

« Par suite de cet examen, il paraîtrait que la figure de la dauphine, celle du duc de Bordeaux, l'apothéose du centre dans le haut, ainsi que les trophées d'Espagne, seraient dans le cas d'être effacés.

« Me représenter ceci après la session. »

{Noie non signée.)

Pendant ce temps, pour en revenir aux choses d'art, — et dès le premier moment, le 28 août i8;o, le roi recevait des billets aussi étranges que celui-ci (il s'agit évidemment du rétablissement du fronton du Panthéon) :

« Mon idée, sire, serait un hommage au grand maître par l'un de ses élèves existants, ou tout autre sculpteur d'un haut talent qui, se rendant justice, en adopterait l'exécution et ne penserait reproduire une composition égale en mérite à celles qui n'apparaissent entièrement heureuses qu'une fois.

« Sire, c'est ici le vœu d'un bien pauvre et bien petit élève du brave, sévère et honnête J.-G. Moitte.

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