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l'ouest, aborda le continent, le 1% juillet, non loin d'un fleuve qu'il appela le fleuve des barques, parce qu'il apercut quelques pirogues chargées d'indigènes qui fuyaient au plus vite. On croit que ce cours d'eau correspond au Miramichi, qui se jette dans la mer au nord de l'ile Saint-Jean, et au sud du Saint- Laurent. La terre éiait basse et plate : « Neantmoins nous descendismes ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y estoyent très beaux, et de grande odeur, et trouvasmes que c'estoyent cedres, vfs, pins, ormeaux blancs, fresnes, saulx, et plusieurs autres à nous incogneus, tous neantmoins sans fruit. Les terres où il n'y a point de bois sont très belles, et toutes plaines de poix, de raisin blanc et rouge avant la fleur blanche dessus, des fraizes, meures, froment sauvage comme seigle qui semble y avoir esté semé et labouré, et ceste terre est de meilleure temperature qu'aucune qui se puisse voir, et de grande chaleur. L'on y voit une infinité de grives, ramiers et autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose que de bons ports. »
Le lendemain, 2 juillet, les Français entrèrent dans un golfe qu'ils nommèrent de Saint-Lunaire. Jusqu'au 6 juillet ils longèrent la côte dans toutes ses sinuosités. Toujours poursuivi par l'idée fixe de trouver un passage, Cartier s'enfoncait dans toutes les baies, faisait Le tour de toutes lesiles, et naïvement racontait ses déceptions : « Eûmes espoir de trouver le passage, » écrit-il de temps à autre; et plus loin :
« le cap de ceste terre du Su fut appelée cap d'Espérance, pour l'espérance que nous avions d’v trouver passage ». Ce fut dans une de ces excursions qu'ils rencontrèrent les indigènes. Ils n'avaient jusqu'alors aperçu qu'un sauvage qui courait le long de la côte et s'était enfui quand ils essayèrent d'entrer en relations avec fui. Le lundi 6 juillet Cartier et quelquesuns de ses hommes étaient dans la chaloupe; ils venaient de dout ler un cap, quand ils tombèrent au milieu de quarante à cinquante pirogues, chargées d'indigènes, qui poussèrent de grands cris à leur vue, pendant que plusieurs d'entre eux, restés à terre, agitaient des peaux fixées au bout de poutres, et, de loin, leur faisaient signe de débarquer. Mais Cartier, malgré son désir d'entrer en relations avec les indigènes, n'osa prendre sur lui de s'aventurer au milieu de cette foule, et vira de bord. Aussitôl sept des barques se mirent à sa poursuite, et, comme elles étaient beaucoup plus légères que la lourde chaloupe, l'eurent bientôt atteinte. Les sauvages se contentèrent de sauter et de pousser des exelamations de joie. On sut plus tard qu'ils souhaitaient la bienvenue aux nouveaux arrivants. Cartier qui ne com-
prenait pas encore leur langage et avait le sentiment
de sa responsabilité ne se fia pas à ces protestations exagérées, et leur fit comprendre qu'ils eussent à se retirer. « Et parce que pour signes que nous fissions, ils ne se vouloyent retirer, laschasmes deux passevolans sur eux, dont espouvantez retournerent vers
la susdite pointe faisant très grand bruit, et demeurez là quelque peu, commencerent de rechef à venir vers nous comme devant, en sorte qu'eslans approchez de la barque, descochasmes deux de nos dards au milieu d'eux, ce qui les espouventa tellement qu'ils commencerent à fuir en grande haste, et n'y voulurent oncques plus revenir. »
Le lendemain les indigènes se montrèrent de nouveau : cette fois Cartier alla à leur rencontre et envoya deux de ses hommes à terre avec quelques couteaux et ferrements et un chapeau rouge pour leur chef. À cette vue les sauvages, qui d'abord avaient témoigné quelque hésitation, vinrent au- (4 devant de nos Français, et leur donnèrent en échange | non seulement des peaux qu'ils avaient en réserve, | mais encore celles qui les recouvraient. Leur joie était grande. Ils dansaient, ils se jetaient de l’eau \ de mer sur la tête, et témoignaient leur allégresse, | comme le font tous les peuples enfants, par des gestes exagérés.
Le 8 juillet, Cartier, continuant son voyage, entra dans un golfe immense; croyant toujours trouver (1 un passage, il en parcourut les sinuosités l’espace de vingt lieues, mais, voyant toujours les côtes succéder aux côtes, il revint sur ses pas. La chaleur était très forte. Cartier la comparait à celle qu'on éprouve en ispagne, ma... Ile n'était qu'accidentelle, car, à cette latitude, le climat est à peu près celui de l'Écosse ou ‘de la Hollande, c'est-à-dire plutôt froid que chaud.
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DE L'AMÉRIQUE DU NORD. 179 ? Cette circonstance valut au golfe que parcourait S | alors Cartier le nom de baie des Chaleurs. Ce nom + ? s'est perpétué Jusqu'à nos jours. C’est aime une des 1 rares dénominations imposées par le navigateur ; français que les colons ses successeurs aient con- - | servées. On était alors au plus beau moment de
l’année, et, comme l'industrie européenne n'avait - | pas encore fait disparaitre les beaux arbres qui bor- - daient le rivage, ni régularisé les cours d’eau qui
S couraient à travers la contrée, le paysage était enù L. chanteur. Presque tous nos voyageurs du seizième L siècle ont été sensibles à cette nouveauté fleurie de
la région, comme parle Lucrèce, novitas tum florida mundi. Is ont été charmés par les perspectives qui se déroulaient à leurs yeux sur cette terre vierge, el ils nous ont laissé dans leurs relations comme l'écho des sentiments qu'ils éprouvaient. Lorsque l’austère Villegaignon et les rigides Genevois dont il avait fait ses compagnons débarquèrent dans la baie de Rio de Janeiro, ils oublièrent leurs dissentiments et renoncèrent à leurs combats théologiques pour admirer les forêts brésiliennes. Quand Laudonnière abordera en Floride, il décrira avec admiration les rives embaumées de la rivière de May. Cartier de son côté ne reste pas insensible à cette belle nature. « Le pays est le plus beau qu'il est possible de voir, tout esgal et uny, et n'y a lieu si petit où il n'v ait des arbres combien que ce soyent sablons, et où il n'y ait du | froment sauvage qui a l'espy comme le seigle et le 5
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grain comme de l'avoine, el des poix aussi espais comme s’ils avoyent esté semez et cultivez, du raisin blanc et rouge avec la fleur blanche dessus, des fraises, meures, roses rouges et blanches, et autres fleurs de plaisante, douce et agréable odeur. Aussi il y à là beaucoup de belles prairies, et bonnes herbes, et lacs où il y a grande abondance ‘de sau- HIONS. »
Les in. .gènes avaient accueilli avec plaisir les nouveaux débarqués. Ils leur offraient avec empressement des vivres, des pièces de venaison, et échanseaient tout de suite, contre de menus objets sans valeur, les magnifiques fourrures qui les couvraient. Prompt à convertir ses espérances en réalités, et désireux de mériter les éloges du roi et de l'amiral, Cartier entreprit aussitôt de les convertir au christianisme. Il n'avait pourtant à bord de ses deux navires ni prêtre, ni moine, car les dimanches et jours de fête, il était obligé de lire lui-même ou de faire lire l'office à ses matelots, mais il commença à leur parler du Christ et de la religion. Les Indiens qui l'entouraient ne comprenaient pas un mot à ses dis- COUTS, mais ils l’écoutaient bouche béante. Cartier. haïvement satisfait de l'effet produit, s'imagina qu'il serait aisé de convertir d'une façon définitive à la vraie religion un peuple si bien disposé. Il prit leur stupéfaction pour un assentiment à ses paroles, et inscrivit à plusieurs reprises sur son journal de bord les paroles suivantes : « Nous cogneusmes que
ceste gent se pourroit aisément convertir à nostre foy. »
Le 12 juillet, convaincu que le fameux passage tant cherché n'existait pas dans le golfe, Cartier remit à la voile et remonta la côte vers le nord: mais les vents devinrent contraires et les brouillards intenses. Un des vaisseaux perdit son ancre, et il fallut chercher un mouillage en remontant un des nombreux cours d'eau qui se jettent sur celte côte. Cartier suivait alors le rivage de la presqu'ile, qui sert de limite méridionale au fleuve Saint-Laurent, et s'appelle la Gaspésie. Ce devait être plus tard une des missions les plus célèbres du Canada. Le mauvais temps se prolongea jusqu'au 95 juillet, et il fut impossible aux Français de continuer leur voyage. Ils profitèrent de ce répit forcé pour entrer en relation avec les indigènes. C’étaient de misérables tribus de pêcheurs, à peine couverts de peaux usées. Leur langage différait de ceii des autres sauvages. Ils portaient la tête entièrement rasée, sauf une houppe qu'ils laissaient croître comme un panache et flotter au vent ainsi qu'une queue de cheval. Peut-être étaiïent-ce des Esquimaux descendus au sud pour trouver en plus grande abondance les poissons, qui constituaient leur principale ressource alimentaire. Aussi bien il paraîtrait que les Esquimaux, aujourd'hui resserrés et en quelque sorte ramassés dans leurs glaciales solitudes, s'avançaient autrefois beau-
coup plus au sud. Les Skrellinger, dont parlent les
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Sagas scandinaves (1), et avec lequels entrèrent en lutte les Northmans, qui au dixième siècle fondèrent en Amérique quelques colonies européennes, n'élaient autres que des Esquimaux, et c'est sur le territoire de New-York, par conséquent bien plus au sud que la Gaspésie, qu'ils se heurtèrent contre les Northmans. Les indigènes que venait de rencontrer Cartier avaient de plus l'habitude, comme le font encore aujourd'hui les Esquimaux en voyage, de ne pas construire de huttes. Ils se contentaient de retourner leurs barques et d'y chercher pendant la nuit un asile pour eux et pour leur famille. De plus, et toujours comme les Esquimaux, ils mangeaient
presque exclusivement du poisson, surtout des ma-
quereaux et des harengs.
Cartier gagna la confiance de ces sauvages en leur distribuant des couteaux, des grains de verre et autres menus objets. Le jour de la Madeleine, il alla les trouver dans leur campement improvisé, et fut bientôt entouré par eux. Deux ou trois femmes plus bardies. ou plus curieuses étaient restées. Cartier leur donna un peigne et des clochettes d’airain. Elles furent charmées de ce présent, et remercièrent le capitaine en lui frottant les bras et la poitrine. La générosité de Cartier détermina les sauvages à chercher dans les bois d’alentour leurs autres compa-
(1) E. Beauvois. Les Skrælings, ancêtres des Esquimaux. ( Revue orientale et américaine, 1879.)
lux
gnes. Une vingtaine d’entre elles se décidèrent, et elles furent récompensées de leur courage par une distribution de clochettes.
Depuis plusieurs semaines déjà durait le voyage. Cartier et ses compagnons commençaient à être fatigués. Il leur tardait de rentrer en France et d’y porter la nouvelle de leurs découvertes. Ils devaient auparavant, par un symbole matériel, prendre possession au nom de la France des terres qu'ils venaient de visiter. C'était un usage auquel ne manquaient jamais les navigateurs. Cartier qui voulait à la fois perpétuer le souvenir de son voyage et de ses projets de conversion, et faire en quelque sorte profession de bon Francais et de bon chrétien, associa le patriotisme à la religion en ordonnant d'ériger, à l’entrée du fleuve qui lui avait donné asile, une croix en bois, haute de trente pieds, au milieu de laquelle fut planté un écusson, relevé par trois fleurs de lys, et portant ces mots entaillés : vive le roi de France! A peine était-elle dressée que tout l'équipage se mit à genoux et pria. Étonnés de cette scène grandiose, les indigènes regardaient avec curiosité. Pendant toute la cérémonie ils gardèrent un silence respectueux. Il parait cependant qu'ils finirent par comprendre le sens de cette prise de possession, car le chef de ces sauvages vint avec ses trois fils et un de ses frères sur une barque, « lesquels ne s’approcherent si pres du bord comme ils avoyent accoustumé, et y fit une longue harengue
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monstrant ceste croix, et faisans le signe d'icelle avec deux doigts. Puis 1l monstroit toute la terre des environs, comme s'il eust voulu dire qu'elle estoit toute à luy, et que nous n’y devions planter ceste croix sans son congé. » Cartier le fit monter à bord, et lui donna à manger ; puis il lui expliqua que cette croix n'était qu'un signe de reconnaissance, car il avait l'intention de bientôt revenir, et d'apporter à ses nouveaux amis du fer, des instruments et tout ce qui leur plairait. [Il lui demanda en même ‘temps de vouloir bien lui confier deux de ses fils, qu’il s'engagea à lui ramener bientôt. Tel était en effet l'usage des voyageurs d'alors. Ils ramenaient toujours en Europe de gré ou par violence quelque naturel des régions par eux découvertes, qui servait en quelque sorte de preuve vivante à leurs voyages. Le cacique hésitait, mais Cartier fit donner à ses deux enfants une chemise, un sayon de couleur et une toque rouge, et leur mit à chacun une chaîne de laiton au cou. Ce nouveau costume les enchanta tellement qu'ils se décidèrent à rester sur le navire, et partagèrent entre leurs compagnons leurs fourrures et leurs armes. Cartier distribua également des présents à tous les autres Indiens et les renvoya à terre. La nouvelle du prochain départ des deux enfants du cacique se répandit promptement. De nombreuses pirogues se détachèrent aus-
(1) Voir plus haut, voyage de Gonneville, p. 103.
L'opuree