‹ Les découvreurs français du XIVe au XVIe siècle [microforme]Chapitre 6 sur 61 · JEAN COUSIN · texte numérisé non relu

JEAN COUSIN

Le Brésil fut une des premières régions américaines que fréquentèrent nos compatriotes au seizième siècle. Si même on en croit de respectables traditions, non seulement aucun Européen ne les aurait précédés dans cette direction, mais encore lun d’entre eux, un Dieppois, Jean Cousin, aurait reconnu la côte américaine avant Christophe Colomb. Nous ne cherchons pas ici à soutenir un paradoxe, et, plus que tout autre, nous rendons justice

(1j Ces études sur les premiers voyageurs francais au Brésil ont été d'abord publiées dansles Mémoires du Congrès des Américanistes de Luxembourg. M" Charles Leclerc les à réunies dans un volume intitulé : Histoire du Brésil Francois au seizième siècle (Paris, Maisonneuve, in-vol, in-8° 1878). Il nous a autorisé à en détacher quelques épisodes, nous le prions de vouloir bien agréer nos remerciments.

au navigateur génois dont la patience triompha des préjugés contemporains. Les conséquences de la découverte de Colomb durent encore, et c'est à lui, bien réellement, qu'il faut en reporter l'honneur mais ne serait-ce qu'à litre de curiosité historique, n'avons-nous pas le droit et presque le devoir de chercher à remettre en pleine lumière le hardi marin, à qui reviendrait peut-être la gloire d'avoir le premier, dans les temps modernes, mis le pied sur le sol américain? Tout en reconnaissant que les preuves de la priorité de ce voyage ne sont pas encore très solides, avouons au moins que ce problème géographique mérite une discussion spéciale.

Jean Cousin (1) appartenait à une des bonnes familles du pays dieppois. Dès sa jeunesse il s'était adonné à la navigation. Tour à tour soldat et négociant, il s'était distingué dans un combat entre les

(1) Sur Jean-Cousin on peut consulter : DESMARQUETS, WMémoires chronologiques pour servir à l'histoire de Dieppe et de la navigation française, ? Vol. in-12%, 1785. — ESTANCGELIN, Recherches Sur les voyages et découvertes des navigateurs Normands.— Virer, Histoire des anciennes villes de France (Dieppe). — Marcny, Les Navigations françaises et la révolution marilime du qualorzième au seisième siècle. — P. Gar- FAREL, Rapports de l’Amerique et de l'ancien continent avant Colomb, p. 314-394, Revue politique et littéraire du? mai1874. — Voir également Davib ASsELINE, les Antiquités et chroniques de la ville de Dieppe, édition Hardy, Guérillon et Sauvage, 1874, el CLAUDE GuiBErT, Mémoire pour servir à l'histoire de la ville de Dieppe, édition Hardy, 1878.

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Anglais (1), et il avait fail ses preuves aux côtes d'Afrique et dans plusieurs voyages au long cours. On était alors en 1488. Les grandes guerres contre l'Angleterre étaient achevées. Louis XF, en réprimant la turbulente activité des seigneurs féodaux ou apanagés semblait avoir elos l'ère des guerres civiles. Le commerce extérieur renaissait, Au bruit des découvertes portugaises en Afrique, à la pensée des mondes nouveaux qui s'ouvraient aux convoitises mercantiles, il y eut comme une recrudescence dans le commerce dieppois. Quelques gros marchands de cette ville s'associèrent et proposèrent à Jean Cousin de partir pour un voyage d'exploration. Il devait s'engager dans la voie déjà frayée par ses compatriotes, et s’efforcer, tout en suivant leurs traces, de prévenir les Portugais aux Indes Orientales. Cousin était alors dans la force de l’àge et dans l'ardeur des espérances. Bien qu'il lui fallût s'avancer au sud de l'équateur avec les navires de l'époque, si mal construits, à peine pontés, surchargés de voiles et de cordages inutiles, et affronter les courants qui, même aujourd'hui, rendent si dangereuses les ap-

(1)DesmARQUETs, ouv. cit. &. F, p.92. «Un jeune capitaine de cette flotte s’étoit distingué par les habiles manœuvres qu'il avait faites, et par la bravoure avec laquelle il s'était battu contre quelques vaisseaux anglois qu'il avoit pris. Le compte qu'on en rendit aux armateurs de Dieppe ne resta point sans une distinction méritée. Il'étoit trop de leur intérêt d’avoir d'habiles capitaines pour ne pas accueillir ceux quidonnoient des preuves de leur capacité, »

proches de la côte africaine, il accepta les offres des armateurs Dieppois, et mit à la voile en 1488. ILest impossible de préciser davantage la date de son départ, la tradilion seule ayant conservé le souvenir de ce voyage.

Pourtant jamais expédition maritime n'aurait été plus féconde en résultats inespérés. Afin d'éviter les tempêtes toujours fréquentes dans ces parages et de ne point échouer sur les bancs de sable et les écueils si nombreux sur la côte occidentale d'Afrique, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'au cap des Palmes, Cousin avait profité des vents du large, et s'était lancé en plein Océan. Arrivé à la hauteur des Açores. il fut entrainé à l'ouest par un courant marin el aborda une terre inconnue, près de l'embouchure d'un fleuve immense. Il prit possession de ce conlinent; mais, comme il n'avait ni un équipage assez nombreux, ni des ressources matérielles suffisantes pour fonder un établissement, il se rembarqua. Au lieu de revenir directement à Dieppe pour y rendre compte de sa découverte, il cingla dans la direction du sud-est, c’est-à-dire de l'Afrique australe, découvrit le cap qui depuis à gardé le nom de cap des Aiguilles, prit note des lieux et de leur position, remonta au nord le long du Congo et de la Guinée, où il échangea ses marchandises, et revint à Dieppe en

Tel aurait été le voyage de Cousin. Est-il vrai que, dans la première partie de ce voyage, précur-

seur immédiat de Colomb, il ait découvert en Amérique le Brésil et l'embouchure des Amazones? Est-il] vrai que, dans la seconde moitié de son expédition, devancier direct de Vasco de Gama, il ait presque doublé l'Afrique et indiqué le chemin de l'Hindoustan?

Si de pareilles prétentions étaient fondées, ce ne serait pas un médiocre honneur pour notre pays que d'avoir donné le jour à celui qui découvrit le Nouveau-Monde, et augmenta si démesurément le domaine de l'humanité. Mais laissons de côté tout amour propre national, et, sans imiter l’amusante fureur de ce savant étranger qui refusait d'accepter sur ce point même la plus courtoise des controverses, discutons froidement la validité ou la fausseté de la tradition dieppoise.

Nous nous oceuperons seulement de la premitre partie du voyage, c’est-à-dire de la découverte réelle ou prétendue de l'Amérique,

Tout d’abord les objections. Voici la plus grave : Il n'existe aucune preuve authentique de ce voyage de Cousin; nul document officiel n’en a conservé le récit; les titres sur lesquels on s'appuie pour déposséder Colomb de sa vieille gloire n'ont donc aueune valeur.

En effet, le seul souvenir qui nous soit parvenu de la découverte de Cousin à été conservé dans un ouvrage écrit avec trop peu de critique pour faire autorité, Cet ouvrage, composé par Desmarquets,

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est intitulé : Mémoires chronologiques pour servir à l'Histoire de Dieppe et de la Navigation française ». Il est plein d'erreurs et de négligences, mais il à été composé sur des manuscrits officiels, sur des relations extraites des dépôts de lAmirauté et de FHôtel de ville, etil peche plutôt par les détails que par le fond, Jusqu'à nouvel ordre, cet ouvrage est notre seule autorité, et par conséquent l’objection subsiste, Les Dieppois, ilestvrai, assurent que Cousin, d'après le vieil usage des capitaines normands, avait consigné au greffe de l'Amirauté le récit de son expédition, mais que, lors du bombardement et de l'incendie de la ville par les Anglais, en 169%, cette relation fut anéantie avec toutes celles qui SF trouvaient conservées depuis trois siècles au moins. L'incendie des Archives dieppoises en 169% n'est que trop réel, el la relation de Cousin a sans doute été brûlée avec les autres: mais l'avenir nous réserve plus d'une surprise. Chaque jour, l'histoire se modifie et les erreurs disparaissent. Peut-être un manuscrit jusqu'alors oublié surgira-t-il de quelque dépôt, où il dormait depuis des siècles, et alors nous aurons un Jean Cousin non plus d'après Desmarquets, mais d'après Jean Gousin lui-même, Ce jour-là seulement disparaitra tout à fait cette première objeclion,

Seconde objection : Est-il vraisemblable que Gousin se soit tellement avancé dans l'Atlantique qu'il

ait rencontré le Gulf-stream qui le jeta sur les côtes

brésiliennes? — Mais, depuis de longües années (1) les Dieppois fréquentaient les rivages africains: ils y avaient mème fondé des comptoirs; aussi connaissaient-ils les dangers de la navigation dans ces parages; ils savaient combien la côte occidentale de l'Afrique est peu hospitalière, surtout quand souffle le vent du nord-ouest. Les Portugais, avec lesquels ils étaient en rapports constants, les avaient confirmés dans leurs appréhensions, et c'était pour ainsi dire une notion courante chez les pilotes dieppois que, pour atterrir aux côtes africaines, 1l fallait s'élever au large jusqu'à la hauteur du point précis où l’on désirait aborder. Dès lors quoi d'étonnant que Cousin se soit conformé aux prescriptions généralement reçues, et que, voulant aborder beaucoup plus au sud que ses compatriotes n'en avaient l'habitude, il se soit avancé beaucoup plus à l’ouest dans l'Atlantique, jusqu’à ce qu'il ait rencontré sans s’en douter le Gulf-stream, au courant duquel il S'abandonna ? n'y à là rien que de très probable. Cousin à simplement suivi l'exemple de ses devanciers, et il a profité d'un courant dans les eaux duquel il était entré par hasard.

Une troisième objection, toute contemporaine, est relalive au prétendu maitre de Cousin, à labbé

(1) Explorateur du 15 avril1875, Les Normands au Sénégal el en Guinée au quatorzième siècle. — GRAVIER, Les navigulions européennes à la côte occidentale d'Afrique avant les découvertes portugaises.

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Desceliers. Cet abbé Descaliers ou Desceliers était né à Dieppe (1). IL entra dans les ordres, et fut attaché à une des églises de la ville. Les mathématiques, et surtout l'astronomie devinrent son étude favorite. Le voisinage de la mer et la fréquentation des marins l’engagèrent à appliquer aux progrès de la navigation les sciences qu'il aimait, et à distribuer les trésors de son expérience à tous ceux qui voudraient en proliter. Il obtint de tels succès dans cette œuvre patriotique, et l'école d'hydrographie qu'il avait fondée devint si importante que les bourseois de Dieppe lui assurèrent des ressources pour acheter des livres et des instruments, et des loisirs pour perfectionner son enseignement. Il est vrai que sa réputation ne s'étendit pas au loin, parce qu'il vivait dans un temps d'ignorance, et craignait de se compromettre en exposant au grand jour ses théories; mais ses compatriotes lui rendaient justice (2). Is la lui ont même tout récemment rendue, en donnant son nom à une des rues de leur ville (3). Des-

{) Le nom se retrouve sous les formes de Des Cheliers, Des leliers, Deschaliers, ou Descaliers.

(2) DesmanQuETs, ouv. €it,, 4. 1, p. 92 « Descaliers étoit le meilleur mathématicien et astronome de son temps. Sa mémoire jouiroit de la plus grande réputation, s'il fut né deux siècles plus tard, ou sil y eût eu depuis sa mort quelque historien qui l'eût fait connaître, C'est lui qui a donné les premiers éléments de la science hydrographique. »

(3) MALTE Ben, Bullelin de la société de géographie de Paris, Sept. 1876.

celiers ne se contentait pas d'enseigner les principes de la navigation : il dressait des sphères et des cartes (1) nautiques, qu'il distribuait à ceux de ses élèves qui entreprenaient des voyages au Lorg cours, ou même vendait à ceux qui les lui commandaient. Deux de ces cartes marines existent encore. La première appartenait à M°' Christoforo Negri. Il la vendit au ministre d'Angleterre à Turin, M" Hudson, qui la déposa au British Museum, où elle se trouve aujourd'hui. Cette carte a 2,15 de longueur sur 1,35 de hauteur (2). Elle porte la mention suivante : FAICTE A ARQUES PAR PIERRE DESCELIERS. P. BRE

L'AN 1550. La seconde est en possession de monsieur l'abbé Bubics, de Vienne. On à pu l'admirer en 1875 à l'Exposition internationale de géographie de Paris (3). Elle ne mesurait pas moins de deux mètres et demi carrés. Elle portait la mention suivante

FAICTE A ARQUES PAR PIERRE DESCELIERS PREBSTE. 1553. Malgré quelques différences, ces

(1) ASSELINE, Les Antiquilés el chroniques de li ville de Dieppe, édit. 1874, t. IT, p. 875. « Pour ce qui est des cartes marimes, je dirai que le sieur Pierre Desceliers, prestre à Arques, à eu la gloire d'avoir esté le premier qui en ait fait en France, Aussi estoit-il un si habile géographe et astronome, qu'il fit une sphère plate : au milieu on voyait un globe qui représentait toutes les parties du monde, »

(2) Communication de M'pE CHALLAYE, insérée dans le Bulletin de la société de géographie de Paris, de septembre 1852, page 235.

(3) Section d'Autriche Hongrie n° 147,

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