Sémantique, page
Cependant cette construction vicieuse passe depuis cent ans dans l'usage, et rien désormais ne saurait l'arrêter .
Au lieu de « Il n'y a pas que cela », « Il n'y a pas que moi », « 11 n'y avait pas que les esclaves », n'est-il donc pas bien simple et bien facile de dire : « Il y a autre chose que cela » . « Je ne suis pas le seul qui...». « Ce n'étaient pas seulement les esclaves... »
Une autre tournure également vicieuse provient de la même erreur : « Ce n'est pas rien que... » — « Ce n'est pas rien que de maintenir l'accord entre six puissances ». Ici encore on s'imagine qu'il suffit d'ajouter le mot « pas » pour faire signifier à cette phrase le contraire de « Ce nest rien » ; tandis que l'idée est : « Erreur de croire que ce n'est rien ».
La construction : « // est douteux que cela soit » est fort bonne. Mais, lorsque vous voulez exprimer le contraire, est- il aussi rationnel de dire : « Il n'est pas douteux que cela ne soit », ou même : « que cela soit » ? L'usage irréfléchi et l'entraînement pseudogrammatical ont consacré pourtant cette construction, tandis que la construction seule raisonnable serait : « Il n'est pas douteux que cela est. »
Un « ne » inutile et malencontreux s'est glissé aussi dans la construction: «Je crains qu'il ne vienne. » Ce qui en fera bien sentir l'inconvénient, c'est la phrase exprimant la pensée inverse : « Je crains qu'il ne vienne pas. » Dans celle-ci, le ne pas bat son plein, et à bon droit ; dans l'autre, le ne est une superfélation vicieuse, provenant d'un lati-
nisme copié de travers et hors de propos : le mot latin « ne » se traduit par « de peur que » ; de là timeo ne veniat. Et , quand les Latins voulaient dire l'inverse, ils disaient: timeo ne non veniat.
Un autre ne inutile chez nous, et ne pouvant venir cette fois des Latins, même par mal-entendu , s'est glissé dans la construction des phrases où se trouve un comparatif : « 11 est plus savant que vous ne pensez.» Ce ne est absolument oiseux, et la phrase latine ne présente rien de tel : Doctior est quam put as. Quelques bons écrivains seulement, au xvn° siècle, ont pris sur eux de supprimer ce ne, et ont dit : « Il est plus savant que vous pensez ». Ils sont à imiter. Mais, par contre, d'autres, fort bons aussi cependant, ont renforcé encore cette négation dont il est difficile de rendre compte, et ont dit: «Il est plus savant que vous ne pensez pas. » Et cela se disait ainsi, comme on le voit, dans Molière.
Voici autre chose. Quand on savait parler français, on disait : « Faire connaissance avec quelqu'un. » Ensuite on a dit : « Faire connaissance de quelqu'un. » Après cela, on a dit : Faire la connaissance de quelqu'un », changement peu grave en apparence et qui semble d'abord indifférent, qui ne l'est pas plus cependant que de dire : « Accuser la réception d'une lettre >, au lieu de « accuser réception ». Mais ce n'est pas tout ; ce changement a amené : « J'ai fait sa connaissance », « enchanté d'avoir fait votre connaissance » , formule couramment usitée, mais on ne peut plus inélégante. — Et, dans VA ntony d'Alexandre Dumas, l'héroïne, Adèle d'Hervé, dit : « Une ancienne connaissance », pour dire « un ancien ami » ! C'est le dernier degré de la vulgarité.
Rousseau, dans ses Confessions, avait employé une manière de parler incorrecte : « Causer à quelqu'un », pour signifier « parler avec quelqu'un ». — « La première fois que je la vis, dit-il, elle était à la veille de son mariage; elle me causa longtemps, avec cette familiarité charmante qui lui est naturelle1. » L'exemple de Jean- Jacques fut contagieux; Lamartine, dans ses lettres à Virieu, commet deux ou trois fois cette incorrection. Aujourd'hui, elle est devenue épidémique. — Je lisais récemment que le roi de Siam et son frère, visitant la salle des sculptures au Louvre, avaient pu, grâce à un écho qui répond d'un coin de la salle à l'autre, « se causer comme par téléphone » !