Littré, Pathologie verbale, page
ainsi écrit, c'est le mot « coq en pâte », qui s'écrivait jadis « en paste » , autrement dit « pasture » et « pâtée ». — C'est, dit plaisamment Littré, « un coq mis à la retraite, qu'on engraisse avec force pâtée, dans l'intention de le manger : on le tient captif dans un panier, où ayant tout à souhait il profite rapidement ; de là le proverbe « Heureux comme un coq en pâte ». Les Normands disent aussi « comme un coq au panier ». Des Périers emploie cette locution.
On fabriquait aussi, tant qu'on voulait, des substantifs avec les participes passés, soit masculins soit féminins ; plus fréquemment féminins, à ce qu'il semble : une levée, une assemblée, la venue, la bienvenue, des allées et venues, une issue, une battue, une remise, une prise, une buée, une chaussée, une suée, une sai-
gnée, une teinte, une empreinte, une étreinte, une épreinte, une râtelée, une fusée, une volée, une tapée, une raclée, une dégelée , une potée , une tripotée , des visées, des narrées, la traversée, une goulée, une lampée, une flambée, une fricassée, une peignée, une trépignée, à la dérobée, etc.
Parfois aussi avec les participes masculins : un écrit, un reçu, un aperçu, le libellé, l'énoncé, plus ample informé, le décousu, le couvert, un élégant négligé, un levé de plan; « le levé » au xvne siècle, c'est-à-dire le lever du Roi ; dans le Misanthrope, acte II, scène v :
Parbleu ! je viens du Louvre, où Cléonte, au levé, Madame, a bien paru ridicule achevé.
Dans Rabelais : « un grand planté de tripes ». Un résumé, un précis, le bienfondé, un ajouté, etc.
« Circuit », à présent, n'est que substantif; au xvie siècle, il était également
participe passé : « Sire, disait d'Aubigné à Henri IV devenu roi tout à coup par la mort d'Henri III, vous êtes circuit (environné) de gens qui grondent et qui craignent, et qui couvrent leurs craintes de prétextes généraux... »
Tout cela était mixte : verbe, substantif, participe , adjectif tour à tour, à volonté ; indivis, avant les catégories grammaticales, que bien peu de gens connaissaient et que la grande masse des populations ignorait.
Création de mots mal venus ou inutiles.
Il faut des mots nouveaux pour des idées nouvelles, pour des sentiments et des arts nouveaux. Tout mot qui n'appartient pas au fonds premier de la langue a commencé par être un néologisme. Une étude d'un intérêt piquant serait de déterminer l'époque où chaque mot nouveau s'est introduit, rien qu'à partir du xvne siècle.
Voici , par exemple , le mot « insidieux » ; il a été hasardé pour la première fois par Malherbe ; l'Académie a longtemps hésité
à l'admettre ; Chapelain le trouvait « désagréable et dégoûtant ».
Voici le mot « exactitude » ; c'est , dit Yaugelas, un mot que j'ai vu naître comme un monstre, et auquel on s'est accoutumé.
« Savoir-faire », selon le père Bouhours, est un terme tout nouveau , « qui ne durera pas et qui est peut-être déjà passé ».
Bossuet s'excuse d'employer le mot nouveau « démagogue ».
Au mot « effervescence » , madame de Sévigné se récrie : « Gomment dites-vous cela, ma fille? Voilà un mot dont je n'ai jamais ouï parler ».
« Ambitionner » fut attaqué par Vaugelas, et défendu par Thomas Corneille.
« Érudit » et « inconduite » sont dénonces dans le premier quart du xvme siècle comme des néologismes affectés. En sens inverse, « vaillance » est reproché comme archaïque à l'auteur de l'épitaphe de Turenne.
Le père Catrou est le premier qui ait
écrit « sculpter » au lieu de « sculper ». Celui-ci était calqué plus exactement sur l'infinitif latin sculpere. Mais « sculpter » procède, non moins légitimement, du supin sculptum.
Nous devons « bienfaisance » à l'abbé de Saint -Pierre; « suicide » à l'abbé Desfontaines ; « obséquieux » et « investigation » à Jean-Jacques Rousseau.
« Persifler », « mystifier », « égaliser » sont désapprouvés par Voltaire.
« Obligeance » est né sous le ministère de M. de Galonné.
Enfin, le mot « vulgarité » a été risqué pour la première fois par madame de Staël.
Gomme le relief des monnaies s'efface par le long usage, il en est ainsi des mots; ils s'usent par le temps , et ne font plus la même impression sur l'esprit que lorsqu'ils
étaient neufs. Un certain nombre de vocables avaient, au xvne siècle, beaucoup plus de force qu'aujourd'hui : entre autres, « ennui, disgrâce, soin, gêne, déplaisir ». « Des déplaisirs mortels1. »
« Qui pourrait, dit La Bruyère, rendre raison de la fortune de certains mots, et de la proscription de certains autres ? » Il en énumère un assez grand nombre, dont il regrette quelques-uns comme morts, et d'autres qui lui semblent mourants, mais dont plus d'un en a appelé; par exemple, le mot cei'les.
« Certes est beau dans sa vieillesse , et a encore de la force sur son déclin ; la poésie le réclame, et notre langue doit beaucoup aux écrivains qui le disent en prose, et qui