‹ Les déformations de la langue françaiseChapitre 21 sur 45 · Voir Y Appendice III, à la lin du volume · texte numérisé non relu

Voir Y Appendice III, à la lin du volume

elles font partie de sa physionomie. Elles sont quelquefois bizarres; mais, même ainsi, elles ne manquent pas toujours d'agrément. Quelle phrase singulière, par exemple, que celle-ci, pour peu qu'on y réfléchisse : « Qu'est-ce que c'est que ça ? » Luxe de pronoms î trois ce, trois que, sans compter deux verbes être! » Il n'y a point cependant de locution plus courante que celle-là ; et, dans sa négligence, elle ne manque point de grâce. Le vieil Horace de Corneille disait simplement : « Qu'est-ce-ci ?» La locution s'est allongée; elle n'est pas, pour cela, mauvaise, et paraît la plus naturelle du monde. Vaugelas, qui n'était point du tout un pédant, dit avec beaucoup de sens : « C'est la beauté des langues que ces façons de parler sans raison, pourvu que l'usage les autorise. La bizarrerie n'est bonne que là. »

Cette tournure eût mérité d'attirer l'attention de Flaubert, qu'on voit toujours si inquiet du nombre de ses que et de ses qui,

chose à quoi ni Descartes, ni Calvin, ni Pascal, ni madame de Sévigné , ne songeaient guère; tous ces excellents écrivains mettaient des qui, des que, des dont sans compter, autant de fois que le lien du raisonnement le demandait. En ce temps-là, où la raison régnait et gouvernait , où l'on voulait, avant tout, lier nettement ses idées, on ne craignait point les relatifs ; on les multipliait sans gêne, autant que la pensée le demandait; et cela non seulement dans Fintér ieur d'une même phrase, mais encore d'une phrase à l'autre, au moyen de transitions comme : « A quoi... », « Sur quoi... », « Ce que voyant... » , « Ce que ayant ouï... » Mais, quand l'imagination et l'esprit commencèrent à prendre le pas sur la raison, quand l'influence des salons et de la conversation se fit sentir dans les écrits, on cessa d'aimer ces enchaînements ; on préféra les phrases coupées et courtes, qui ne demandent pas autant d'attention à suivre les

idées; les liens furent considérés comme des entraves ; on commença à les proscrire et à leur déclarer la guerre , sous prétexte d'élégance; on prétendit que les pieds se prenaient dans ces phrases à longues queues du temps jadis , et qu'il était plus agréable de pouvoir sautiller d'une idée à l'autre ; que cela était plus clair, moins pédant. Telle est la mode actuelle.

La vérité est qu'il faut user tantôt de l'un des deux procédés, tantôt de l'autre, selon le sujet et l'occasion.

Changements de genre, de nombre, etc.

Outre les altérations ou corruptions des tours de phrase, on peut noter maintes irrégularités et anomalies grammaticales touchant le genre, ou le nombre.

Il y a des noms qui ont changé de genre sans qu'on sache pourquoi. On disait d'abord « un horloge », comme on dit « un éloge ». (L'un et l'autre sont neutres en grec et en latin, et procèdent du même radical). Ensuite on s'est mis, sans aucune raison, à dire « une horloge », tout en continuant de dire « un éloge, un eucologe », etc.

« Aise » est aujourd'hui féminin. Longtemps il a été d'un genre indécis. Ln Fontaine et Saint-Simon le font masculin. Et la locution adverbiale : « A son bel aise. »

« Relâche » est masculin dans son sens général; en termes de marine, il est féminin.

« Sphère », qui est féminin en français comme en grec, a servi à former régulièrement « atmosphère » , féminin aussi ; mais pourquoi « hémisphère » est-il masculin?

« Armoire » , aujourd'hui féminin , a été longtemps des deux genres, à volonté. La forme même du mot était variable aussi : en Bourgogne et en Berry , on disait « ormoire » .

« Losange » était d'abord féminin, il est devenu masculin. — « Bronze » était féminin au xviie siècle1. Charles Perrault, dans son

1. Brundisia, en latin, c'étaient les ouvrages d'art en métal composite fabriqués à Brundisium (Brindes). — Une certaine quantité de mots comme celui-là, qui sont des pluriels neutres en grec ou en latin, ont été traduits tout d'un coup en singuliers féminins français : c'est peut-être à cause de leur désinence en a. Voici, au hasard, quelques-uns de ces mots : Biblia sacra (les livres sacrés), la Sainte-Bible. Orgia (fêtes de Dionysos ou Bacchus), une orgie. Bacchanalia (idem), une bacchanale. Physica, la physique. Ethica, l'éthique. Tympana, timbale. Anecdota (choses inédites), anecdote. Afliza (choses attachées au mur), affiche. Fata (destins), une fade ou fadette, une fée. Festa, fête. Gesta

Parallèle des Anciens et des Modernes, dit : « Qui ne sait que de la bronze fondue se casserait cent fois, plutôt que de plier? »

« Platine » (métal) était également féminin jusqu'à la fin du xvme siècle. Lavoisier lit à l'Académie des Sciences un mémoire sur « la platine, métal inaltérable, et préférable à l'or pour ses propriétés. » A présent, on dit « du platine » et « du bronze. »

(choses faites, exploits), la geste, la chanson de geste. Legenda (choses à lire), légende. Offerenda, offrande. Prœbenla, prébende. Reprimenda, réprimande. Communia (les biens communs), la commune. Débita, dette (qui longtemps décrivit dabte et est encore sensible dans débiteur). Recepta, recette. Mirabilia, merveille. Prœmia, prime. Bis-cocta, biscotte. Insignia, enseigne. Cingula, sangle. Sequentia sancti Evangelii, la suite du Saint Évangile. Evangelia (les Évangiles), « une évangile», en style ecclésiastique, — employé par Boileau lui-même (Satire XI) :

L'Évangile au chrétien ne dit en aucun lieu :

« Sois dévot ». Elle dit: a Sois doux, simple, équitable».

Spatia, une espace, en termes de typographie. — Exempta, une exemple, en termes de calligraphie. — Ardiqua, « une antique ». Folia, feuille. Animalia, aumaille. Yolatilia, volaille. Saliceta, saulsaie. Lur.iinaria, lumière. Metalla (métaux), médaille, qui au xvie siècle, nous l'avons vu, s'écrivait encore médalle.

Le substantif latin potio , « breuvage » , devint dans notre ancienne langue « poison », substantif féminin aussi. Tl n'avait point d'abord un sens défavorable ; ce sens ne vint que plus tard, vers le xvie siècle ; et alors le mot (pourquoi ? on l'ignore) passa du féminin au masculin : un poison, le poison. — Mais dans la langue populaire, au figuré, on dit encore « une poison », pour signifier une mauvaise femme. Quant au sens propre, « poison » au féminin a été remplacé par « potion », doublet qui est le mot latin luimême.

Le mot latin suspicio a donné d'abord en français le mot « souspeçon » , qui se trouve ainsi dans Montaigne, et qui ensuite s'est contracté : soupçon. Il avait été d'abord féminin, et aurait dû le rester. « Notre soupçon masculin, dit Littré, est un solécisme

gratuit. » Puis est venu le doublet suspicion, calqué aussi du latin, et féminin comme lui.

« Laideron » , jeune fille ou jeune femme laide, a varié de genre et d'orthographe. Aujourd'hui, il est masculin et s'écrit « u laidron » ; au xvie et au xvne siècle, on disai et on écrivait « une laideron ». Yver, conteur du xvie siècle : « La bonne laide ron ressemble à la poule, de qui la plume est méprisée, et la chair estimée.» — Voltaire, sur ce mot, varie pour l'orthographe e pour le genre. En 1760, il écrit à d'Argental : « Est-ce vrai que vous vous êtes opposé à la réception de la petite Durancy Pourquoi ? Il me semble qu'on en peu faire une très jolie laidron de soubrette. » En 1762, au maréchal-duc de Richelieu il écrit: « Je vous avertis que mademoi-

selle Corneille est une laideron extrêmement piquante. » — De nos jours on dit décidément « un laidron », au masculin et sans e; c'est ainsi que l'emploie Béranger; et tout le monde avec lui.

Pourquoi « délice » est-il masculin au singulier, et féminin au pluriel? « Orgue », de même : on dit « un bel orgue », et « de belles orgues ». « Amour » est masculin et féminin. Les poètes font le mot « automne » des deux genres , à volonté : « Plus pâle que la pâle automne ». Un orateur de la Révolution a fait « mânes » du féminin. Un académicien de nos jours a conféré le même sexe à « fastes » et dit , par inadvertance : « les fastes romaines ». Tout récemment un écrivain de talent a imprimé « de nouvelles arcanes ». Un peu auparavant à propos des représentations données au théâtre d'Orange,

deux de nos critiques les plus . distingués mettaient au masculin <r l'acoustique ».

A l'inverse, d'autres écrivains mettent au féminin les « effluves » et tes « amulettes ». D'Aubigné, Chateaubriand et Victor Hugo ont fait cette dernière faute , trompés sans doute par la terminaison, qui a un air féminin.

Sainte-Beuve, dans ses Causeries du lundi, tome VI, page 132, parle de « miscellanées brillantes. » Mais c'est sans doute une faute typographique.

Jules Janin a mis également au féminin le mot « pleurs » et a dit : « Ce sujet des pleurs les plus éloquentes qu'un homme ait versées ici-bas » .

Lamartine aussi quelquefois.

Autre bizarrerie de notre langue, désespoir des étrangers : une épithète jointe au mot « gens » se met au féminin quand elle

précède ce mot : « de bonnes gens » ; elle se met au masculin quand elle vient après : « des gens malheureux ». Mais, s'il y a une épithète avant et une autre après, comment faire? Dira-t-on : « Ce sont de bonnes gens bien malheureux » ? De même , dira-t-on : « Cet orgue est excellent, il peut compter parmi les plus parfaites »?

Autrefois l'adjectif, quand il précédait le substantif était invariable. On disait et on écrivait « la grand mère, la grand Notre- Dame, les grand Gardes, la grand rue, la grand place, la grand route, c'est grand pitié, Chaud Fontaine, le marquis de la Vieux-Ville (puis ces deux derniers mots se soudèrent, ce qui fit disparaître l'x). L'orthographe moderne , qui met une apostrophe à la fin de l'épithète dans tous ces mots, est contraire à l'usage ancien;

mais c'est qu'à présent l'épithète s'.iccorde avec le substantif aussi bien devant qu'après.

La langue française avait, dans les commencements, plus de liberté plastique qu'elle n'en a eu par la suite. Un mot n'était pas exclusivement verbe, ou substantif, ou adjectif; il était tout cela ensemble ou tour à tour, selon l'occasion. Le peuple, qui parlait et n'écrivait point, et qui, même à présent qu'il sait écrire, connaît mal les catégories grammaticales, se sert des mots sans savoir ce qu'ils sont. Il s'entend et se fait entendre, c'est tout ce qu'il veut.

Avec le substantif « serpent » on faisait sans difficulté, et sans même y songer, la « rue Serpente ». A côté de l'église Notre- Dame, la rue où logeaient les chanoines s'appelait et s'appelle encore la « rue Chanoinesse ».

« Linge » était substantif et adjectif : on disait « du linge » et aussi « du drap linge ». — Les ouvrières qui travaillaient le « lin » se nommaient ouvrières « linières », et puis cet adjectif devint substantif, comme cent autres ; Yi et le j étant la même lettre, cela fit linjère , puis lingère.

On identifiait le substantif et l'adjectif, à volonté : « La mesure est comble » . « Un homme hypocondre » §. Ou bien l'infinitif avec le substantif : le devoir, le pouvoir, le savoir, le vivre, le dormir, le manger, le boire, le marcher, « le moucher » (Saint- Simon).

Ou bien l'indicatif présent fournissait autant de substantifs qu'on en voulait : la pousse des arbres, la cueille des fruits, les sèmes, les glanes, la loue des servantes, la

1. Au reste, cette liberté existe toujours pour qui sait la prendre . Victor Hugo écrit de Bruxelles à sa femme, le 25 février 1852 : « Le mardi -gras est ici très folâtre et assez farce ».

casse, la gratte, la surface de chauffe, à la nage, une invite, mal-donne, pour votre gouverne, la frappe des monnaies, la purge des hypothèques, la re/èue des cadres, le prix de revient, sans conteste, à confesse, la bâtisse, « la continue », pour « la continuité ». — La Fontaine, livre IV, Fable x :

Ce qui nous paraissait terrible et singulier S'apprivoise avec notre vue Quand ce vient à la continue.

La Motte, Fables, II, v :

Rien ne charme à la continue.

La pointe, action de « poindre » ou de « pointer ». Une ordonnance de police de 1698 défendait aux chiffonniers « de vaquer et aller par les rues avant la pointe du jour », c'est-à-dire avant le moment où le jour point, commence à paraître. — Madame de Sévigné : « A la pointe du jour, je me suis levée ». — Saint-Simon : « Le siège de Mons

fut formé par le Roi en personne , à la première pointe du printemps ».

La locution « changé en nourrice » mérite d'attirer notre attention . 11 est probable que cette locution s'entendait comme si c'eût été c en nourrisse » , c'est-à-dire en nourrissage. L'orthographe importe peu : « brasselet » n'est-il pas devenu « bracelet » ? et « masson » n'est-il pas devenu « maçon » ? Remarquons, en outre, que, à côté de « le nourrisson », l'ancienne langue avait « la nourrisson » , signifiant « nourriture, éducation ». Tous deux, « le nourrisson » et « la nourrisson », viennent du latin nutritionem, dont notre langue scientifique a fait plus tard « nutrition » *.

Une expression analogue à « en nourrisse »

Page 1