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deux cartes sont évidemment du même auteur, et cet auteur n'est autre que le fondateur de l'hydrographie francaise.
Par malheur, Desmarquets et les biographes normands qui l'ont copié font naître Desceliers vers 1440. IT aurait donc eu cent dix et cent treize ans quand il composa les portulans de Londres et de Vienne. D'ordinaire on n'a pas à cet âge conservé la plénitude de ses facultés au point de construire une carte. Si done Desceliers composait des cartes en 1550, il n'était pas né en 1440, et ne pouvait en 1488 donner des lecons à Cousin. Le maitre ne professant pas à cette époque, l'élève n'a Jamais profité de ses lecons, et la tradition est fausse.
Cette objection parait, au premier abord, à peu près insoluble (1). Nous avions essayé de la résoudre en alléguant que deux abbés Pierre Desceliers pouvaient avoir existé. Nous avions eru également que les portulans de Londres et de Vienne n'étaient que des copies de cartes réellement exécutées par Desceliers, et auxquelles on aurait conservé, comme ce fut longtemps et comme c’est encore l'usage, le nom de leur auteur : Mais nous ne pouvions nous dissimuler la faiblesse de cette argumentation. M. Malte-Brun, auquel nous avons exposé nos doutes (2), nous a fait remarquer avec raison que les
4) Revue politique et littéraire, art, cit.
?, Lettre particulière du 14 novembre 1876.
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deux portulans ne peuvent avoir été composés que | par l'abbé Pierre Desceliers. C'est ce même abbé qui | aurait dressé sur la demande de Francois de Guise, son contemporain, une carte des forêts de France(1). C'est encore lui dont M. de Beaurepaire à retrouvé le nom dans un acte de 1537 (2). Le doute n’est plus possible, et l'objection subsiste dans toute sa force.
Nous savons déjà que Desmarquets est fort sujet à caution. Il mêle volontiers le faux et le vrai, confond les époques et les hommes, et exagère l'importance des actes des Dieppois. Peut-être cette date de 1440, donnée par lui, est-elle erronée ? ce qui nous porterait à le croire, c’est qu'un autre annaliste dieppois,
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bien plus consciencieux et plus complet que Desmarquets (3), Louis Asseline, parle de Cousin comme du contemporain et nullement comme de l'élève de
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Desceliers. Il le cite même comme travaillant avec
{ lui à la confection de cartes et d'instruments nau- 1 tiques. « J'ajouterai à cela, dit-il, à la louange de | nos Dieppois que le sieur Pretot (Prescot), surnommé le savant, excelloit en la pratique des a globes, et que le capitaine Coussin (Cousin) qui : étoit habile à les construire, ne l'éloit pas moins à fabriquer des sphères. On tient qu'il en fit une dans s é (1) Guiserr, Mémoires biographiques et littéraires sur les
hommes illustres de Seine-Inférieure, t. 1, p. 303.
(2) De BEaurePARE, Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse de Rouen avant 1789, t. LE, p. 198.
(3) Ouv. cil., tt. IT, p. 325.
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un œuf d’autruche, avec tant d'industrie, et de
justesse, que cet ouvrage imitoit le mouvement des
cieux. » Dès lors tout s’expliquerait : Desceliers et Cousin étant à peu près du même àge, ils ont pu se communiquer les résultats de leur expérience el leurs connaissances positives. De la sorte, l'existence des deux portulans de Londres et de Vienne n'infirmerait en rien l'authenticité du voyage de Cousin au Brésil.
Reste une dernière objection : en 1500 (1) le Portugais Alvarès Cabral, qui voulait, lui aussi, tourner l'Afrique et s'était enfoncé dans l'Océan, fut entrainé par le même courant, et, le 22 avril, arriva en vue d'un continent qu'il désigna sous le nom de Vera Cruz. C'est le Brésil actuel. Il en prit possession au nom du roi de Portugal, et jamais les Dieppois ne lui contestérent ce droit de premier occupant. Donc Cousin n'a pas découvert le Brésil en 1488, douze ans avant Cabral. — Il est vrai que les Dieppois n'ont jamais protesté (2), mais, en vrais et habiles commercants, ils gardaient soi-
(1) Barros, Decade primeira da India, iv. E, 2 30, — RA- MUSI0, Raccolta di navigazioni e viaggi, etc. — Osono, De rebus Emmanuelis Lusitaniæ regis, Liv. I, p. 48-59.
(2) DESMARQUETS, ouv. cit, € F1, p. 94: « Les armateurs de cette ville étant convenus, pour leur intérêt, de garder le secret des découvertes que feroient leurs navires, ils cachèrent celle que Cousin venoit de faire du bout de l'Afrique. Ils crurent ètre les seuls qui pourroient, à ce moyen, pénétrer jusqu'aux Indes, et en tirer un parti immense, »
DU BRÉSIL, of
uneusement le secret de leurs découvertes. Ils redoutaient la concurrence, et lorsque, par hasard, des rivaux commencalient à fréquenter le pays avec lequel ils avaient longtemps seuls commercé, ils s'éloignaient et cherchaient ailleurs des aventures plus profitables et une contrée plus mystérieuse, De plus, comme ils n'étaient soutenus ni par le gouvernement français, ni par leurs compatriotes des autres ports du royaume, et qu'ils n'étaient que de simples négociants, jamais ils n'auraient seulement eu la pensée d'entrer en lutte contre un souverain étranger, et de lui contester l'exercice d'un de ses droits; car, avec les idées de l'époque, ils pouvaient être considérés comme des contrebandiers et traités en cette qualité. A partir de l'année 1494, lorsque le pape Alexandre VI, dans sa munificence ignorante, eut concédé aux rois de Castille et de Portu-
gal la possession de toutes les terres découvertes
ou à découvrir entre les Açores et les Moluques,
tout étranger qui s'aventurait sur le domaine de ces
deux princes et y tentait fortune, non seulement
eo" violait un décret pontifical, mais encore s’exposait à l ètre traité comme un maraudeur surpris en flagrant délit dans une propriété privée. Les Portugais sur-
tout mettaient à soutenir ce prétendu droit une
énergie passionnée; aussi les Dieppois ne se hasardè-
rent-ils pas ni à revendiquer pour l’un d'entre eux l'honneur de la découverte du Brésil, ni à braver à
la fois la puissance pontificale et la marine portu-
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gaise. Ils laissèrent Cabral prendre possession au nom de son maître du pays qu'il croyait avoir découvert, et se contentèrent de continuer à exploiter les richesses de la contrée.
Nous avons cité les témoins à charge. C'est maintenant le tour des témoins à décharge. Leurs preuves s’enchainent plus rigoureusement et apportent une vraisemblance plus complète.
Tout d'abord, le voyage de Cousin est-il possible ?
Il l’est géographiquement et historiquement. La:
tradition dieppoise, en effet, se fonde uniquement sur Le hasard d'un courant qui aurait porté Cousin
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sur le continent américain. Or ce courant existe : au large des Acores, naît en plein Océan un vérita-
ble fleuve maritime qui se dirige à l’ouest, vers la côte du Brésil, remonte au nord, contourne le golfe du Mexique, sort par le détroit de Bahama, et se déploie dans la direction de l'Europe. C'est le fameux Gulf-stream (4). Ses eaux sont animées par un mouvement constant de translation. Elles char-
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rient d'énormes pièces de bois, des troncs d'arbre,
des roseaux quon dirait abandonnés à la pente d'un fleuve continental. Un navire qui à pénétré dans ce courant n'aurait, pour ainsi dire, qu'à se
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laisser aller pour arriver des Acores au Brésil.
Aussi bien on connait tellement aujourd'hui la
(1) Voir Bulletin de la socicté de Géographie, 187%. — MAs- QUERAY, Le Gulf-stream.
ti ca er?
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force et l'impétuosité de ses eaux que les navires, même à vapeur, qui font le trajet d'Europe au Brésil, s'engagent volontiers dans ce courant, qui leur épargne une grande dépense de combustible et de temps, et l'évitent au contraire quand ils reviennent du Brésil en Europe. Cousin le rencontra et se laissa conduire, Il se fia au hasard qui le servit admirablement, et ses compagnons n'hésitèrent pas à le suivre, quand il se fut engagé dans cette direction nouvelle. Géographiquement le voyage est done possible.
Historiquement il l'est aussi. De tous les peuples qui, sur la foi de la boussole, se risquèrent à de lointains voyages et affrontèrent gaiement les dangers de l'Océan, il n’en est aucun qui se soit avancé aussi loin etavec plus d’audace que les Dieppois. Dieppe, à la fin du quinzième siècle, était à la fois notre grand port de commerce et notre grand port militaire, notre Marseille et notre Brest. Ses négociants étaient aussi actifs que ses corsaires étaient braves. Ils semblaient avoir conservé en partie l'héroïsme et l'esprit d’aventure de leurs ancêtres les Northmans. Pècheurs hardis, ils poursuivaient en pleine mer la baleine ou le cachalot, et se laissaient emporter par la tempête à d'énormes distances. Voyageurs intrépides, surtout aux côtes d'Afrique, ils n'hésitaient pas à s'enfoncer dans les continents inconnus. Aussi, grâce à leurs
batailles, à leurs pêches, à leurs voyages de découverte et d'exploration, la réputation de nos Dieppois
était-elle solidement établie en France et en Europe. Dans un pareil milieu, l'expédition confiée à Cousin devenait non seulement possible, mais même probable. A la fin du quinzième siècle les Castillans et les Portugais commencaient à se lancer sur toutes les mers; les souverains des deux pays prenaient une part directe à ces expéditions et les encourageaient, quand ils ne les inspiraient pas. Le commerce étant pour Dieppe une question de vie ou de mort, il fallait répondre à la concurrence étrangère par une activité plus fiévreuse et une audace plus grande. Les Dieppois furent à la hauteur de leur vieille réputation, et de la sorte s'explique l’expédilion projetée par quelques négociants de cette ville, qui en confièrent le commandement à Jean Cousin,
Le lieutenant (1) de Cousin était un Castillan, nommé Pincon. Jaloux de son capitaine, cet étranger avait essayé de soulever l'équipage contre lui. Cousin avait eu besoin de sa fermeté et de son éloquence pour contenir les mutins; au lieu de punir le traitre, il lui conserva son commandement, mais ne tarda pas à se repentir de sa générosité. Au retour (2), sur la côte d’Angola, il avait envoyé son lieutenant à terre pour v échanger des marchan-
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dises. Les Africains demandèrent une augmentation de prix. Pinçon la leur refusa, et s'empara par force
(1) DesuarquErs, ouv. cit., t. I, p. 91.
des objets de leur négoce. Les Africains voulurent se venger, et assaillirent les Dieppois. L'expédition faillit échouer, et la réputation de la probité dieppoise fut compromise sur la côte. Pinçon avait donc manqué à ses devoirs de lieutenant, et il s'était maladroitement comporté comme négociant. Cousin le cita à l'Hôtel de ville de Dieppe, oùse tenait le conseil, devenu plus tard tribunal de l'Amirauté, le fit casser, et déclarer impropre à servir désormais dans la ma rine dieppoise. Pinçon accepta le jugement qui le frappait, et se retira à Gênes, puis en Castille. Or tout porte à croire que ce Pincon est le même auquel Colomb confia, trois ans plus tard, le commandement d'un des trois bâtiments de sa petite escadre, et, dès lors, quel jour sur la découverte de notre capitaine dieppois !
De fréquents rapports existaient entre les Dieppois et les Castillans. Les matelots des deux nations étaient réciproquement exemptés de certains droits. On à conservé une ordonnance de 136% qui dispense les Castillans de payer toute rétribution pour le feu entretenu au cap de Caux. Depuis que les marins francais et espagnols avaient appris à s'estimer en combattant ensemble les Anglais sous les règnes de Charles V et de Henri de Transtamare, ils avaient entretenu des relations suivies. Les Dieppois faisaient fortune en Castille, comme Robert de Braquemont qui devint amiral de Castille, ou Jehan de Béthencourt qui obtint le titre de roi des Cana=
ries (1) sous la suzeraineté de la Castille, Les Casüillans de leur côté s'étaient établis en assez grand | nombre à Dieppe. Pas un navire dieppois ou castillan ne prenait la mer qu'il n'eût à son bord un interprète ou un pilote castillan ou dieppois. IF est done naturel que Cousin ait choisi pour lieutenant
un Castillan réputé pour sa science nautique. Si, d'un autre côté, nous nous rappelons que Co-
lomb avait perdu tout espoir, lorsque tout à coup |
il fut accueilli par trois marins de Palos, habiles,
prudents, renommés, qui devinrent ses amis, ses
confidents et bientôt ses associés, est-ce donc que
ces trois marins, égoïstes et calculateurs, auraient |
été séduits par l'enthousiasme communicatif de Co-
lomb? Rien n'est moins probable, La réflexion et non là passion; le souvenir d'un voyage antérieur
ou la conformité des plans et des vues, nullement la confiance aveugle en un seul homme décidèrent M ces froids et avisés navigateurs. Or ces trois obscurs
Castillans qui donnaient à Colomb ce que lui |
avaient refusé des souverains étrangers se nommaient Alonzo Pincon, Vincent Yanez Pincon et | Martino Pincon. L'un des trois frères, Alonzo, était |
sans doute l'ancien lieutenant de Cousin qui avait déjà entrevu le nouveau monde; pour le retrouver
(1) G. GRAVIER, Le C'anarien, passim, (2) EI cual era aquel tiempo humbre muy sabido en las cosas de la mar. Procès de Colomb cité par Vrrer, Histoire de Dieppe, LIT, p. 65.
il manquait un homme d'action; Colomb <e présenta, et des intérêts confondus naquit l'association.
Plus encore que l'accueil fait à Colomb, ou que la conformité du nom, ce qui semblerait indiquer dans Alonzo Pincon la connaissance antérieure d'un autre continent, ce fut sa conduite pendant le voyage. Bien que sous les ordres de l'amiral, puisque Colomb avait recu de la couronne de Caslle et ce titre et l'investiture des futures découvertes, Pincon agit toujours à sa guise. Le fils de Colomb dans la Vie de son père qu'il composa plus tard, n’essaie seulement pas de contester que, dans les circonstances difficiles, Colomb consulta toujours Alonzo Pincon. Ce n'était certes pas à titre de marin, car Colomb avait navigué toute sa vie et n'avait besoin des lecons de personne; ni en qualité de lieutenant, car Colomb leût fait venir à son bord pour tenir conseil avec lui, tandis que souvent il passe sur la Pinla que commande Pincon, s'enferme de longues heures avec son prétendu subordonné, lui communique des cartes, etne décide rien sans l'avoir consulté. On eût dit qu'il s'adressait moins à sa science qu'à ses souvenirs. Quand Pincon insistait à plusieurs reprises, et notamment les 18 et 25 septembre et le 6 octobre pour qu'on cinglât vers le sud-ouest afin de trouver terre, n'était-ce pas qu'il se rappelait le grand courant équatorial, et voulait le retrouver pour être porté
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