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ancêtres du quatorzième et du quinzième siècles, et, comme ils avaient établi entre eux et leurs successeurs une Comparaison qui n'était pas à l'avantage de ces derniers, dès que parut de nouveau le pavillon fleurdelisé, ils se jetèrent dans nos bras, et renouérent la chaine longtemps interrompue des traditions et des souvenirs. « Les Mores nous aiment, écrivait Villaut, nous sommes les premiers qui avons connu ces lerres; allons y faire revivre le nom et la gloire des François. » « La tradition s'étant toujours conservée depuis plusieurs siècles, lisons-nous dans le traité signé en 1687 entre Ducasse et le roi de Commendo, de l'amour et de l'affection que les roys mes prédécesseurs ont eus pour lanaticnfrançoise...»
En France, plus encore qu'en Afrique, nous retrouverons la trace des navigateurs normands du quatorzième siècle, Il existe à Dieppe une église, Saint- Jacques, et dans cette église une petite salle qu'on nomme encore aujourd'hui le Trésor. Les murailles de cette salle étaient jadis couvertes de délicates sculptures, commandées par le fameux armateur Jean Ango. Elles représentaient non pas une cérémonie chrétienne, comme on serait tenté de le croire en pareil lieu, mais des hommes, des plantes et des animaux qui n'appartiennent pas à nos climats. L'artiste anonyme avait figuré les peuples avec lesquels Ango était alors en relations. De ces sculptures la frise seule n’a pas été endommagée. Trentequatre personnages, sans parler des animaux et des
plantes, ont trouvé place sur ce bas-relief, et parmi eux on reconnait aisément, à leurs cheveux crépus, à leur nez écrasé et à leurs grosses lèvres trois Africains. Dieppe n'avait donc pas cessé, au temps d'Ango, c'est-à-dire dans les premières années du seizième siècle, d'être en relations avec Les peuples de lAfrique, et cette continuité dans les habitudes commerciales semble indiquer que, depuis longues années, et conformément à une constante tradition, les vaisseaux dieppois communiquaient avec la Guinée.
On aura déjà remarqué que les Normands rap- »ortaient beaucoup d'ivoire des côtes d'Afrique. Or, à partir de la fin du quatorzième siècle, la ville de Dieppe, où abordaient ces navires chargés d'ivoire, eut comme le monopole de la fabrication des objets en ivoire. Encore aujourd'hui, de toutes les villes de france, elle en fabrique le plus. Sans doute on connaissait l'ivoire en Europe, et même on travaillait cette précieuse denrée bien avant le seizième siècle. Homère, Platon, Strabon, Pline et d'autres écrivains parlent de l'ivoire, et ce n'était certainement pas sur les côtes de Guinée que les négociants grecs ou romains allaient le chercher. On le tirait alors de la côte orientale d'Afrique, de Zanzibar ou de l’Ajan. Au moyen âge les Arabes, qui faisaient ce commerce par la voie de l'Égypte, le répandaient ensuite dans tout le bassin de la Méditerranée. Mais, à la fin du quatorzième siècle, cette exploitation prit subitement une grande extension, et, du jour au lendemain,
Dieppe devint le centre de la fabrication des objets en ivoire. La raison n'en est-elle pas bien simple? Cetivoire, les marins dieppois allaient le cherchersur les côtes occidentales du continent africain, le rapportaient à Dieppe, et les artistes de cette ville augmentaient sa valeur en le convertissant en cornes ciselées, en bracelets, en crucitix ou en chapelets. La tradition s'est perpétuée : encore aujourd’hui les ivoiriers dieppois exécutent les travaux les plus délicats.
Il est certainement fâcheux que les relations authentiques des voyages de nos compatriotes aux côtes de Guinée aient disparu. Tous les documents, tous les journaux de bord qui, d'après un vieil usage, étaient déposés dans les archives de l'Amirauté à Dieppe, ont été brûlés lors du bombardement de cette ville par les Anglais en 1694. De même la partie la plus curieuse des archives de Rouen a été détruite par Charles VI en 1382, lors de la révolte de la Harelle, c'est-à-dire l’année même où partait pour la Guinée la Notre-Dame-de-Bon-Voyage. Mais chaque
jour, grâce à l’activité ingénieuse de nos savants,
surtout de nos savants provinciaux, l'histoir se modifie et les erreurs se dissipent. Peut-être un manuscrit jusqu'alors oublié, une relation originale de voyage, un journal de bord surgira-t-il de quelque greffe de campagne, de quelque armoire municipale ou de quelque sacristie où il dort depuis des siècles. Jacques de Pencoedit ne vient-il pas d'être révélé? Peut-être connaïtra-t-on bientôt, et
pa semblable bonne fortune, quelque autre de ses collègues, et cette heureuse rencontre démontrera une fois de plus, malgré des démentis injustiliés, que nos compatriotes les Dieppois ont réellement découvert et en partie colonisé les côtes de Guinée du quatorzième siècle. Nous avions donc le droit, et nous dirons volontiers que le devoir nous était imposé de rendre justice à ces explorateurs méconnus et à ces héros oubliés.
Ce fut seulement au seizième siècle que recommencèrent les expéditions françaises à la côte d’Afrique, et, cette fois encore, les Normands prirent les devants. Sous le règne de Francois [®, ils recommencèrent leur trafic en Guinée, non loin de la Mine, müis ils se heurtèrent tout de suite contre les Portugais, fortement campés dans la contrée, et qui entendaient bien ne pas se laisser déposéder; surtout depuis la fameuse bulle de 1454, à eux délivrée par le pape Nicolas V, et en vertu de laquelle ils avaient la souveraineté exclusive des mers voisines de l'Afrique et de l'Inde. Fidèles à leurs habitudes de prudence commerciale, les Normands se seraient peut-être contentés de glaner là où ils avaient jadis moissonné, mais les Portugais défendirent leurs prétendus droits avec une telle âpreté que nos compatriotes, promptement échauffés par leur outrecuidance, en vinrent à de sanglantes représailles. Ils ne se contentèrent pas de négocier; des armateurs s’improvisèrent pirates. À bord de chaque vaisseau nor-
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mand, il y eut dorénavant des canons et des soldats. Le vieux sang des pirates du Nord se réchauffa, et souvent les Portugais eurent à se repentir de ne pas avoir admis nos compatriotes au partage des richesses africaines.
Il serait trop long de suivre dans tous ses détails, en recherchant dans les archives municipales les traces de ces pirateries, l'histoire de ces voyages à main armée. Il nous suflira de rappeler les principaux épisodes de cette guerre déguisée contre le Portugal.
La puissance portugaise ne reposait sur aucun fondement : elle était toute d'opinion. Les Portugais n'étaient ni assez nombreux ni assez puissants pour la faire respecter. Ils s’imaginaient naïvement qu'il leur suffirait de parler pour être obéis. « Bien que ce peuple soit le plus petit de tout le globe, lisons-nous dans la relation du gran capitano Francese, que nous à conservée Ramusio (1), il ne lui semble pas assez grand pour satisfaire sa cupidité. Il faut que les Portugais aient bu de la poussière du cœur du roi Alexandre pour montrer une ambition si demesurée. Ils croient tenir dans une seule main ce qu'ils ne pourraient embrasser avec toutes les deux, et il semble que Dieu ne fit que pour eux les mers et la terre. » Or la France n’a jamais cessé de protester contre ces outrecuidantes prétentions. Ses
(1) Rauusro, Raccolla di viaggi, L. IE, p. 352.
souverains ont toujours réclamé la liberté des mers. Ses marins l'ont toujours défendue. Il en esi résulté non pas une guerre ouverte entre les deux couronnes de France et de Portugal, mais une hostilité sourde et continue entre les marins des deux nations. Les Portugais paraissent avoir pris l'initiative des hostilités, mais nos armateurs, exaspérés par la perte de leurs vaisseaux et la ruine de leurs spéculations, ne tardèrent pas à rendre le mal pour le mal, et répondirent aux pirateries portugaises par des actes semblables de brigandage (1). On à conservé les lettres de marque délivrées en 1522 à Jehan Terrien de Dieppe, à titre de représailles contre les Portugais, mais combien d'autorisations semblables durent être accordées, dont il n'est resté aucune trace dans l'histoire. Ces pirateries réciproques devinrent si fréquentes que d’un commun accord le roi François I°* et le roi Jean Iinstituèrent en 1530 une commission mixte, chargée de régler les indemnités réciproques. On connait peu le détail des négociations engagées entre les deux couronnes. Il paraitrait néanmoins que François If céda très légèrement aux obsessions de la cour de Lisbonne, car, dès 1531, il ordonnait à l'amiral de France d'arrêter les navires français qui revenaient du Brésil ou de la Guinée, attendu que le commerce de ces deux régions était
(1) FRévice, Histoire du commerce maritime de Rouen. & Il, p. 432.
exclusivement réservé aux Portugais. On (1) conserve aux archives municipales de Rouen le procèsverbal d'arrestation des navires de Nicolas de la la Chesnaye, Jean le Gros, Pierre Moisi, Gilles le Froisi, Jean Le Guignès et Richard Fessard qui s’étaient livrés à ce commerce déclaré soudainement interlope. Le conseil de ville s'assembla et chargea un conseiller au Parlement, Nicolas Fasrin, d'exposer au roi «les grands dommages qui adviendraient à ladite ville si tels voyages estoient empeschez. » La mission de Fasrin échoua, mais les Rouennais continuèrent leurs voyages à la côte. En mai et en août nouvelles interdictions de François [°° « à tous ses subgectz de ne aller à la terre de Brésil ne à la Malaguette ». Le 22 décembre 1538, sur les plaintes réitérées de l'ambassadeur de Portugal, le roi nomme une commission spéciale pour la répression des contraventions : « Faictes ou faictes faire derechef et dabondant expresses inibitions et deffences de par nous, sur certaines et grandes peines, qu'ils n'ayent à voyager esd. terres de Bresil et Malaguette, ny aux terres descouvertes par les roys de Portugal, sur peine de confiscation de leurs navires, denrées et marchandises (2). »
Cette ordonnance draconienne mit en grand émoi les négociants français. Quelques Rouennais, « les
(1) Archives municipales de Rouen. Registre des délibérations A. 13, fol. 53.
(2) FRÉvILLE, Hisloire marilime de Rouen, 1. IE, p. 437.
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maîtres de navire » Charlot Migart, Olivier Chouard, Romain Guerry, Geoffroy, Chaulieu, Aveline et Genevois se réunirent à la maison commune pour en demander le retrait, et, cette fois, ils eurent gain de cause (1). Quelques années plus tard, en 1541, avec la nouvelle de l’arrivée en France d'un ambassadeur Portugais qui venait renouveler les plaintes de sa cour au sujet des voyages francais, les Rouennais Jean de Quintanadoine, Barthélemy Laisselay, Guillaume de Mouchel, Pierre Cordier et Joseph Tasserye se réunirent de nouveau et envoyèrent à Paris une députation chargée d'empêcher le rétablissement de l'ordonnance. On ignore le résultat de leurs démarches, mais il est probable qu'elles aboutirent heureusement (2), car un article de l’ordonnance de 1543 sur la marine stipule expressé. ment la liberté des mers. Nous lisons en outre dans le Journal manuscrit d'un sire de Gomberville que les marins de Barfleur faisaient librement en 1554 le trafic de la maniguette et des dents d'éléphant qu'ils allaient chercher en Guinée (3).
Nos rois n'auraient certainement pas mieux de mandé que d'encourager les négociants, Normands ou autres, mais la France se débattait alors dans les convulsions de la guerre civile, et nos souverains étaient
(1) FREVILLE, Histoire marilime de Rouen, t. IT. p. 187. (2) Ordonnance de février, 1548.
) Gravier, Recherches sur les navigations européennes,
obligés de se désintéresser de toute question maritime. C'est ce qui explique sans doute pourquoi nos armateurs, laissés sans protection, étaient obligés de réduire peu à peu leurs opérations. On a conservé un acte de constitution (1) de société passé à Rouen le 42 octobre 1567, en vertu duquel Barthélemy Hallé, Alonce le Seigneur, Bonaventure de Crament, Eustache Tuvache et Adrien le Seigneur s’associaient pour le commerce maritime, mais en limitant leur action aux côtes du Maroc. Quatorze ans plus tard trois navires, armés pour cette distination, l’Espérance, l'Adventureuse et la pelite Espérance, étaient jetés par la tempête aux côtes de Guinée, dans les eaux de l’ancien comptoir dieppois de la Mine. Depuis que le roi d'Espagne Philippe IT s'était emparé du Portugal (1580), les Espagnols s'étaient partout constitués les héritiers des droits et des prétentions portugaises. Les naufragés trouvèrent done à la Mine un gouverneur espagnol, Vasco Fernandez Pimentel, qui les autorisa à décharger leurs marchandises et à les vendre dans le pays, mais 11 fut remplacé par un certain Rodrigue Passaigues, qui désavoua son prédécesseur, fit emprisonner les capitaines francais Sénécal et Pécat, et s'apprêtait à couler leurs vaisseaux, lorsque, secrètement prévenus, ils remirent en mer pour la Normandie. Le roi de France Henri IT et son am-
(1) Tabellionage de Rouen. Communication de M' Gosselin,
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bassadeur Langlée protestèrent contre ce déni de justice, mais ils n'oblinrent aucune réparation. Les armäateurs lésés (1) se réunirent alors et demandèrent au roi des lettres de marque. Ce dernier s'empressa de les leur accorder jusqu'à concurrence de la somme de 161,241 écus et 21 sols.
Il est probable que les armateurs rouennais ne furent pas heureux dans leur essai de représailles, car le 20 août 1584, sous la présidence de l’un des armateurs lésés, Adrien le Seigneur, sieur de Raulle, les marchands et notables de Rouen se réunissaient pour protester de nouveau contre les déprédations espagnoles. « Attendu..…., lisons-nous dans ce curieux document, que les Françovys sont, en général, empeschez de pouvoir trafiquer au cap de Vert, Cerlionne, coste de Guinée, coste de la Myne, coste des Bonnes Gens, et generallement au reste de la coste de l'Afrique... et que à ces causes les marchands ne peuvent plus faire auleun trafficq par la mer... etc. » Les négociants normands réclamaient la protection royale, mais ils ne purent l'obtenir, car la guerre civile désolait alors notre infortuné pays, et c'est ainsi que, réduits à leurs propres ressources, et découragés. par des désastres répétés, nos négociants renoncèrent peu à peu à ces lointains voyages aux côtes de Guinée. Ils concentrèrent leur
(1) Ils se nommaient Jacques le Seigneur, Pierre Lubin,
Adrien le Seigneu:, Pierre Pillar, Eustache tuvache, Laurens Hallé, Guillaume Leblanc. — Cf. Gravien, ouvr. cité, p. 496.
activité sur un comptoir qu'ils avaient fondé à l’embouchure du Sénégal, et qui devait être l’origine de notre colonie actuelle du Sénégal; mais, en Guinée, l'obstination portugaise et la résistance espagnole triomphèrent de la persévérance française, et nos armateurs furent obligés de ne plus visiter ces lointains comptoirs, fondés par leurs pères au quatorième siècle, et où ils auraient pu, s'il avaient été mieux secondés, fonder, dès le seizième siècle, une France équatoriale.
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