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ter, revêlit son habit d'ordonnance et fit mettre en ordre ses gentilshommes et ses mariniers, afin d'aller visiter Hochelaga et de reconnaitre la montagne au pied de laquelle était située la capitale indigène. [Il laissa huit matelots pour garder les barques et partit avec les autres Français, sous la conduite de trois guides. Dans leur marche ils furent agréablement surpris de trouver le chemin aussi battu que le serait une route ordinaire dans un pays civilisé. La plaine était fertile, parsemée de bouquets de chênes, au pied desquels le sol était comme jonché de glands. Après une lieue et demie de marche, ils rencontrèrent un des principaux d'Hochelaga et plusieurs autres indigènes, qui les attendaient près d'un feu allumé en leur honneur. Le sauvage leur adressa une harangue pour lui exprimer sa joie. Cartier lui donna deux haches et deux couteaux, et aussi, Car il n'oubliait jamais sa mission religieuse, une croix sur laquelle était l'image du divin crucifié.
Au milieu de champs et de vergers se dressait Hochelaga. Elle était bâtie au pied d'une montagne que les Francais nommèrent Montroyal. Le nom s’est conservé, ou du moins ils’est peu modifié. Montréal, qui occupe aujourd'hui l'emplacement d'Hochelaga, est une des principales villes de la région. Hochelaga était à vrai dire la première ville que rencontraient nos compatriotes depuis leur sortie de Saint-Malo. Ramusio, ce collectionneur
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italien qui, dès la fin du seizième siècle, a réuni dans ses précieux volumes les relations des principaux voyages contemporains, a donné un plan de Hochelaga, qui s'accorde avec la description de Gartier. Hochelaga avait la forme ronde. Elle était dans son pourtour défendue par une palissade en bois, et l’assemblage des diverses pièces de la charpente donnait à la coupe de cette clôture l’apparence d'une pyramide. Elle avait trois parties, celle d'en bas disposée en talus, celle du milieu formant une ligne, ou plutôt une galerie sur laquelle s’installaient les défenseurs de la place, et celle d’en haut composée de madriers qui se croisaient avec les pièces de bois de l'intérieur. C'était un essai de fortification, analogue à celui des Germains de l’anliquité. tel qu'on peut encore l'étudier sur les basreliefs de la colonne Trajane. Le tout avait la hauteur d'environ deux lances, c’est à dire six à sept mètres. On y n'entrait que par une seule porte qu'on fermait le soir. Sur cette porte ainsi que sur les galeries étaient disposés, en cas d’attaques, des pierres et des gros cailloux. Cette clôture renfermait environ cinquante maisons, longues chacune de cinquante pas, et larges de douze à quinze, toutes construites en bois, et recouvertes d'écorces artistement cousues les unes aux autres. Chaque maison se divisait en plusieurs pièces. Dans le haut était un grenier pour serrer les provisions. Il y avait aussi de grands vaisseaux de
bois, semblables à des tonnes, où l’on conservait des poissons, surtout des anguilles; après les avoir desséchés on les fumait. Les indigènes avaient encore en grande estime un coquillage nommé esergui, qu'ils se procuraient d’une singulière façon. Les criminels qui ont rnérité la mort ou les prisonniers de guerre sont assommés, puis incisés sur les bras et les jambes, et descendus dans le fleuve à l'endroit où l’on présume que se tient l’esergui. Après dix à douze heures de séjour, on retire les cadavres, et dans les incisions sont logés ces eserguis, que l'on recueille avec soin, et dont on fait de précieux colliers.
Cartier remarqua aussi chez les indigènes de Hochelaga un très singulier usage, qu'il décrivit avec naïveté. Nous avons depuis emprunté cet usage aux Indiens : c'est celui du tabac. Qu'il nous soit à ce propos permis de détruire ou tout au moins de discuter une opinion mal fondée. Nous avons tous lu et sans doute répété que ce fut un ambassadeur de France à la cour de Portugal, Jean Nicot, qui rapporta, fit connaitre et répandit en France le tabac. Un des compagnons de Villegaignon au Brésil, le cordelier Thevet, avait déjà, dans sa Cosmographie universelle, qui parut en 1575, proteslé contre cette usurpation : «Ils ont une herbe fort singulière, qu'ils nomment petun, laquelle est très utile à plusieurs
(1) Tagver, Cosmographie universelle, L. IX, p. 926.
choses... Je me puis vanter avoir été le premier en France qui a apporté la graine de ceste plante et pareillement semée, et nommé la dite plante l'herbe augoumoisine. Depuis un quidam qui n’a
feit jamais le voyage, quelque dix ans après que je fus de retour de ce pays, luy donna son nom. » Certes la réclamation de l'excellent Thevet paraît fondée, et c'est à lui, nullement à Nicot, qu'il faut attribuer l'honneur d'avoir répandu le tabac en France. Mais, même avant Thevet, Cartier avait signalé la précieuse plante et ses principaux effets. Voici en effet le passage textuel de sa relation de voyage : « [ls ont aussi une herbe de quoy ülz font grand amastz l’esté durand pour l'hiver. Laquelle ils estiment fort et en usent les hommes seulement en facon que ensuit. Ilz la font seicher au soleil, et la portent à leur col en une petite peau de beste en lieu de sac, avec ung cornet de pierre ou de boys: puis à toute heure font pouldre de la dicte herbe, et la mettent en l'ung des boutz dudict cornet, puis mettent ung charbon de feu dessus, et sussent par l'autre bout, tant qu'ils s'emplissent le corps de fumée, tellement qu’elle leur sort par la bouche, et par les nazilles, comme par ung tuyau de cheminée : et disent que cela les tient sains et chauldement, et ne vont jamais sans avoir ces dictes choses. Nous avons esprouvé la dicte fumée, après la quelle avoir mis dedans notre bouche, semble y avoir mis de la pouldre de poyvre tant est chaulde, »
Dès 1535 Cartier était donc le premier de nos fumeurs français, el il éprouvait, en portant à sa bouche l'instrument qui n'avait pas encore de nom, la désagréable impression qu'éprouvent toujours ies fumeurs novices. Sans Goute 11 n'importa pas en France la précieuse denrée, et ce n’est pas lui qui procura à beaucoup de nos compatriotes de vraies Jouissances, et à notre budget la plus sûre de ses ressources, mais n'est-il pas curieux de constater, au point de vue de l'exactitude historique, que le découvreur du Canada est en même temps le plus ancien des fumeurs francais?
Les trois sauvages qui servaient de guides à nos compatriotes les conduisirent au milieu d'Hochelaga, dans une place carrée, grande de chaque côté d’un jet de pierre environ, et environnée de maisons. Il les prièrent de s’y arrêter. Aussitôt femmes et filles de s’assembler dans la place, la plupart d’entre elles chargées d'enfants qu'elles tenaient entre leurs bras et sur leurs épaules, et toutes se mirent à leur donner les marques d'amitié ordinaires à ces peuples, pleurant de joie, et les invitant par signes à caresser leurs enfants. Il était évident qu'avec cette touchante confiance qui jeta tous les Américains au devant des Européens, et cela d’un pôle à l’autre, ils prenaient les Français pour des êtres d'une nature supérieure, et cherchaient à se concilier leurs bonnes grâces. Aussi bien de cor:stantes traditions les avaient entretenus dans la pensée