Cette intéressante remarque est de M. Auguste Brochet
Le participe passé du verbe avoir fut d'à bord évu, pour avu, du latin habui, parfait du verbe habere, avoir. Évu se dit encore dans le peuple : « Elle a évu des malheurs ». Ensuite évu devint eu; qui, après, se prononça «, et se dit encore ainsi. — Lv peuple de Paris, pour dire « Eugène, Eugénie, la pointe Saint-Eustache », prononce « £/gène, Tgénie, la pointe Saint- Us tache » ; c'est h prononciation ancienne. — Le fruit qui se nomme « la mûre » s'écrivait « la meure », et se prononçait comme à présent ; de même « mûrir » s'écrivait « meurir », et se prononçait comme aujourd'hui. « Entvmeure », «parleure », se prononçaient « entondire, parlure »; a dêleurré » se prononçait « déluré », et cette écriture-ci a remplacé l'autre, er même temps que le mot a passé du sem propre au sens figuré. La rivière d' « Eure >
DE LA LANGUE FRANÇAISE. il
se prononçait « YUre », et cela du temps de Voltaire encore, qui dans la Henriade fait rimer « Y Eure » avec « la nature ». « Reçu » s'écrivait « receu », et Ye n'était pas seulement pour adoucir le c devant Vu en gui e de cédille (à peu près comme Ye dans « gageure ») : car on écrivait également « veu, heu, deu, », pour « vu, bu, dû ». Le Registre de La Grange écrit « les loges deubs », pour « dues ». (Et « dette » s'écrivait « debte », du pluriel neutre latin débita.)
Le verbe « faire », avec ses dérivés, donne lieu à des formes variées, où l'écriture et la prononciation sont en lutte. On écrit encore, à l'imparfait, « je faisais », mais l'on prononce « je /esais ». Au futur, on a fini par écrire comme l'on prononce : « je /erai ». Du temps de La Bruyère, on écrivait « bienfacteur » par conformité avec « facteur » ;
puis « bienfaicteur » . La forme adoucie « bienfaiteur » a prévalu enfin.
Voltaire a beaucoup contribué à rapprocher l'orthographe de la prononciation :
c'est lui qui a substitué « français, anglais, faible, raide, Ferney », à « françms, anglois, ftnble, ro/de, Fern&r. » Il a échoué dans sa tentative de ramener « oût » à « auguste ». Mais tout le monde ne dit pas « oùt » ; il faut savoir prononcer a-oût, selon la phrase et le moment.
« Compaing » , forme ancienne du nominatif dans la langue romane, est devenu « copain »; il faisait « compaignon » î| l'accusatif.
Le mot « boyer », conducteur de bœufs (du latin bos, bovis), a été la première forme
chez nous du mot « bouvier ». Celui-ci a remplacé celui-là, qui n'existe plus qu'à l'état de nom propre.
Au xvie siècle, tandis que les bouchers continuaient de vendre la viande crue, d'autres s'avisèrent d'étaler « de la viande cuite » (de porc); bientôt, ces marchands de chair cuite furent nommés, par abréviation, « chaircuitiers ». Le mot, sous cette forme première, se dit encore à Genève. Rousseau, dans Y Emile, livre II, le contracte un peu et dit « chaircutier » ; puis l'usage courant le contracta de nouveau et dit « charcutier ».
On appelait « cordouaniers » ceux qui vendaient du cuir de Cordoue, avec lequel se faisaient les chaussures. Par prononciation contractée, « cordouanier » est devenu « cordonnier », qui, au premier abord, semblerait venir du mot «cordon»; il n'en est rien.
Parmi les monnaies d'autrefois, il y avait des « piastres cor données », c'est-à-dire entourées d'une imitation de cordon en relief, qui en fortifiait l'arête et les bords. Par corruption, il arriva que plusieurs les nommaient, croyant bien faire, « piastres coordonnées », barbarisme absurde.
On disait premièrement « un coq d'Inde » et des « poulets d'Inde ». Ce dernier se lit encore dans La Fontaine : le Renard et les Poulets d'Inde. Puis, par abrévation et soudure, on retrancha l'apostrophe et on se mit à écrire « dinde » et « dindon » ; puis, on supprima aussi le mot « coq » et le mot « poulet ». Et cette contraction ou soudure se trouve déjà dans la fable même :
Un arbre à des dindons servait de citadelle.
Ce mot « dindons » est donc le synonyme de « poulets d'Inde », qui est dans le titre. — Ensuite le mot « dinde » s'appliqua
plus particulièrement à la femelle ; et , à partir de là, le mot « dindon » désigna plutôt le mâle, jeune ou vieux.
Le joli nom de « Fontaine-Belle-Eau »
a perdu sa grâce en se contractant et en devenant Fontainebleau. Il y a encore, non loin de là, une villa nommée Belle-Fontaine.
A l'inverse, le nom primitivement peu gracieux de « Louves -Chiennes » n'avait rien perdu à se contracter en Louveciennes, et même en « Luciennes » à la fin du siècle dernier.
« Bosquet », petit bois (provençal bosc, allemand Busch, anglais bush), avait pour doublet « bouquet », avec la même signification. Madame de Sévigné l'emploie cou-
ramment dans ce sens. « Il a voulu vendre un petit bouquet, qui faisait une assez grande beauté. » C'est-à-dire un petit bois. — Et après elle, Chateaubriand, Itinéraire : « Les montagnes commençaient à se couvrir de bouquets de bois ». — Le sens de « bouquet de fleur » n'est venu qu'en second lieu , et par une hyperbole analogue à celle qui aujourd'hui , en toute occasion , y fait substituer le mot « gerbe ».
« Bienveillant » est une altération de « bienvemïlant » (ou « bien- voulant »). Il ne vient pas plus du verbe « veiller » que
« cordonnier » ne vient de « cordon ».
La prononciation a longtemps varié entre « arsenac » et « arsena/ » . Balzac, l'ancien, tenait pour « arsenac » . Vaugelas disait
qu' « arsena/ » était usité plus généralement. Ménage prédisait qu'avec le temps « arsenac » remporterait, et notait toutefois que, en attendant, on ne disait à Paris ni « arsenac » ni « arsenal » , mais « arsena » . Ménage s'est trompé dans sa prédiction, et c'est « arsenal » qui Ta emporté. Benserade, dans ses poésies, écrivait encore « arsenac ». — On y trouve aussi « une femme bigearre », pour « bizarre » ; — « affétée » (pour « affectée » ) ; forme effacée d'où est venue « afféterie » ; — « bissac » , qui a été supplanté par « besace » (même sens), « double sac » qu'on portait, l'un devant, sur la poitrine, l'autre derrière, sur le dos; d'où la jolie fable de La Fontaine.
On trouve encore, dans ces poésies de Benserade, « je hésite » (h aspirée) pour «j'hésite », forme qui a prévalu; — mais la première, avec aspiration, ne manquait certes pas de sens ; — et « impiteuœ », pour « impitoyable ».
Le peuple dit « en errière » pour « en arrière » ; d'où est venu le composé « d'errière », soudé depuis en un seul mot. De même, on avait dit premièrement « d'avant », qui ensuite soudé a fait « devant ». On a mis aussi sur le mot « avant » la préposition « par », et cela s'est écrit d'abord sans soudure, « par avant » ; puis , surcharge nouvelle , on a dit « au par avant » ; enfin tout cela s'est aggloméré en un seul mot : « auparavant ». — Même aventure pour « autour », venu de « au tour ». Et pour « entour » venu de « en tour » ; puis est arrivé « à l'entour » , — d'abord sans soudure, puis enfin soudé et adverbe.
Une autre contraction ou soudure est celle de l'ancien adverbe composé, « ce en dessus dessous », comme l'écrivent toujours Rabelais
et Montaigne, et qui est devenu « sens dessus dessous ». Balzac seul, dans notre siècle, a conservé la forme ancienne et correcte.
Les femmes, sans s'occuper de l'orthographe, ont établi certaines prononciations à elles, qu'elles ont imposées à tout le monde, dans les choses de leur domaine; elles disent « de la ouate », pour « de l'ouate ». « Comme madame X... se déco/te! » pour « se décolleté » . « Elle jarte au-dessous », pour « elle jarret te ». « Elle époustei », pour < elle époussette ».
En général, la société polie, comme le remarquait tout à l'heure Henry Estienne,
1. Molière, dans l'Étourdi, acte IV, scène vu, fait parler Mascarille de la même manière , apparemment d'après quelque Marinette :
Oui-dà, très volontiers, je Vépoustevâi bien.
ouvre la bouche le moins possible , prononce tous les a comme brefs, dit « des gâteaux » pour « des gâteaux », etc.
A l'inverse, dans le peuple, chez les soldats, les ouvriers, les matelots, enfin chez la plupart de ceux qui, pour les travaux corporels, ont chaque jour à déployer leur force, l'habitude est d'ajouter des r, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin des mots. Pour dire « entrer », ils prononcent « rentrer »; pour dire « écurer », ils disent « récurer »; « raiguiser », pour « aiguiser » , « rassortir » , pour « assortir » . Lorsqu'au moyen âge les mots anglais haven et London franchirent la Manche, nos populations du littoral se mirent à les prononcer « Havre » et « Londres », et cette prononciation s'est établie en France.
R n'est pas la seule lettre qu'on intercale ainsi. Quelquefois c'est le t. Ainsi, pour le
mot « cassonade », Ménage note que, de son temps, le peuple disait déjà « cassonade », et que Tune ou l'autre prononciation était également reçue.
Bien plus : il arrive parfois que IV d'abord, le t ensuite, s'introduisent dans le même vocable, par un crescendo d'incorrection. Ainsi le mot « cassole », diminutif de « casse », poêlon de cuivre (de l'espagnol cazuela, et qui a produit le sous-diminutif « cassolette ») était en usage dans notre langue au xvie siècle. Ambroise Paré (XXV, 44) : « Battez-les, puis les mettez dedans une cassole sur le feu ». Telle est la forme première. Puis, quand la « cassole » devint d'un commun usage, le nom s'altéra; un r d'abord s'y glissa; on prononça « cassrole ». Un t s'y introduisit ensuite, du moins dans le parler des gens de cuisine : « cas/role ». Gros barbarisme, par-dessus le petit. Mais ce gros-là n'a point passé dans l'usage comme l'autre.
Telle est l'habitude vulgaire : mettre de la force où il n'en faut pas, exagérer toutes les musculatures.
Cela se montre non seulement dans le parler populaire, mais dans la littérature et dans les arts. Quand ce ne sont pas des incorrections d'orthographe et de phonétique, ce sont des incorrections de goût. Il est bien plus difficile de les démontrer ; elles n'en existent pas moins. Il y en a d'illustres exemples. La vraie puissance, loin de déployer ses biceps comme les Hercules forains , laisse toujours sentir une force en réserve.
Il y aurait beaucoup à dire sur la distinction à faire entre l'usage et l'abus des mots composés. Les Grecs en usaient, mais avec mesure. Les Latins en étaient plus sobres, parce que leur langue (c'est Quintilien qui le remarque) s'y prêtait moins. La française
moins encore : on Ta pu voir par la tentative de Ronsard. Les Allemands en forgent immodérément, et considèrent cela, avec fierté, comme une supériorité de leur idiome.
M. Bréal a bien raison de prendre en main la défense des traits d'union : « cerfvolant, rat-de-cave, œil-de-bœuf », etc. — « En les supprimant, dit-il, on compliquerait parfois de la manière la plus bizarre le travail de celui qui lit *. » Voilà qui est bien dit.
C'est pourquoi je ne saurais partager le consentement qu'il donne, un peu après, aux mots joints ensemble immodérément.
« Demandons à l'Académie, dit-il, qu'elle permette enfin d'orthographier des chédœuvres, comme on orthographie des piédestaux. (Au xvne siècle on mettait en trois parties, pié-d'estal.) »
1. La Réforme orthographique. Revue des Deux Mondes, 1" novembre 1893.
Je ne sais trop comment accorder ce dernier avis avec le premier, non plus qu'un autre passage où M. Bréal exprime aussi un souhait en faveur des mots composés à l'allemande. Je suis tout à fait de son opinion quand il dit : « En fait de langage, il est une loi qui prime et domine toutes les autres : la nécessité d'être clair et le devoir d'être compris » *. Et ailleurs : « Nous n'aurons jamais trop de lumière ».
On est fort enclin chez nous, en ce moment, à supprimer les traits-d'union, et avec eux la clarté et la grâce ; et cela, sous la double influence du germanisme et du télégraphe. On rivalise avec les Allemands, qui font des mots de cinquante lettres; et, en soudant ensemble le plus de mots possible, à cinq centimes le mot, on économise des sous. Cela produit des agglomérations obscures et laides, et cela viole souvent une des règles fondamentales de la langue française.