Causeries du Lundi, tome IX, page
a passé jusque dans les vers. Bossuet, lui, ne l'admettait pas, même en prose; il écrit dans une de ses lettres : « Je suis fâché de la mort du père Bouhours, qui était de mes amis; mais je ne lui aurais pas cédé sur le pour que. »
Qu'aurait dit Bossuet de « Pour ne pas que... », rencontré dans le Journal de l'un des deux inventeurs du « style artiste » ?
« Pour ne pas qu'il s'ennuie » !
Une autre sorte d'incorrection, venue, je crois, du Midi, est : « Je leur en défie ».
Une autre encore, très répandue, c'est : « Eviter un ennui à quelqu'un » . « Vous m'éviterez cette course », — au lieu de « épargner, épargnerez ».
« Fixer quelqu'un », pour dire « lé regarder fixement », persiste à s'introduire, mais n'est
pas pur, et ne se défend que par une subtilité spécieuse. Nous allons voir tout à l'heure que Voltaire réprouve absolument cette manière de parler.
« Partir à la campagne » est aussi un solécisme fort usité. — « Préférer... que de... » en est un autre. — Et un autre encore, « Je vous observe que » , pour « Je vous fais observer ».
« En outre de », au lieu de « outre » tout seul, est, comme le remarque Littré , une locution barbare : « En outre » est un adverbe, dit-il, et ne peut prendre de régime ; « outre », étant une préposition, peut en avoir un ; il ne devient adverbial que dans cette locution: « passer outre ».
« Dans le but de », quoique désormais passé en usage, n'en vaut pas mieux pour cela. « On n'est pas dans un but, dit Littré, car, si on y était, il serait atteint...
11 faut dire : dans le dessein, dans l'intention, etc.». — « Remplir un but » est une locution pareillement vicieuse , quoiqu'on la rencontre dans Saint-Simon et dans J.-J. Rousseau : on atteint un but, on ne le remplit pas » .
« En dehors de moi », pour « à mon insu » , était assez étrange. Aussi l'auteur de la Dame aux Camélias a-t-il bien fait de remplacer le premier par le second, aux éditions nouvelles. Dans les premières, Marguerite Gautier disait au père d'Armand Du val : « Si Armand a fait ce que vous dites, je vous jure qu'il l'a fait en dehors de moi. »
« Quiconque » doit être suivi d'un verbe. Non suivi, il est de mauvais français. C'est, je pense, pour se moquer de ce mauvais français qu'on a dit en des vers burlesques:
Triton marchait devant, qui tirait de sa conque Des sons si séduisants qu'ils séduisaient quiconque.
Il est également incorrect d'employer
« non-obstant » d'une manière absolue ; il faut dire : « non-obstant ceci ou cela » , ou « ce non-obstant ». — Chateaubriand, toutefois , a commis la faute de mettre « nonobstant » tout seul. — Et beaucoup d'autres après lui, qui ne sont pas des Chateaubriand. Remarquons, de plus, que le Iraitd'union, dans ce mot, est utile à la clarté; en le supprimant, on induit le lecteur à une mauvaise prononciation, où les syllabes sont mal coupées : no-nobstant, au lieu de « non-obstant ».
« N'empêche que », au commencement d'une phrase, pour dire : « Cela n'empêche pas que », est une forme vulgaire, qui commence à se répandre. On se piquait autrefois d'élégance , on affecte aujourd'hui la vulgarité.
Une manière d'exclamation, née récemment de la gaminerie populaire, est celle-ci : « Ce que je me suis amusé !... » « Ce que nous
avons ri !... » pour dire : « Gomme je me suis amusé ! » etc. Elle s'est rapidement répandue. Voilà qu'on la rencontre môme dans le dialogue des comédies dont l'action est censée se passer sous la monarchie, et dans lesquelles on fait causer des gens de cour !
Par un anachronisme de langage analogue, dans un drame de l'Ambigu, il y a quelques années, Henri IV disait en style d'à-présent : « Monsieur de Biron, vous êtes logique. »
On surcharge non seulement les mots, mais aussi les tours. On ne se contente pas de dire , avec Corneille : « Pour grands que soient les rois », ou bien, avec tout le monde: « Si grands que soient les rois », on écrit parfois de nos jours : « Pour si grands que soient les rois ». Pour et si, c'est trop de moitié, l'un des deux suffit. — La faute est la môme que de dire : « si tellement ».
On peut écrire, à volonté: « Il ne peut passer sans que je le voie », ou bien : « Il ne peut passer que je ne le voie». Mais c'e>t par surcharge incorrecte que plusieurs, y compris Balzac, mettent les deux mots l'un sur l'autre et écrivent : « sans que je ne le voie » .
Tout n'est pas mauvais pourtant dans les changements qui se font sans cesse, un peu au hasard. Voltaire a beau se moquer de Fréron qui employait « vis-à-vis de » au figuré, pour « à l'égard de » ; il a beau , dans la préface de l'Écossaise , faire parler ainsi son prétendu Jérôme Carré, avec les phrases même de Fréron qu'il parodie :
« A Messieurs les Parisiens. — Messieurs, Je suis forcé par l'illustre M. Fréron de m'exposer vis-à-vis de vous... J'espère que M. Fréron sera confondu vis-à-vis des hon-
nêtesgens... » etc. — Il a beau y revenir, dans les Commentaires sur Corneille :
« Aujourd'hui que la langue semble commencer à se corrompre, et qu'on s'étudie à parler un jargon ridicule, au lieu de dire « envers quelqu'un », on se sert du mot impropre « vis-à-vis de » : — « Plusieurs gens de lettres ont été ingrats « vis-à-vis de moi », au lieu de « envers moi ». «Cette compagnie s'est rendue difficile vis-à-vis du roi », au lieu de « envers le roi » . Vous ne trouverez le mot « vis-à-vis », employé en ce sens, dans aucun auteur classique du siècle de Louis XIV... »
Il a beau dire encore, ironiquement, dans une lettre à Linguet : « La langue s'embellit tous les jours . On commence à « éduquer les enfants » , au lieu de les « élever » . On « fixe une femme » , au lieu de « fixer les yeux sur elle ». Le roi n'est plus endetté « envers le public », mais « vis-à-vis le public ». Le Parlement « obtempère » ou « n'obtempère pas aux édits ». Les maîtres d'hôtel
servent à présent des « rostbif de mouton ». Malgré ces réclamations et ces railleries, de fort bons écrivains emploient maintenant « vis-à-vis de », comme Fréron. Et, au surplus , pourquoi « vis-à-vis de » ne se dirait-il pas au moral comme au physique, tout aussi bien que « envers » , auquel il fait concurrence ? — Lui-même , ce mot « envers », pour le remarquer en passant, fut d'abord une surcharge inutile de la préposition « vers », plus légère et plus pure, et à laquelle la société polie, entre autres le duc de La Rochefoucauld et madame de La Fayette, restaient fidèles. « Envers » et « vers » se disaient tous les deux au propre et au figuré.
Tourne2-vous donc envers ici, Jean de Lira, mon bel ami,
chante gaiement Suzanne à Chérubin, en l'attifant du bonnet de sa belle marraine, pour le déguiser en fille.
Indépendamment de « vers » et « envers » , on eut encore « devers » et « par devers ».
Le mot « en », soit pronom, soit particule relative, avait, au xvne siècle, bien plus d'élasticité qu'aujourd'hui. Il pouvait tenir lieu de toute une phrase. Ainsi Don Diègue dit à son fils :
Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ; Viens me venger.