CHAPITRE -V ÉTAT ACTUEL DES PEINTURES MURALES
1. Lors de la destruction de Pompéi, une grande partie des murailles peintes a péri par suite du tremblement de terre. En nombre d'endroits elles ont été endommagées par la chute des matériaux, parfois par le contact avec les cendres chaudes du Vésuve. Ainsi l'ocre jaune est souvent devenu rouge par l'eifet de la chaleur; c'est entre autres actuellement le cas pour le haut de la colonne figurée planche XVII, à gauche. Enfin les eaux absorbées par le sol se chargent d'un limon de cendre calcaire qui se dépose sur les parois et y adhère si fortement qu'on ne peut quelquefois l'enlever sans détacher en même temps les couches supérieures de la peinture (Donner, p. 102). On n'observe pas, en revanche, qu'une action chimique quelconque se soit produite sur les couleurs ou sur le stuc pendant la longue durée de leur enfouissement.
Au moment où les parois sont mises à découvert, elles sont entièrement détrempées et ramollies; en cet état les couleurs , imprégnées d'eau , ont un éclat profond qui produit un eff'et magique ; lorsque la paroi sèche rapidement sans être exposée au soleil, elles prennent un aspect plus reposé, sans cependant devenir plus pâles, et cet aspect doit être à peu près celui que les peintures avaient dans l'origine. Mais, au bout de peu de jours, un changement notable se produit sous l'influence de la lumière. Le vermillon, tout d'abord, perd son magnifique éclat et devient noir; le bleu et le vert passent aussi très-rapidement. Telle couche de peinture disparait à la moindre pluie, telle autre se maintient mieux, tandis que d'autres encore résistent aux plus fortes averses. Avec le temps le stuc
reprend de la consistance, la pellicule cristalline se reforme; à partir de ce moment la décomposition des couleurs se ralentit ou s'arrête tout à fait et les parois seraient sauvées si elles étaient mises à l'abri des accidents, ce qui n'est pas toujours facile et ne peut s'exécuter que par un temps favorable. Il suffit que l'humidité pénètre par des interstices dans le stuc et qu'une gelée survienne, pour anéantir sans retour la peinture. C'est le pire qui puisse lui arriver, et c'est ainsi que périssent aussi la plupart des mosaïques. Un autre agent destructeur est le salpêtre, qui parfois est produit par la muraille ellemême, mais qui se forme aussi par suite de circonstances extérieures, dans des endroits où pénètre l'humidité, où la ventilation est défectueuse.
C'est ainsi qu'ont péri pour toujours la plupart des peintures murales découvertes à Herculanum et à Pompéi. Il est triste de constater chaque année les progrès de cette destruction dans les maisons mises au jour précédemment; en certains endroits j'ai même pu les suivre de semaine en semaine. En moyenne les peintures qui ne sont pas spécialement abritées ne durent que quelques années.
Le directeur des fouilles fait enlever les peintures les plus importantes et les fait déposer au musée de Naples, où sans doute elles perdent beaucoup de leur effet, mais de deux maux il faut choisir le moindre. Dans les parois qu'on laisse sur place, le stuc est consolidé au besoin à l'aide de petits clous de zinc; les tissures et les bords sont garnis de ciment. Sur quelques murailles on a placé un petit toit incliné; ailleurs on a fixé sur les peintures d'étroites bandes de verre horizontales. Mais le moyen le plus efficace consiste à recouvrir d'un toit tout le bâtiment ; cette précaution a permis de conserver intacts pendant quelques dizaines d'années des appartements ornés de belles peintures; mais dans certains cas, elle pourrait bien avoir favorisé aussi la production du salpêtre, en empêchant la ventilation. Espérons qu'on découvrira de nouveaux moyens, véritablement salutaires pour conserver les peintures de Pompéi ; c'est un vœu que doivent partager tous les hommes qui s'intéressent à l'histoire et aux beaux-arts.
2. On trouvera indiquées, dans le petit plan de Pompéi qui accompagne ce travail, toutes les maisons où des peintures murales quelconques existaient encore au commencement de l'année 1877. Le but que je me suis proposé en dressant ce plan est de signaler tous les endroits, sans exception, où se trouvent des spécimens d'ornements, de figures, et des traces quelconques de décoration murale; cela d'abord afin de constater Tétat actuel et, en second lieu, pour éviter aux artistes la peine de faire des recherches dans toutes les maisons. J'ai laissé de côté les peintures devenues méconnaissables et les fragments de paroi simplement colorés. — S'il arrive qu'on ne trouve aucune peinture dans l'une ou l'autre des maisons indiquées, c'est qu'elle aura péri depuis l'achèvement de mon travail.
3 . Pour se rendre compte de ce qu'étaient les peintures murales dans leur état primitif, il faut s'être trouvé à Pompéi au moment même des découvertes ou peu de jours après. Il ne suffit pas de se figurer les couleurs plus vives que nous ne les voyons maintenant. Ce qui empêche de se faire une idée exacte de ce qu'elles étaient à l'origine, c'est que leur état de conservation est très-inégal; en effet, comme on l'a vu au chapitre iv, l'action de l'air s'exerce sur les couleurs, suivant les circonstances, de mille manières diverses. Ainsi telle couleur subit une réaction chimique sous l'influence de la lumière, sur telle autre la pluie exerce une influence purement physique. Une couleur qui tient mieux apparaît plus vive qu'elle ne devrait être, parce que celle qui était à côté est passée. Ailleurs une teinte appliquée sur le fond s'est amincie et la couleur du fond, se combinant avec elle, lui donne une apparence qu'elle n'avait pas. Enfin, les nuances sont constamment altérées par la pénétration du salpêtre, comme c'est le cas, par exemple, sur la paroi de la planche XI où, depuis deux ans, j'ai étudié les progrès de ce phénomène, en comparant les colonnes attaquées par le salpêtre avec celles qui ne l'étaient pas.
Les influences atmosphériques empêchent particulièrement de juger sainement de l'harmonie des
couleurs ', en augmentant parfois la valeur de certaines d'entre elles. Ainsi, dans la pièce dont une des parois est représentée à la planche IV, on observe sur la paroi d'en face, exposée au soleil et à la pluie, une diiférence notable non-seulement dans l'état de conservation et dans les modifications subies par chaque couleur, mais encore dans l'harmonie de l'ensemble : il faut, il est vrai, tenir compte ici des différences d'éclairage. J'ai surtout eu cette impression par un temps couvert, après une pluie tombée perpendiculairement.
Notons enfin qu'on peut encore moins étudier le coloris primitif d'après les peintures conservées au musée; cette étude est même impossible, attendu que les couleurs sont recouvertes de divers vernis qui se modifient également sous l'influence du temps et de la lumière.