‹ Les décorations murales de PompéiChapitre 11 sur 17 · REPRODUCTION DES PEINTURES MURALES DE POMPÉI · texte numérisé non relu

REPRODUCTION DES PEINTURES MURALES DE POMPÉI

1 . Nous ne parlerons pas des milliers de copies peintes qui se vendent chaque année aux étrangers ; elles sont exécutées dans l'unique but d'attirer les acheteurs par la beauté des couleurs et du dessin. Si elles ne sont pas fidèles, c'est la faute des étrangers eux-mêmes, qui, pour leur argent, prétendent avoir quelque chose de beau.

De tout temps l'administration des fouilles de Pompéi a eu à son service des peintres chargés de copier pour le musée les peintures les plus importantes que l'on découvrait. On trouve une quantité de ces copies dans la salle qui précède celle des papyrus et dans la salle en face; mais les personnes qui ne savent pas revenir d'une première impression feront bien de ne pas les regarder : elles s'exposeraient à porter un jugement absolument faux sur la peinture antique. La plupart de ces copies sont exécutées avec une grande finesse, comme de véritables miniatures, et parfois dessinées à la plume; on a cherché surtout à les faire aussi belles que possible. Les archéologues eux-mêmes feront bien de ne pas trop s'y fier; du reste elles peuvent être de quelque utilité pour les vrais connaisseurs, en ce qu'elles leur fournissent des renseignements précieux et souvent plus exacts que les rapports officiels sur les fouilles.

Depuis six années, la direction a attaché aux travaux de Pompéi un peintre de mérite, M. Discanno, qui a parfaitement compris ce que devaient être les copies des peintures antiques. II ne s'occupe absolument que d'étudier le caractère des fresques découvertes et de les reproduire avec une fidélité diplomatique, qui fait de ses copies de véritables fac-similés. Sa reproduction de la scène d'Orphée (pi. XXIII) en grandeur naturelle, qui est exposée au musée dans la salle précédant celle des papyrus, peut donner une idée de sa manière, et l'on s'aperçoit au premier coup d'œil de son immense

' J'ai déjà signalé (chap. m, sert, n, 8 e) les différents effets optiques des couleurs.

supériorité; c'est un document vraiment authentique, sur lequel artistes et archéologues pourront toujours s'appuyer dans leurs recherches. C'est M. Discanno qui a fait sur les originaux les copies d'après lesquelles ont été exécutées nos planches.

La plupart des peintres étrangers de passage àPompéi ne savent pas bien rendre les fresques antiques : d'abord, parce qu'il faut un temps considérable pour s'y habituer et en saisir le caractère en faisant abstraction de toute idée préconçue, et ensuite parce qu'il n'y vient guère que des peintres de talent, et un peintre de talent voit toujours les choses à sa façon, c'est-à-dire à travers son imagination. Je n'en ai pas rencontré un seul qui eût l'ambition de rivaliser avec M. Discanno et de se borner au rôle de copiste fidèle. Un jour, il m'est arrivé de demander à l'un d'entre eux qui était installé devant une paroi, ce qu'il peignait; il m'a répondu d'un ton presque indigné : « Je peins cette paroi comme je la vois. »

2. La première publication relative aux peintures d'Herculanum et de Pompéi a paru de 1757 à 1779, sous le titre de Pitture d'Ercolano, etc., et forme plusieurs volumes in-folio. Les fresques y sont simplement gravées sur cuivre par d'excellents artistes, et il faut reconnaître que, malgré la découverte de la chromolithographie, ces reproductions sont les meilleures qu'on possède jusqu'ici. Je ne puis consulter cet ouvrage sans être, à chaque fois, frappé d'étonnement et d'admiration, et cependant j'estime que des gravures non coloriées sont sans utilité pour l'étude des peintures pompéiennes, sauf pour les archéologues. — De 1828 à 1852, Zahn fit paraître son grand ouvrage : Die schönsten Ornamente und Gemälde, etc. ' , avec des dessins au trait et des planches en couleur. Il a habité dix ans Pompéi; mais c'était un « peintre de talent. » On a fait de son ouvrage le plus grand éloge, mais il serait curieux de savoir combien d'entre ceux qui l'ont loué ont comparé les originaux avec ses planches. Je ne veux pas dire qu'il s'y rencontre beaucoup d'inexactitudes, mais le caractère antique (voir plus haut chapitre i, 3) n'est pas rendu. Les figures, l'expression, les lignes des ornements, tout est l'œuvre d'un artiste moderne. Nous vivons tous dans des idées modernes; Schiller a chanté Hector et Andromaque tout autrement que ne l'avait fait Homère; la Renaissance a créé l'art moderne, et si elle occupe une si grande place dans l'histoire de l'art, c'est qu'elle a réussi à infuser aux formes antiques un esprit nouveau; c'est ce qui explique que nous ayons tant de peine à saisir l'esprit des anciens, à nous placer à leur point de vue. Dans l'œuvre de Zahn, les figures des divinités ont l'expression que nous leur prêtons actuellement, et non celle que leur donnaient les anciens. On pourrait presque dire qu'il les idéalise. Dans les ornements sa manière est plus réaliste : on en pourrait dire autant de ceux dans lesquels la couleur prédomine sur la ligne, n'était la couleur. Soit par sa faute, soit par celle du lithographe, les couleurs laissent beaucoup à désirer, et cependant elles sont relativement meilleures que dans aucune autre publication.

Les Wandf/emälde ', etc., de Ternite, sont exécutées avec finesse, avec âme, avec génie, les couleurs affectent une grande délicatesse de tons : on peut les recommander à tous les artistes, mais non à ceux qui veulent se faire une idée de la peinture à Pompéi. — L'ouvrage le plus récent, celui des frères Niccolini, à Naples, commencé en 1854, sera achevé cette année par la publication de la soixantième livraison. C'est, comme l'ont promis les éditeurs, une œuvre splendide, mais, pour ne parler que des planches qui reproduisent des peintures murales, le dessin en est infiniment trop soigné, les couleurs sont trop brillantes et il y a en outre beaucoup d'inexactitudes dans le détail. Un copiste qui fait mieux que le maître est un habile homme, et beaucoup d'acheteurs lui en sauront gré; mais

' Choix d'ornements et de tableaux les plus remarquables d'Herculanum et Pompéi, 300 feuilles en trois parties, Berlin, 1828-52.

' Peintures murales d'Herculanum et de Pompéi, Berlin, en plusieurs livraisons.

certaines gens auraient préféré trouver dans cet ouvrage Pompéi tel qu'il est. — Je passe sous silence d'autres publications moins importantes. Le lîuseo Borhonico peut être utile aux archéologues; les Peintures, etc., de Raoul Rocliette, ont aussi leur mérite. Mais avec des planches de ce genre on serait bien embarrassé pour retrouver les originaux à Pompéi ou au musée, et moi-même j'ai de la peine à les reconnaître.— Les photographies ne peuvent donner aucune idée des peintures murales, surtout celles qui sont exécutées d'après des copies et qui réunissent les défauts de ces dernières aux inconvénients naturels de la photographie.

3. Tous ceux qui ont publié des reproductions des peintures de Pompéi se sont appliqués à les rendre telles qu'elles devaient être à l'origine. J'avais d'abord l'intention de les donner en fac-similés représentant leur état actuel. Mon collaborateur, M. Discanno, aurait parfaitement exécuté ce programme pour sa part. Mais comment obtenir le même résultat à l'impression? Comment le lithographe s'y serait-il pris pour rendre les mille variations du coloris selon que les nuances sont plus ou moins effacées ou conservées. D'autre part, les figures et dessins sont parfois si dégradés, qu'on aurait eu quelque peine à reconnaître le véritable caractère des décorations murales. Je dus donc adopter un moyen terme et considérer l'état des peintures peu de temps après leur mise au jour comme leur état normal; c'est ainsi que j'ai cherché à les reproduire, sans renforcer ou changer les couleurs. L'expérience du peintre a réussi à restituer ainsi dans leur état primitif celles des parois qui, découvertes depuis quelque temps, avaient déjà plus ou moins souffert. Les copies ont été exécutées à l'aquarelle, et à l'échelle de mes planches, afin d'éviter de donner trop de finesse à l'ensemble et trop de fini aux détails.

Le lithographe, M. Steeger, s'était formé depuis de longues années, sous la direction de M. Fiorelli, à la reproduction rigoureusement exacte des dessins d'ornement (pour le Giornale degli Scavi et d'autres publications) et, ce qui était essentiel, il connaissait les couleurs de Pompéi. Je n'ai pas pris de dessinateur spécial pour les figures, parce que je n'avais pas besoin, pour remplir le but que je me proposais, de rendre les sujets avec une minutieuse précision.

Quant au reste du travail, je l'ai dirigé en personne; je conseillai au lithographe de manier le crayon et la plume comme un pinceau grossier; à plusieurs reprises j'ai dû recommander à l'imprimeur de diminuer la vivacité de ses couleurs, de les « salir » un peu. Enfin, pour enlever aux planches leur éclat, je les ai fait frotter à la poudre de talc. Je reconnais qu'elles n'ont pas toutes réussi comme je l'aurais désiré. Dans quelques-unes, le dessin est mauvais; dans d'autres, les couleurs, malgré tous mes efforts, ne sont pas parfaitement rendues, et M. Discanno lui-même n'est pas très-satisfait. Mais on peut dire qu'en général nous avons réussi à rendre le caractère pompéien. Chacun pourra avec nos planches retrouver facilement les originaux , ceux du moins qui n'auraient point trop soufl'ert des influences atmosphériques. On se rendra compte de la différence entre notre méthode de reproduction et celles qu'on a usitées auparavant, en comparant nos planches avec celles de Steeger, I, 3,4; II, 3 ; m, 2, 7, 9, qui représentent en partie les mêmes parois.

Je ne me dissimule pas les critiques qu'on peut m'adresser avec plus ou moins de raison. Un libraire m'écrivait : « Les couleurs sont trop mauvaises, l'œil a des exigences qu'il faut aussi satisfaire. » Un peintre trouve que « le dessin n'est pas du tout exécuté avec art.» Un troisième me dit : « Les figures pourraient être meilleures et l'impression parfois aussi; » c'est cette dernière observation qui me paraît la plus juste.

D'autre part, j'espère qu'on ne me reprochera pas d'avoir exagéré la vivacité des couleurs, comme le font presque tous ceux qui n'ont vu que des peintures passées, à Pompéi ou au musée. Primitivement les couleurs étaient au moins aussi vives que je les ai reproduites, et c'est ainsi qu'elles se présentent

quelque temps après leur mise au jour, comme chacun peut s'en assurer; au moment même de la découverte elles ont généralement plus d'éclat encore.

Les parties de parois qui, étant endommagées, ont dû être restaurées par le dessinateur, l'ont été d'après des données certaines, et toujours d'après des fragments retrouvés.

D'après ce que nous avons dit plus haut, il est évident que, pour pouvoir bien juger de nos planches, il faut les considérer à quelque distance, comme un tableau.

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