LBS DÉCRETS DU VATICAN
des hérétiques, de la liberté de manquer à la parole donnée aux hérétiques et de la domination universelle de Rome étaient si complètement tombées en désuétude qu'il était impossible de les reproduire ; que nous recevrions à ce sujet toute espèce d'assurances, pourvu que nous n'exigions point le scandale d'une rétractation formelle ; qu'enfin elles n'étaient autre chose qu'un épouvantail indigne d'arrêter l'attention d'une nation qui se vantait d'être composée d'hommes pratiques.
Mais il est certain que Topinion générale regarda cette réponse comme insuffisante et que l'on comprit qu'il ne suffisait point que ces opinions fussent répudiées individuellement pour que les catholiques obtinssent la concession complète de leurs droits civils.
Concernant leur loyauté individuelle, un Etat, un gouvernement, disposé à une interprétation généreuse, ne pouvait concevoir aucun sujet d'inquiétude.
Toutefois il n'en était pas de même quand on songeait aux demandes qui pourraient être adressées aux catholiques, collectivement, par les chefs de leur Eglise.
Il était juste et raisonnable que l'Angleterre désirât savoir non-seulement ce que le Pape lui-même pourrait faire *, mais encore à quelles demandes la constitu-
* A cette époque, le savant et éminent Mgr Doyle n'hésitait point à s'exprimer ainsi : « On nous fait un reproche de la con- « duite des Papes. Que nous importe, Milord, la conduite des « Papes et pourquoi essaierait-on de nous en rendre responsa- « blés? » Essay on the catholic daims. To Lord Liverpool. 1826 page 111.
tion de leur Église exposait les catholiques en général et jusqu'à quel point leurs devoirs civils pouvaient se trouver affectés par les actes de leurs supérieurs ecclésiastiques.
La théorie qui place l'humanité tout entière aux pieds du Pontife Romain dans les questions temporelles aussi bien que dans les questions spirituelles, n'était point restée un ^ idolum specûs v une simple théorie de cabinet.
Une puissance intellectuelle à laquelle l'histoire politique du monde entier n'offre point de supérieure s'était attachée pendant plusieurs siècles au but unique d'en faire la règle de conduite pratique de la chrétienté.
Ce problème insoluble avait obtenu un succès partiel dans l'Occident, et « Rome » avait puni l'indépendance obstinée de l'Eglise d'Orient par cette conquête latine de Constantinople qui en consommant la ruine de l'Empire d'Orient fut la cause de l'établissement des Turcs en Europe.
Ce qu'il importait réellement de savoir n'était donc pas si le Pape prétendait posséder telle ou telle autorité, mais s'il s'arrogeait une puissance qui les renfermât toutes et si ses prétentions avaient été sanctionnées et admises par les autorités de TEglise latine à ce point qu'il fût devenu impossible aux catholiques de renouveler les attaques dont les empiétements des papes avaient tant de fois été Tobjet de leur part.
En un mot, le Pape se déclarait-il infaillible? Ou obligeait-il ses adhérents à une obéissance universelle
et sans limites, soit en vertu de son infaillibilité (ce qui aggraverait encore la situation), soit sans aucune référence au caractère infaillible de son autorité ?
Enfin, TEglise romaine enseignait-elle ses doctrines comme obligatoires avec une autorité que le moins « papal » de ses membres fût obligé de reconnaître comme enchaînant sa conscience?
Les deux premières de ces questions étaient couvertes par la troisième qui les comprenait toutes ; et ce fut bien heureux, car il était déjà devenu impossible à cette époque d'obtenir une réponse satisfaisante à Tune ou l'autre des deux premières questions.
Les papes avaient maintenu (sauf une interruption comparativement insignifiante), depuis bien près de mille ans, leurs prétentions à l'infaillibilité dogmatique; ils s'étaient aussi à plusieurs reprises, pendant la même période, arrogé le droit, moindre en théorie, mais beaucoup plus dangereux en pratique, d'exiger une obéissance, virtuellement universelle, de la part de tous les membres baptisés de leur Église, et ils n'avaient jamais renoncé à aucune de ces prétentions.
Il était heureusement plus facile d'obtenir une réponse satisfaisante à la troisième question. Chacun savait qu'au temps de sa gloire et de sa puissance intellectuelle, la grande et noble Église de France, nonseulement avait refusé d'admettre, mais encore avait nié ouvertement l'infaillibilité papale et avait soutenu que l'autorité du Pape ne pouvait ni enfreindre, ni abrogcg:* les lois et les usages locaux de l'Église. Il y a
même plus : chacun croyait que telle avait réellement été jusqu'à la fin du siècle dernier Topinion dominante des Eglises cisalpines en communion avec Rome.
Le Concile de Constance avait prouvé par ses actes non moins que par ses paroles que les décisions du Pape et le Pape lui-même relevaient de l'autorité des représentants réunis du monde catholique ; et le Concile de Trente, malgré Tinfluence prédominante de Rome et de ritalie, n'avait ni consacré ni rejeté aucune des propositions dont nous venons de parler.
Il restait seulement à savoir quelle était l'opinion des chefs et des guides de notre population catholique sur ces questions capitales.
Or, c'est ici qu'il faut nous garder de perdre de vue les témoignages que Ton nous présenta.
Voici donc quelles furent, en partie, les dépositions des témoins entendus devant une Commission nommée par la Chambre des Lords en 1825. Il me suffira de citer deux réponses faites par le Prélat qui plus qu'aucun autre représentait son Église, et qui eut le plus d'influence sur l'opinion publique de l'Angleterre à cette époque, je veux parler de Mgr Doyle.
On lui posa la question suivante * :
« En quoi et jusqu'où les catholiques se considèrentils tenus d'obéir au Pape? »
La Chambre des Lords et la Chambre des Communes nommèrent chacune une Commission chargée de leur présenter un rapport sur cette question ; la première en 1825 ; la seconde
34 LES DâCRBTS DU VATICAN
Il répondit :
« Les catholiques se considèrent obligés d*obéir au Pape en » ce qui concerne leur foi religieuse et dans ces questions de » discipline ecclésiastique qui ont déjà été définies par les auto- » rites compétentes, »
Et ailleurs, à cette question:
« Cela justiûe-t-il le reproche adressé aux catholiques, que n leur » allégeance n ^ c'est-à-dire leur loyauté civile, est divisée?
Mgr Doyle fit la réponse suivante :
« En aucune façon. Nous sommes obligés d'obéir au Pape
» dans les questions dont j'ai déjà parlé. Mais notre obéissance
» à la loi et « Fallégeance » que nous devons au souverain sont
n néanmoins complètes, absolues, parfaites, et sans aucune res-
n triction ni division, puisqu'elles s'étendent à tous les droits ci-
» vils, légaux et politiques du Roi ou de ses sujets. Il est im-
» possible, à mon avis, de rencontrer deux choses plus distinctes
» et mieux séparées, quant à leur nature et leur essence, que
« l'allégeance »» due au Roi, et « l'allégeance » due au Pape. »»
Telle était l'opinion du prélat défunt. Nous la comparerons bientôt avec celle d un prélat encore vivant.
Mais les sentiments et l'opinion de feu Mgr Doyle exercèrent une très-grande influence sur le caractère confiant et les dispositions franches de la nation anglaise, qui accorda aux catholiques, par le vote du Par-
en 1824-25. Les fonctions de ces deux commissions étaient identiques : « faire une enquête sur l'état de l'Irlande, en recherchant tout spécialement les circonstances qui ont pu causer des troubles dans cette partie du Royaume-Uni. » Le Comité de la Chambre des Lords entendit Mgr Doyle les 21 mars et 21 avril 1825.
lement national, la grande et juste concession de 1829, en dépit de la tradition gouvernementale et du sentiment populaire, tous deux si longtemps opposés à cette mesure.
Il est au moins permis d'affirmer qu'il eût été bien autrement difficile d'obtenir cette concession sans les déclarations qui la précédèrent.
Quoiqu'il soit d'usage de considérer une société, un corps quelconque, comme liés par les déclarations des témoins quils ont choisis pour parler en leur nom, les collègues des témoins entendus dans cette enquête jugèrent à propos de faire en outre une déclaration collective.
Dans cette « Déclaration collective ^ , qui fut publiée, en 1826, les vicaires apostoliques, qui gouvernaient alors avec une autorité épiscopale les catholiques romains de la Grande Bretagne, s'exprimèrent ainsi :
• L'allégeance que les catholiques reconnaissent être due et
» qu'ils sont tenus de payer à leur souverain et à Tautorité ci-
n vile de TEtat, est parfaite et sans partage...
« Ils déclarent que ni le Pape, ni aucun prélat ou aucun autre
9 ecclésiastique de l'Eglise catholique romaine.,, n'a le droit de
» s'immiscer directement ou indirectement dans le gouvernement
» civil... ni de s'opposer en quoi que ce soit k l'accomplissement
M des devoirs civils qui sont dus au roi. »
La hiérarchie catholique ne fut pas moins explicite dans sa Lettre pastorale au clergé et aux laïques de l'Eglise catholique romaine en Irlande en date du 25 janvier 1826. Cette lettre ou mandement contient une déclaration dont j'extrais les passages suivants :
« Il est de notre devoir envers nous-mêmes ^ aussi bien qu'en-
n vers nos compatriotes protestants, dont la bonne opinion nous
» est précieuse, de nous efforcer une fois de plus de détruire les
n imputations fausses et mensongères que Ton a fréquemment
n attachées à la foi et à la discipline de l'Eglise conâée à nos
n soins, afin que leurs véritables principes puissent être connus
>» de tous, n
A larticle 11, les signataires de cette lettre pastorale déclarent sous serment leur conviction que : « rinfaillibilité du Pape n'est point un article de la foi » catholique et que l'Eglise ne les oblige point à y » croire. »
Et après diverses explications, ils ajoutent :
« En présence de cette déclaration pleine, explicite et faite n SOUS la foi du serment, il nous est impossible de concevoir comn ment on pourrait, de bonne foi, continuer à nous accuser de n ne rendre à notre très-gracieux souverain qu'une allégeance n partagée ou partielle. »
Ainsi, outre beaucoup d'autres déclarations que je ne m arrête pas à copier, on déclarait hautement et de la manière la plus solennelle que l'infaillibilité du Pape était une question sur laquelle chaque fidèle était libre de former sa propre opinion.
Les limites de l'autorité du Pape étaient strictement définies et on lui refusait absolument le droit de s'immiscer à aucun titre, direct ou indirect, dans le gouvernement civil.
Les prélats catholiques ne faisaient aucune allusion, ni en Angleterre, ni en Irlande, au droit qui eût appartenu au Pape de fixer les limites respectives du pouvoir civil et du pouvoir spirituel.
Depuis lors toutes ces propositions ont été renversées. L'infaillibilité du Pape, décidant ex cathedra les questions de foi et de morale, a été promulguée comme dogme de foi, avec l'assentiment des évéques de l'Église romaine, et oblige aujourd'hui la conscience de tous les fidèles.
Le droit du Pape à l'obéissance de ses sujets spirituels a été déclaré également n'avoir aucune limite, aucune réserve pratique, et l'on a affirmé, sans aucune réserve des droits civils, que sa suprématie s'étend à tout ce qui se rattache à la discipline et au gouvernement de l'Eglise dans l'univers entier. Enfin, la plus haute de toutes les autorités catholiques a déclaré qu'il n'y avait point de salut possible pour quiconque refuse de se soumettre à ces doctrines.
Indépendamment toutefois des dispositions des décrets du Vatican, pour bien apprécier l'étendue et le caractère du changement étrange et étonnant que la constitution de l'Eglise latine a subi et la dégradation actuelle de son épiscopat, il est nécessaire de remarquer et d'apprécier aussi le changement apporté à la forme de ces décrets, et qui n'est rien moins qu'une révolution quand on les compare à la forme d'autres décrets plus anciens et plus pacifiques.
En vérité, cet esprit de centralisation dont les excès détruisent la vitalité des Eglises aussi bien que celle des nations, paraît maintenant avoir atteint les dernières limites du possible.
En effet, quand nous parlons des décrets du concile
du Vatican, nous leur donnons un titre qui ne peut subir un examen attentif.
Les canons du concile de Trente étaient après tout réellement l'œuvre dun véritable concile, et Ion peut en juger par le style dans lequel ils furent promulgués :
«* Hœc sacrosanctaf ecwnentca, et generalis Tridentina y* synodus, in spiritu sancto légitimé congregata, in eâpresi- » dentibus eisdem tribus apostoîicisLegatiSy hortatur, or docety y* OR statuit, OR decernity » etc. (Voir la traduction à T Appendice)*
Ces canons furent publiés à Rome sous le titre de :
« Canones et décréta sacrosancti ecumenici concilii Triden- ♦' tini, n otc, *
Mais ce qui nous occupe maintenant c'est la « Constitutio dog7natica prima de Ecclesiâ Christi, édita in sessione tertia y> du concile du Vatican.
Cette constitution n'est point rédigée par le concile, mais simplement promulguée dans le concile *'.
Qui donc décrète ainsi, qui donc fait ainsi la loi? C'est : « PiiLSy episcoptis, servus servorum Dei : w Et le pluriel séduisant de son : « Docemus et dedaramus » ' n'est autre que le « nous ^ cérémonieux et plein de dignité des déclarations royales. .Enfin ce document porte
* Romse : in Collegio urbano de Propagandà fide, 1833. Je n'ignore pas qu'on a répondu à cela que Ton n avait fait que suivre le précédent du concile de Latran en 1215. Mais d'abord ceci n'est aucunement prouvé, et en admettant même qu'il en fût ainsi, le mal dont nous nous plaignons consiste précisément à copier et à remettre en vigueur les actes du siècle d'Innocent III.
la date : *« Pontificatus nostri. Anno XXV, j? et la part plus que modeste que Tépiscopal assemblé a le droit d'y réclamer est représentée par ces mots : « Sacro approhante concilio, r>
Et maintenant examinons les propositions ellesmêmes. Tout d abord vient l'infaillibilité du Pape :
« Docemus et divinitus reyelatum dogma esse deônimus, » Ramanum Pontificero, cum ex cathedra loquitur, id est eum, » omnium christianorum pastoris et doctoris manere fungens, » pro supremâ suâ Apostolieâ auctorltate doctrinam de fide vel •» moribus ab universà Ecclesià tenendam définit, per assistcny* tiamdivinam, ipsiin BeatoPetro promissam, eâ infaillibilitate » pollere quâ Divinus Redemptor ecclesiam suam in definiendà w doctrinâ de fide vel moribus instructam esse voluit : ideoque » ejus romani Pontificis definitiones ex sese non autem ex con- >* sensu Ecclesise irreformabiles esse \ »
Dira-t-on que l'infaillibilité du Pape n'est proclamée qu'autant et que lorsqu'il parle « eœ cathedra? r> Sans doute cela serait une considération très-importante pour ceux à qui l'on a promis que leur conscience individuelle recueillerait des émanations du Saint-Siège les consolations et la paix d'une certitude absolue, car il n'existe aucune définition établie et acceptée de la phrase ^ ex cathedra » et à moins qu'ils ne s'adressent à leur propre jugement, qu'on leur a appris à mépriser, et à rejeter, les fidèles n'ont aucun moyen d'en obtenir une, ni aucun guide pour les diriger dans leur
* « Constitutio de Ecclesià. » C. IV. (Voir la traduction à l'Appendice.)
choix, en présence d une douzaine de théories que les théologiens romains se renvoient, dit-on, Tunàlautre.
Mais tandis qu'ils sont ainsi cruellement torturés, ils ne sont aucunement protégés. Car il y a toujours une personne et une seule ! qui peut déclarer sans contredit " eœ cathedra y> ce qui est ^ ex cathedra y> et ce qui ne lest point, et qui peut le déclarer quand et comme il lui plaît; cette personne c'est le Pape lui-môme. Il est bien pourvu qu'aucun de ses actes ne sera valable sans être revêtu d'un sceau, mais le sceau reste entièrement et exclusivement entre ses mains ! On peut encore cher* her à arguer que le Pape n'agit, après tout, qu'au moyen de sanctions qui appartiennent incontestablement au domaine religieux. Il ne se propose ni d'envahir l'Angleterre, ni de se saisir de Woolwich, ni de réduire Portsmouth en cendres. Au pis aller, il se contentera d'excommunier ses adversaires, comme il a excommunié le docteur von DôUinger et tant d'autres.
Cette réponse est-elle suffisante \ Faut-il que je répète que, même au milieu des ténèbres du moyen âge, ce ne fut point par l'action directe de leurs propres flottes et des armées à leur solde que les papes combattirent les rois qui se montraient indociles. Ce fut principalement au moyen d* « interdits y> et du refus de procéder aux services religieux demandés par le peuple ; refus qui était une conséquence de ces interdits quand les évêques n'étaient pas assez courageux pour se refuser à leur promulgation.
N'est-ce point ainsi que toutes les nations eurent
successivement à souffrir : l'Angleterre, par exemple, sous le roi Jean ; la France sous Philippe-Auguste ; le royaume de Léon sous Alfonso le Noble, etc ?
D'ailleurs, on pourrait faire encore remarquer que, tout en ayant recours à leur arsenal spirituel dans un tel but, les papes ne s'abstiennent d'employer les moyens temporels que parce que cela leur est devenu impossible et parce qu'en un mot ils en sont réduits au premier par l'absence des seconds.
Une société religieuse ou une autorité religieuse qui se sert de censures spirituelles afin d'entraver l'exécution des devoirs civils fait tout le mal qu'il est en son pouvoir de faire et, à la face même du pouvoir de l'Etat, s'en proclame le protecteur civil, j'aillais dire le suzerain!
Enfin, répondra-t-on que l'infaillibilité ne touche qu'aux questions de foi et de morale? Seulement aux questions de morale! Parmi les casuistes romains, s'en trouvera-t-il un seul qui veuille bien nous dire quelles sont les fonctions de la vie humaine qui peuvent échapper au domaine de la morale? S'ils refusent de nous éclairer sur ce point, il nous faudra chercher ailleurs : Dans son ouvrage intitulé : « Literatur and dogma * M. Matthew Arnold nous démontre délicatement (exactement comme on étudie aujourd'hui les proportions solides et aqueuses du corps humain), que de tous nos actes, quels qu'ils soient, environ 75 p. c. rentrent dans le domaine de la ^ conduite y> .
' Pages 15, 44.
Nous pouvons supposer que la conduite et la morale ont à peu près les mêmes limites ; voilà donc les trois quarts de notre existence dont nous livrons la direction à autrui. Mais qui nous garantira le dernier quart ? Ce n'est certes pas saint Paul , car il a dit : « Soit donc que w vous mangiez ou que vous buviez ou que vous fassiez » quelque auU^e chose, faites tout pour la gloire de Dieu . » Et ; « Quelqm chose que vous fassiez, soit par vos pa- 9» rôles ^ soit par vos actions, faites tout au nom du Seiw gneur Jésus * . r Non ! une telle distinction serait l'expédient honteux d'une politique frivole et superficielle; elle serait d'ailleurs impuissante à cacher ou à couvrir l'audace de cette ambition sans frein qui, à l'arrière du trône, sinon sur le trône même, inspire les actes du Vatican.
Que m'importe, après tout, qu'il reste ou non quelques lambeaux de l'existence humaine, une partie de la lie de ma nature mortelle que je puisse soustraire aux règles et placer en dehors des limites de la morale !
J'affirme que le devoir est une autorité qui nous accompagne à tout instant de la vie, qui est à nos côtés dès notre lever et ne nous quitte même pas à notre coucher.
Le devoir n'a d'autres limites que l'action de notre intelligence ; c'est une ombre qui s'attache incessam-
* Première épître de saint Paul aux Corinthiens, chap. X, verset 31, et épître aux Colossiens, chap. III, verset 17.
ment à nos pas, pour ne se séparer de nous que lorsque le flambeau de la vie nous échappe.
C est donc la direction suprême de tout ce qui constitue nos « devoirs » que le Pontife romain déclare lui appartenir « Sacro approbante cqncilio » ; et il proclame cette déclaration, non point comme une opinion oiseuse, superflue, discutable des écoles, mais : « Cunctis fidelibus credendam et tenendam », c'est-à-dire que tous les fidèles sont tenus d'accepter et de croire.
Au surplus, nous verrons bientôt que même si le moindre faux-fuyant fût resté possible, une autre provision des décrets y a soigneusement pourvu.
Tandis que l'infaillibilité a une portée aussi étendue qu'il peut convenir au Pape ou à ses instigateurs de la fixer, il y a une chose qui va plus loin encore, c'est sa prétention à une obéissance absolue, complète et sans réserve.
Le Pape exige cette obéissance à ses ordres dans les cas que je vais énumérer sans aucune condition, concernant r« ex cathedra ».
Le mot retentissant « d'infaillibilité » a tellement fasciné l'esprit public et l'a si complètement rivé au quatrième chapitre de la Constitution ^ de Ecclesia » que le troisième chapitre qui le précède n'a pas reçu, je crois, la justice et l'attention qui lui sont dues.
Examinons donc ce troisième chapitre :
*t Ci^uscumque ritûs et dignitatis pastores atqvte fidèles^ n tant seorsum singuli quam simul omnes^ offlcio hierarchicœ n suhordinatîonis verœque obedientiœ obstringuntury non
« solum in rébus y quœ ad fidem et mores ^ sedetiam in tis^ quœ n ad disciplinam et regimen Ecclesiœper totum orbem diffusas ** pertinent.,. Hœc est Catholicœ veritatis doctrina, a quâ » deviare, saîvâ fide atque saîute^ nemo potest, . .
♦» Docemiis etiam et declaramus eum esse judicem supremum » fidelium, et in omnibus causis ad examen ecclesia^ticum »♦ spectantibus ad ipsius posse judicium recurri : Sedis vero n apostolicœ, cujus aiictoritate major nonest, judicium a nemine y* fore retractandum. Ne que cuiquam de ejus licere judicare »» judicio *. »♦
Ainsi donc, alor3 même que les jugements et décisions du Pape ne présentent point la garantie de son infaillibilité, ils sont sans appel et irrévocables, ils ont lautorité de la chose jugée; il est interdit à qui que ce soit de les examiner, de les discuter, de les juger, et tous les fidèles, clergé et laïques, séparément ou collectivement, sans exception ni réserve, sont tenus de leur obéir, de les exécuter, puisque nul ne peut dévier de cette règle de la foi catholique qu'au péril de son salut !
J'avais certes raison de dire que ce troisième chapitre sur l'obéissance universelle était un rival formidable du quatrième chapitre sur l'infaillibilité.
Aux yeux d'un observateur désintéressé, il paraît même abandonner au quatrième chapitre la dignité et l'apparat, afin de mieux se réserver toute l'eflîcacité et toute la force.
* «• Dogmatic Constitutions, etc., chap. III « Dublin, 1870. pages 30-32. (Voir la traduction à TAppendicc).
Le quatrième chapitre nous montre le monarque mérovingien ; le troisième c'est le maire du palais carlovingien; le quatrième a une splendeur imposante et terrible ; le troisième a des tenailles de fer.
Il m'importe bien peu en effet que mon supérieur se prétende ou non infaillible, du moment qu'il a le droit d'exiger de ma part une obéissance complète, une soumission absolue ; or, c'est précisément ce qu'impose le Pape, même dans les questions qui ne sont pas couvertes de son infaillibilité; questions par conséquent dans lesquelles il admet qu'il lui soit possible de se tromper, mais ne peut souffrir qu'on le lui démontre.
Puisqu'il faut lui obéir en tout, même quand il ne commande pas « eœ cathedra ?» , il est déplorable que le Pape n'ait pu étendre également à toutes ses décisions l'assurance consolante qu'elles ne peuvent manquer d'être justes.
Mais à quoi bon cette répétition ostensible, cette apparente superfluité? Pourquoi les auteurs astucieux de ce projet emmêlé ont-ils cru ne pouvoir se contenter d'avoir fait voter l'infaillibilité par le Concile dans des termes non-seulement très-étendus, mais élastiques au delà de toute mesure ?
C'est que s'ils n'ont pu ignorer que les questions de « foi et de morale w embrassaient l'existence humaine tout entière ou au moins tout ce qui a quelque valeur dans la vie purement individuelle, ils savaient parfaitement aussi qu'après avoir assujetti chaque fidèle, il
leur restait encore à traiter avec l'État et ils sy préparaient.
Dans l'histoire du moyen âge, cette distinction n'est pas seulement claire, elle est manifeste.
A l'exception de quelques sectes bannies, méprisées et qui, bien que se reformant de temps à autre, ne réunirent jamais qu'un très-petit nombre d'adhérents, c'est à peine s'il est question de résistance personnelle, individuelle envers le Pape.
Le protestantisme courageux du moyen âge puisa son activité presque exclusivement dans la sphère des droits publics, des intérêts des Etats et des peuples.
On ne saurait, je crois, attacher trop d'importance à ce fait, car c'est la racine même et pour ainsi dire le noyau de la question actuelle. La servitude individuelle, quelque abjecte qu'elle soit, ne suffit plus à l'ambition déréglée du parti qui domine aujourd'hui l'Eglise latine ; il lui faut encore l'esclavage de TEtat.
N. S. Jésus-Christ a reconnu et proclamé la distinction qui existe entre la sphère de l'autorité civile et celle de l'Eglise. Il n'a dans aucun de ses enseignements donné à entendre que lautorité spirituelle pût jamais avoir le droit de disposer de la force physique et de contrôler dans la sphère qui lui est propre l'autorité qui est seule responsable de la paix extérieure, de l'ordre et de la sécurité des sociétés civilisées.
Seule, entre toutes les Eglises chrétiennes, l'Eglise romaine eut à la fois l'orgueil et le malheur de recourir à un usage illimité (autant que cela lui fut possible)
d'instruments terrestres et de moyens mondains pour atteindre un but spirituel.
On vient de voir quelles assurances furent prodiguées à notre pays et à son Parlement en 1826 ; comment on affirma les droits absolus et indivisibles du pouvoir civil et la séparation des deux juridictions.
Le « Syllabus » et « l'Encyclique » avaient à la longue détruit tout cela autant qu'il était possible au Pape de le détruire ; il ne restait plus, pour en achever le renversement et la ruine, qu a obtenir le concours d'un concile complaisant.
L'œuvre est maintenant complète.
Dans la crainte que Ton ne prétendît que la suprématie papale en matière de foi et de morale, sa domination absolue sur la foi et la conduite individuelles, ne s'étendaient pas à l'action collective des hommes formant un Etat, une nation, un Parlement, un gouvernement, en un mot l'autorité civile, on a imaginé une troisième sphère, non plus cette fois pour l'assertion abstraite de l'infaillibilité, mais bien pour le droit bien autrement pratique et décisif à l'obéissance absolue.
Voilà ce qui fait l'importance réelle du troisième chapitre auquel je m'efforce de rendre une tardive justice.
Relisons une fois de plus ses expressions brèves, mais significatives :
« Non solum in rébus ^ quœ ad fidem et mores, Sed etiam in » lis y quœ ad disciplinam et regimen Ecclesiœ per totum f* orbem diffusœ pertinent . »
Ainsi, on nous déclare hautement et fièrement que nous devons au Pape, au péril de notre salut éternel, une obéissance sans réserve, non-seulement en matière de foi et de morale, mais dans tout ce qui se rattache à la discipline et au gouvernement de l'Eglise dans le monde entier.
On enfouit ainsi dans le filet papal toute une multitude de faits et de systèmes de gouvernements qui dominent quoique à des degrés divers les différentes nations de l'univers.
Même aux Etats-Unis d'Amérique, où la séparation de l'Eglise et de l'Etat est considérée comme complète, on pourrait rédiger un long catalogue des sujets qui ressortent du domaine et de l'autorité de l'Etat, mais qui afiectent incontestablement le gouvernement de l'Eglise; par exemple : les mariages, les funérailles, l'instruction publique, la discipline des prisons, les blasphèmes, l'assistance publique, l'incorporation des biens de mainmorte, les donations religieuses, les vœux de célibat et d'obéissance, etc.
En Europe le cercle est bien plus étendu encore, les points de contact et d'entrelacement sont presque innombrables. Cependant dans toute question où il conviendra au Pape de déclarer qu'il s'agit de foi, de morale, ou du gouvernement de l'Eglise, il exige de tous les catholiques, au péril de leur salut éternel, une obéissance absolue et sans réserve, et cela avec l'approbation d'un concile, sans aucun doute œcuménique au point de vue romain !
Il semble qu'on n'ait pas encore jugé prudent d obtenir du concile lapprobation et le vote formel du Syllabus et de l'Encyclique. Ce dernier exploit sera probablement le résultat d'une de ses séances futures.
En attendant, il est bon de se rappeler que le Pontife qui se proclame si arrogamment le maître absolu de tout ce qui se rattache à la discipline et au gouvernement de rÉglise aussi bien qu'aux questions de foi et de conduite est le même Pape qui dans le cours de son régne a condamné et anathématisé la liberté de discussion écrite ou orale, la liberté de la presse, la tolérance des dissidences religieuses, la liberté de conscience, l'étude des questions civiles, historiques et philosophiques en dehors du contrôle de l'autorité ecclésiastique, le mariage séparé de la consécration sacramentelle, et la définition par l'Etat des droits civils « Jura y> de l'Eglise ; que c'est le même Pape qui a réclamé pour l'Eglise le droit de définir et de fixer ses propres droits civils, en même temps qu'un droit divin à ses immunités civiles, et le droit de maintenir ses prétentions par la force ; qu enfin c'est le même Pape qui a fièrement déclaré que les Papes du moyen âge avec leurs conciles n'avaient jamais usurpé ou envahi les droits des princes, comme, par exemple, Grégoire VII ceux de l'empereur Henri IV; Innocent III ceux de Raymond de Toulouse; Paul III en déposant Henri VIII; ou Pie V en remplissant le même office paternel envers la reine Elisabeth.
Je soutiens donc que ma quatrième proposition est
prouvée et que l'Angleterre a le droit de demander et de savoir comment ses sujets catholiques peuvent concilier l'obéissance absolue exigée par le Pape et le concile du Vatican avec l'intégrité de la loyauté civile.
J'ai démontré que le chef de l'Eglise catholique, qui est incontestablement investi de l'autorité de cette Eglise et dont les actes ont reçu la sanction la plus élevée, puisqu'ils ont été supportés, approuvés et publiés par toute la hiérarchie catholique ; j'ai démontré, dis-je, que le Pape exige de tous les catholiques une obéissance entière, absolue, sans réserve à tout ce quil peut lui convenir de décider, non-seulement concernant leur foi et leur conduite individuelle, mais encore tout ce qui peut se rattacher de près ou de loin au gouvernement et à la discipline de l'Église*
J'ai démontré qu'un grand nombre de ces questions appartiennent à l'autorité de l'Etat, agissant au nom et dans l'intérêt de tous les citoyens et non point d'une section ou d'une secte.
J'ai démontré que, pour éviter tout malentendu , le Pape s'arroge le droit exclusif de fixer d'une manière suprême les limites de sa propre autorité et qu'il les a définies dans des documents authentiques, de telle sorte qu'elles couvrent, autorisent et justifient n'importe quelle usurpation de l'autorité civile.
Enfin j'ai démontré que cette nouvelle version des principes de l'Eglise papale oblige d'une manière inexorable tous les catholiques à se soumettre à ces prétentions exorbitantes, sans que la moindre réserve
leur permette de se réfugier dans les obligations qu'ils doivent à leur patrie et à l'Etat, c est-à-dire à l'autorité législative, administrative et gouvernementale.
Dans de semblables circonstances, je ne crois point trop leur demander lorsque, suppliant mes concitoyens catholiques de confirmer l'opinion que nous avons deux, je les adjure de rejeter de la manière et dans les termes qu'ils jugeront convenables les imputations présomptives sur leur loyauté civile, sur leur soumission loyale et patriotique à l'autorité civile et sur l'accomplissement loyal de leurs devoirs de citoyens, imputations que leurs chefs ecclésiastiques à Rome, agissant dans la plénitude de leur autocratie , paraissent avoir soulevées.
Je ne fais en cela que demander aux catholiques de ratifier et exécuter les engagements contractés et les promesses faites en leur nom par leurs évéques, leurs parrains politiques en 1825.
Je ne leur ferai point l'injure de suggérer ce que leur pays a le droit d'attendre d'eux ; cela serait de ma part une impertinence gratuite et inutile.
Si j'ai prouvé la justesse de mon argument, il me suffira d'indiquer ce qui est devenu nécessaire et ce qui serait inutile.
Ce qui serait inutile ce sont des assertions vagues et générales, quelque sincères qu'elles pussent être et quel que soit leur caractère.
Ce qui est devenu nécessaire, c'est de nous démontrer
de la manière la plus catégorique, la plus claire et la plus convaincante :
1*' Soit que ni au nom de la foi, ni au nom de la morale, ni au nom du gouvernement et de la discipline de TEgliso, le Pape de Rome n'a le^ouvoir, en vertu de l'autorité ([ue les décrets du Vatican lui ont attribuée, d'exiger des catholiques une obéissance telle qu'elle entaille et affaiblisse l'intégrité de leurs devoirs de citoyens.
2^ Ou BIEN qu'ils rejetteront et repousseront toutes demantles de cette nature dans tous les cas où elles se produii aient, même basées sur les définitions du Vatican, exactement comme Mgr Doyle répondit franchement lorsqu'on lui demanda ce que ferait le clergé catholique si le Pape s'immisçait dans les questions religieuses du pays.
« Ce qu'il en résulterait, c'est que nous lui ferions une opposi- » tien indomptable à Taide de tous les moyens en notre pouvoir, » même par lexercice de notre autorité spirituelle \ »
En l'absence de déclarations explicites sur ces points, la conclusion logique qui résulte forcément des documents < lue j'ai examinés me paraît être :
I. Que le Pape, autorisé par son concile, s'arroge le domaine : «) de la foi ; ô) de la morale ; c) de tout ce qui se rattache au gouvernement et à la discipline de l'Eglise ;
IL Qu'il s'arroge également et exclusivement le pouvoir de fixer les limites de ces domaines ;
' Report, 18 mars 1826, page 191.
III. Qu'il ne les sépare par aucune ligne reconnue et intelligible des domaines de la loyauté civile et des devoirs des citoyens ;
IV. Que conséquemment à lavenir et depuis le mois de juillet 1870, il exige, en vertu de lautorité la plus indiscutable, de chacun des convertis et des membres de son Église, " qu'ils placent leur loyauté et leurs y* devoirs de citoyens à la merci d'autrui, » c est-à-dire de lui-même !
MES PROPOSITIONS UNE FOIS PROUVÉES, ONT-ELLES UNE IMPORTANCE ACTUELLE, IMMÉDIATE?
Mais si j ai démontré Texactitude de mes assertions et de mes déductions, leur caractère en rendait-il la publication nécessaire?
On ne saurait nier, je le crains bien, que les prétentions que je viens d'examiner ont été avancées et soutenues.
On ne saurait non plus nier que quelques-uns des évêques qui gouvernent en matière spirituelle plus de cinq millions de citoyens (soit près d'un sixième de la population) du Royaume-Uni, ont défendu et encouragé, et que tous sans exception ont accepté les décisions en question.
Un des principes qui ont réglé ma vie publique a été, non de susciter, mais de dissiper les alarmes qui,
j 54 LES DÉCRETS DU VATICAN
de temps à autre, ont excité et troublé l'esprit public. Je ne viens donc point prétendre que la cour de Rome puisse, en nous créant des ennemis à l'étranger ou en fomentant des trahisons domestiques, agiter les rivages pacifiques de l'Angleterre.
Mais quoique de telles craintes puissent être chimériques, il serait bien plus chimérique enôore de supposer pour un moment que le Pape a exhumé à la fin du XIX® siècle les prétentions de Grégoire VII, d'Innocent III, et de Boniface VIII, comme on arrache de hideuses momies à leurs sarcophages égyptiens, soit dans l'intérêt de l'archéologie ou sans aucun but pratique et défini.
Étant tout à la fois rationnels et raisonnables, nous pouvons accepter comme un fait certain que ces étonnantes réassertions n'ont été paradées devant l'univers que dans un but clairement conçu et défini d'avance... Quel est donc ce but?
Je suis prêt à admettre qu'il est partiellement théologique.
Il y eut toujours et il existe encore aujourd'hui un certain nombre d'hommes à qui je me garderai bien de refuser la justice qui leur est due, qui se laissent tristetement séduire par la tentation de faire face à leurs responsabilités spirituelles ^ par procuration », et cela surtout aux époques de commotions religieuses.
De même que ces maisons à réclames qui font des affaires bien moins en proportion de la solidité de leurs ressources qu'en raison du caractère grandiose de leurs
étalages et de leurs annonces, ainsi l'audace théologique qui avance des prétentions si outrées, alors même qu elle éloignerait d elle la grande masse du genre hu* main, ne peut manquer d'amener des résultats profitables en élargissant certains cercles d'adhérents tout dévoués*
Deux motifs tout spéciaux d'encouragement s'offraient de nos jours à cette entreprise : le premier consistait dans le penchant, évident quoique inavoué, d'un certain nombre de personnes, en dehors de l'Eglise romaine, vers l'exaltation indue du pouvoir ecclésiastique.
L'autre motif était la réaction que ne peuvent manquer de produire en faveur de toute superstition l'audace remarquable des publications aatichrétiennes de notre époquje, et l'inconsistance des spéculations destructives que le public suit avec tant d'activité*
Mais cela n'explique encore que très-imparfaitement les mesures adoptées par la Cour de Rome.
Les appétits spirituels les plus morbides et les plus insatiables auraient dû se trouver entièrement satisfaits de décréter l'infaillibilité en matière de foi et de croyance, la prérogative des miracles et la domination du monde invisible.
En réalité, il eût suffi, pour accomplir cette fin, d'avoir recours aux foudres salmonéennes *.
* Salmonée, roi de Thessalie, ayant youlu se faire rendre les honneurs divins, il fut foudroyé par Jupiter. (Mythologie.)
{Note du tradiMiteur i)
" Dum flammas Jovis, et soiiitus imitatur Olympi *. »
On eût pu en venir à bout, au moyen de quelques Tetzels, judicieusement distribués par toute l'Europe.
La question reste donc à résoudre : Pourquoi la Cour de Rome, qui ne perd jamais de vue la politique, a-t-elle formulé des demandes si formidables ; pourquoi a-t-elle réclamé un pouvoir vulgaire et matériel dans la sphère qui est visible à tous, c est-à-dire au sein de la société moderne, où elle devait s'attendre à recevoir des coups aussi durs que ceux quelle entendait lui porter ?
Ce n'a pu être qu'en vue de quelque objet politique de la nature la plus tangible, qu'elle a pu sciemment accepter les risques d'une irruption si téméraire dans le domaine civil.
Car c'est bien vraiment de sa part une audacieuse invasion ! n'est-il pas évident que dans la plupart des nations de l'Europe bien plus encore que parmi nous, la simple affirmation de principes qui établissent une exemption des devoirs civils où qui s'opposent à leur accomplissement, tend à produire des luttes politiques et des dangers de la nature la plus matérielle et la plus tangible?
N'en avons-nous pas un exemple triomphant dans la lutte qui se poursuit en ce moment en Allemagne? Je n'ai pas le droit d'exprimer une opinion sur les détails
^Eneid. VI. 586.
de cette lutte. Les institutions allemandes et la valeur relative de la liberté individuelle et de l'autorité de l'Etat diffèrent matériellement des nôtres.
Mais je n'irai pas trop loin en affirmant :
Y Qu'il ne s'agit pas seulement de la Prusse dans cette querelle.
Ailleurs aussi la question est mûre, quoique la discussion en soit ajournée. Dans d'autres États, en Autriche, par exemple, on a récemment voté des lois qui entraînent à peu près les mêmes conséquences que les lois Falck ont produites.
Toutefois la Cour romaine possède dans la perfection l'art d'attendre et elle a adopté la sage maxime de ne combattre qu'un seul ennemi à la fois.
2*» Si j'ai représenté exactement les prétentions émanées du Vatican, il est difficile de contester que ces prétentions et l'autorité qui les a produites sont responsables au premier chef, devant Dieu et devant Thistoire, des peines et des dangers quels qu'ils soient, inséparables du conflit actuel entre les décrets romains et les décrets allemands.
Or, l'on peut aujourd'hui appliquer avec vérité à l'Allemagne ce que l'on a dit avec non moins de justice de la France : Quand l'Allemagne est inquiète et troublée, l'Europe ne saurait être ni tranquille ni rassurée !
Je serais moins inquiet sur ce point si le Souverain Pontife actuel eût reconnu franchement les changements que les événements de 1870 ont apportés dans sa position et si, dans des termes aussi clairs, sinon
aussi emphatiques que ceux dont il s'est servi pour proscrire la civilisation moderne, il eût donné à l'Europe l'assurance qu'il ne chercherait point à rétablir par le sang et la violence le pouvoir temporel de l'Église.
On conçoit facilement que sa bienveillance personnelle non moins que son patriotisme eussent dû lui faire adopter individuellement une ligne de conduite qui eût été si humaine, et j'ajouterai, si l'on veut bien ne point me taxer de présomption, si prudente.
En effet, les gouvernements qui se sont succédé en Italie, agissant avec ce qu'un Anglais nommerait une somptueuse prodigalité, ont transmis toute l'autorité, tous les pouvoirs et tous les privilèges delà monarchie, non point à TÉglise nationale afin de contribuer à la réunion, au rétablissement des anciens éléments populaires constituant son autonomie, mais au « Saint- Siège » qui en profite pour établir un despotisme ecclésiastique absolu et pour détruire jusqu'aux moindres vestiges d'indépendance.
Cette manière d'agir, qu'il est si difficile à un étranger d'apprécier ou même de justifier, loin de produire une conciliation réciproque, n'a amené que des volées incessantes de dénonciations et de récriminations
Quand on compare le ton de ces dénonciations et de ces récriminations avec le langage des organes autorisés et favorisés du « Saint-Siège » dans la presse et celui du parti ultramontain (maintenant le seul parti légitime dans l'Eglise latine), d'un bout à l'autre de
l'Europe, on est forcé d arriver à la conclusion, non moins douloureuse que révoltante, que Tidée fixe et irrévocable des instigateurs secrets de la politique romaine, c est de saisir la première occasion favorable pour essayer de rétablir par la force le trône temporel de la Papauté, dût son érection n être possible que sur les ruines de la cité et parmi les cadavres blanchis du peuple *.
Il est difficile de réaliser, en vérité on se refuse à considérer les résultats qu'entraînerait une telle entreprise ; mais l'existence au moment actuel d'une politique semblable même limitée à une idée est en soi un mal de la plus grande portée et du plus mauvais augure.
Je n'hésite pas à déclarer qu'elle tend à encourager une confusion et une agitation générales en offrant une prime aux guerres européennes.
Il serait, selon moi, non-seulement du dernier pessi^ misme, mais encore de la plus haute absurdité, d'imaginer qu'un tel projet pût réussir de nos jours; mais, d'un autre côté, il serait difficile d'exagérer l'influence qu'il pourrait avoir en produisant et en exaspérant des querelles internationales.
Il pourrait même, jusqu'à un certain point, troubler et paralyser l'action des gouvernements qui intervien-
* Voir Appendice C ; voir aussi le discours du prince de Bismark dans la séance du Parlement allemand do 6 décembre
draient de la manière la plus désintéressée et dans le seul but de maintenir ou de rétablir la paix générale.
Si la puissance funeste exprimée par la phrase : « Curia Romana « , et dont la force historique est assez exactement reproduite par l'équivalent anglais : « Cour de Rome », nourrit réellement cette intention, elle compte sans aucun doute sur le support d'un parti organisé et dévoué dans chacun des Etats de l'univers entier.
Elle compte sans doute que, partout où ce parti commandera la balance du pouvoir politique, il organisera une intervention en sa faveur, et que là où il est en minorité, il s'efforcera d'obtenir la neutralité.
En attendant, la paix de l'Europe peut se trouver menacée et les devoirs de l'Angleterre elle-même (comme faisant partie de la police des nations) peuvent aussi se trouver mis en question ; il serait donc trèsintéressant de connaître l'attitude mentale de nos concitoyens catholiques en Angleterre et en Irlande concernant cette question.
Or il me semble que nous avons le droit de solliciter des renseignements sur ce point, car il est impossible de contester que le pouvoir temporel du Pape ne rentre dans la signification réelle des expressions du Vatican, énumérant les sujets sur lesquels le Pape a le droit d'exiger une obéissance absolue de la part des fidèles sous la plus terrible de toutes les sanctions.
11 se pourrait même que nous eussions ici la clef de l'agrandissement de la sphère de l'obéissance, au delà
des limites de Tinfaillibilité et de rintroduction de cette phrase remarquable : ad disciplinam et regimen Ecclesiœ!
Pour tout homme impartial, il est impossible de nier que la question du pouvoir temporel ne se rattache d une manière évidente à la discipline et au gouvernement de l'Église, et ne s'y rattache, j'ose ajouter, d'une manière très-pernicieuse,, quoiqu'un grand nombre de catholiques, jusqu'à une époque toute récente, l'aient cru avantageux, utile et même essentiel.
A-t-on oublié que même le comte de Montalembert, dont les opinions politiques étaient généralement libérales, n'hésita point à déclarer que les millions de catholiques répandus dans l'univers entier étaient associés ou intéressés à un titre égal avec les habitants de l'Etat de l'Eglise dans leur gouvernement civil et, comme ils constituaient la vaste majorité, avaient naturellement le droit de leur imposer le gouvernement du Pape !
On ne discutait pas, il y a 25 ans, la prétention des puissances « catholiques » , qui se croyaient seules intéressées dans la question des Etats de l'Eglise : cette doctrine, je dois l'avouer, m'a toujours paru inintelligible, et elle est aujourd'hui abandonnée sans retour et irréparablement surannée.
Mgr Manning, archevêque catholique de Westminster, qui est le chef de l'Eglise papale en Angleterre 1 1 dont on croit le ^on ecclésiastique en parfait accord avec celui du Vatican, n'a pas cru aller trop loin en disant que l'ordre civil de toute la chrétienté était l'œu-
vre et le fruit du pouvoir temporel du Pape et que le pouvoir temporel en était la clef de voûte ; que « les lois y» des nations tomberaient immédiatement en ruines si » le pouvoir temporel était détruit ; que le pouvoir de » déposer les rois avait enseigné l'obéissance aux su- » jets et la clémence aux princes *. »
L*archevêque est allé plus loin : il a élevé le pouvoir temporel au rang d*une doctrine nécessaire ; nous citons ses propres paroles :
« L'Eglise catholique ne peut garder le silence. Elle r ne peut rester en repos ; elle ne peut cesser de prê- 5» cher les doctrines de la Révélation, qui ne sont pas j» limitées à la Sainte-Trinité et à llncarnation, mais » qui embrassent les sept sacrements, l'infaillibilité de » l'Eglise de Dieu et la nécessité de l'Unité et de la » Souveraineté temporelle, et spirituelle du Saint- » Père **. »
Je n'ai jamais, quant à moi, entendu dire que l'ouvrage contenant ce passage remarquable eût été placé à r ** Index prohibitorum Lïbrorum ». Au contraire, l'écrivain distingué auquel j'emprunte les lignes qui précèdent fut placé, aussitôt que cela devint possible, à la tête de l'épiscopat catholique en Angleterre et d'environ un million d'âmes, formant la population catholique de la Grande-Bretagne.
* Three lectures on the temporel sovereignty of the popes, 1860, pages 34, 46, 47, 58, 59, 63.
" The présent Crisis of the Holy See, par H. E. Manning, D. D. London, 1861. Page 73.
D'ailleurs, les oracles émanés plus récemment de la même source ne sont pas descendus du niveau élevé des déclarations citées plus haut.
On peut même les considérer comme le commentaire autorisé des déclarations récentes du Pape et du Concile, et ils prouvent combien j étais loin d'exagérer ou d'amplifier, au début de cet ouvrage, la portée de ces déclarations.
Ils établissent ce point capital : le droit que le Pape s'arroge de définir les limites qui séparent les deux puissances rivales : l'Eglise et l'Etat; droit que l'archevêque prend, à juste titre, comme le véritable critérium de la suprématie.
Je cite encore les paroles de Mgr Manning :
« Si donc le pouvoir civil n'a point le droit de fixer les limites
» du pouvoir spirituel et si le pouvoir spirituel a le droit de dé-
»» finir avec une certitude toute divine ses propres limites, ce
y* dernier est évidemment suprême. — Ou, en d'autres termes, le
« pouvoir spirituel connaît avec une certitude toute divine les
« limites de sa propre juridiction et il connaît conséquemment '
» les limites et la compétence du pouvoir civil ; il est donc su-
» préme en matière de religion et de conscience. Je ne vois
y» point comment on peut nier cela sans nier le christianisme.
« Or, s'il en est ainsi, ce n est rien moins que la doctrine de la
» Bulle Unam sanctam \ la doctrine du Syllabus et du Con-
» cile du Vatican. Cest en un mot Tultramontanisme ; car ce
« terme ne signifie rien de plus ni rien de moins. L*Eglise est
n donc distincte et suprême. Examinons maintenant en quoi
* Voir à propos de la Bulle Unam Sanctam Tessai déjà cité de Mgr Dojle, qui la qualifie une des pltcs atroces.
» consiste sa saprëmatie. Toute puissance qui est indépendante
" et pet^ seule fixer les limites de sa propre juridiction et par
» conséquent flxcer les limites de toutes les autres, est, ipso
» facto, suprême \ Mais TÉglise de Jésus-Christ, dans la sphère
» de la Révélation, de la foi, de la morale, est tout cela ou elle
n n'est rien, moins que rien, elle devient une imposture et une
« usurpation, c est-à dire qu'elle est le Christ ou l'Antéchrist **. »
Mais ceux de mes lecteurs qui veulent se rendre compte de la portée réelle des déclarations du Pape et des décrets du Vatican, comme les ecclésiastiques les plus favorisés les comprennent, doivent lire d'un bout à Tautre la brochure de Mgr Manning. Je ne fais, pour ma part, aucune difficulté d avouer que l'interprétation que je viens de citer me paraît, autant que je suis capable d'en juger, la seule naturelle, légitime et inévitable. Ces lecteurs se convaincront facilement, en lisant le traité en question, que quelles que soient les demandes qui pourront se produire dans l'avenir et dans n'importe quelles circonstances, il nous sera impossible de plaider avec justice qu'elles se produisent à l'improviste et sans que l'on pût s'y attendre et s'y préparer.
D'un autre côté, il y a des millions de protestants en Angleterre qui tomberaient d'accord avec Mgr Manning s'il nous disait simplement qu'on ne doit ni chercher la vérité dans la bouche de l'Etat, ni la sacrifier à ses
* Les italiques ne sont point dans l'original. ** Cesarism and Ultr amont anism, par Mgr Manning, 1874, pages 35-36.
ordres ; mais ces millions ajouteraient qu'en retour, l'État, étant seul responsable de l'ordre extérieur dans le monde, a seul le droit de déterminer et de décréter d'une manière absolue et suprême ce qui est nécessaire et obligatoire dans la sphère de cet ordre extérieur.
J'ai donc démontré l'existence et la réalité des prétentions du Vatican, spécialement de celles que Ton a justement considérées comme les plus menaçantes ; j'ai de plus prouvé leur importance actuelle et immédiate.
J*ai démontré qu'il est essentiel qu'elles soient généralement connues, comprises clairement et examinées attentivement au point de vue purement civil, puisqu'il est certain qu'elles envahissent sur une multitude de points la sphère civile et paraissent même devoir exercer une influence très-considérable et très-prochaine sur la paix future et la sécurité de la chrétienté.