Alfred Delvau
2. Pour, a un kilogramme », « une chromolithographie », € un tramway ». Les étudiants du quartier latin disent en plaisantant « le bouV Mich? », pour « le boulevard Saint- Michel ». Autres apocopes : Dorine, pour « Théoi lorine » ; Toinette, pour « Antoinelte »; Colas, pour « Nicolas »; Bône, pour « Hippone »; Salonique, pour a Thessal «nique»; Aristote, pour « Aristo/e'/ès »; Christophe, pour « Christophore »; archipel, pour « archi-pe/a^o »... etc.
dit-il, la dernière syllabe du mot « Opéra ». Singulière apocope ! ... N'est-ce pas plutôt une piquante métaphore , qui s'entend de reste : un petit être qui trotte sur les planches et qui ronge tout ce qu'il peut ?
Parmi les causes d'altération du langage, il faut noter enfin et surtout le cosmopolitisme, le croisement des peuples entre eux. Assurément cela multiplie les idées, les vues , les points de comparaison ; mais cela contribue aussi à gâter le langage. Les gens, de plus en plus nombreux, qui ont à leur service plusieurs idiomes, les mêlent souvent sans y prendre garde , ou sans attacher aucune importance à ce mélange. Tout s'amalgame de plus en plus.
De là encore proviennent des composés hybrides , issus de deux ou plusieurs langues différentes; soit du grec et du latin
cousus ensemble, tels que « automobile » ou « électrocuter » ; ou bien du français et du grec, comme « bureaucratie ». Mais peut-être ce dernier ne va-t-il pas sans quelque intention malicieuse : dans un pays où, d'habitude, les ministères ne font que passer, les bureaux seuls, restant toujours, régnent et gouvernent continûment, et ce pays par conséquent, même sous le nom de démocratie, n'est en réalité qu'une « bureauxcratie (Yx est tombé par la soudure, comme dans le mot « chevau-légers »).
On veut du nouveau, quel qu'il soit. Si l'on ne sait pas le mettre dans les idées, on tâche de le mettre dans les mots. On entremêle des néologismes souvent mal laits et des archaïsmes mal entendus. Décalquant en français les vocables latins comme « l'écolier limousin » de Rabelais, on ne paraît pas se
douter que, si cette pédanterie était déjà risible il y a trois cents ans, elle Test encore bien plus aujourd'hui. — Et voilà la prose nouvelle, faisant gloire d'employer des expressions « désuètes ».
Quant à la nouvelle poésie, — qu'on me permette de le remarquer en passant, — tout ce qu'elle peut présenter de libertés nécessaires et de flexibilités vivantes se trouvait déjà, quoi qu'on en dise, dans nos poètes de toutes les écoles, depuis la Pléiade jusqu'aux Parnassiens. Seule l'abolition des règles fondamentales de la versification française appartient à certaine jeune école actuelle ; et l'abus des licences les plus excentriques, des plus désagréables phénomènes de prosodie. Telle exception de facture, qui pouvait, sobrement admise, servir çà et là d'assaisonnement, perd toute saveur quand on la prodigue. L'oreille est blessée, à chaque minute, autant que le goût.
On recommence les faux pas de notre
versification au premier âge, et Ton prend cette enfance de l'art pour un art nouveau. Toutes les combinaisons imparfaites que l'expérience avait successivement rejetées, on y retombe, avec fierté.
Mais qu'est- il donc besoin de prétendre écrire en vers, si l'on ne veut garder ni la mesure, ni la rime, ni la raison?
Quelques-uns croient pouvoir se réclamer de Baudelaire et de Banville. Mais Baudelaire savait admirablement la versification et la langue ; nos prétendus novateurs ne connaissent que très imparfaitement l'une et l'autre . Banville , en ses fantaisies les plus vives, demeurait fidèle à la prosodie et au bon sens français, et s'en faisait gloire; dans un pieux et brillant hommage à notre France , il lui disait :
Travaille, ouvrière féconde !
Comme une Pallas à l'œil clair, Tu jaillis du cerveau du monde Avec la lueur de l'éclair ;
Et tu mêles, vierge intrépide, En tes regards éblouissants Les flammes de l'esprit rapide Avec la clarté du bon sens !
Voilà des vers auxquels Boileau eût applaudi . Et réciproquement Banville eût applaudi à ce vers de Boileau :
Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art.
En ce pays de France, ami de la clarté, où la poésie lyrique elle-même brillait par la précision, on devient, soit en prose, soit en vers, imprécis à dessein, parce que, plus l'expression est impropre et obscure, plus on y peut voir ou faire voir de choses à son gré, comme dans la fable du Singe qui montre la Lanterne magique et qui a seulement oublié de l'éclairer.
Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose ; Mais, je ne sais pour quelle cause, Je ne distingue pas très bien.
Les kaléidoscopes de mots sans idées sont des joujoux d'enfants.
L'art des expressions quand il est excessif, la recherche du style, passé une certaine mesure, loin de servir au relief de la pensée, en diminue plutôt l'importance . Le vrai style doit ne faire qu'un avec l'idée, et ne la point dépasser. La couleur, la flamme ou la grâce, ne doit sortir que d'elle.
Il est périlleux d'aimer les mots en euxmêmes, et d'y chercher non seulement des couleurs et des saveurs, mais des odeurs.
Par l'abus des métaphores, on développe en soi une incapacité de penser. Loin de se faire obéir par les mots , on finit par leur obéir.
Voilà quelques-unes des déformations et altérations qui vont se multipliant. La langue française à présent est comme saccagée. On dirait un excellent instrument de musique gâté par des sauvages qui n'en connaîtraient ni l'usage ni le prix.
Sans doute, et nous l'avons fait voir, il s'est trouvé de grosses anomalies dans tous les temps , même dans ceux où la raison avait le pas sur l'imagination. « Les langues les plus sages et les plus savantes sont, dit M. Anatole France, tissues d'inexactitudes et de bizarreries. » Mais il semble que jamais les bizarreries et les déformations ou lésions ne se sont multipliées autant que de nos jours.
Un petit nombre d'écrivains seulement maintient la langue française en sa pureté et en sa gloire par des œuvres originales dans les genres les plus divers. La consolation qu'on en peut tirer n'atténue qu'à demi la tristesse que donne le reste. Ce reste flotte à la dérive, entraîné comme par des courants de folie.
Le langage actuel de telles écoles littéraires serait -il compris de nos écrivains du xvne et du xvme siècle ? On en peut douter.
Ceux môme du commencement de notre siècle, un Chateaubriand ou un Lamartine, l'en tendraient-ils toujours?...
Depuis que Lamennais déplorait la corruption du langage français, cette corruption n'a fait que s'aggraver. Que dirait-il à présent ?
Que dirait notre grand Littré, lui qui, il y aura tout à l'heure trente ans, poussait aussi le cri d'alarme , et qui , avec des expressions si émouvantes, nous appelait tous à défendre notre langue, « non seulement en vue de nous-mêmes, disait-il, mais aussi en vue des étrangers », et nous exhortait si éloquemment « à avoir souci de notre parlure (c'est le mot de nos aïeux), car noblesse oblige » ?
On a cru pouvoir mettre ici quelques observations tirées d'une étude sur le Dictionnaire étymologique de la Langue française et sur le Dictionnaire des Doublets de M. Auguste Brachet.
Étymologie et Doublets sont un complément à ce qui précède, soit pour les déformations, soit pour les transformations.
On ne peut dire qu'on sache véritablement le français, si l'on ne voit pas clairement, presque dans chaque mot et dans chaque tour de phrase, les rapports qui unissent le français moderne au français ancien.
Il faudrait connaître aussi la plupart des filiations ou parentés qui unissent le français ancien, d'une part au latin et au grec, de l'autre aux langues celtiques et germaniques.
Ceux qui , connaissant l'étymologie et la suivant à travers plusieurs langues, saisis
sent d'emblée dans chaque mot tous ses ascendants , toute sa famille , seuls en possèdent vraiment le sens : pour eux chaque vocable a une physionomie expressive et originale. !
1. Cueillir des étymologies, avec les petites histoires qui s'y rattachent, est un divertissement. Exemple : « Escarboucle », de carbunculus (carbo, charbon, braise enflammée), était, selon les uns, le diamant; selon les autres, le rubis. Deux vers latins, attribués à Buchanan, prédisaient à Jacques Ier (Jacques VI d'Ecosse) qu'il périrait quand ïescarboucîe qu'il portait au doigt retournerait au brasier :
« 0 roi Jacques VI, crains les Dieux... »
Sextb, verere Deos; vitœ tibi terminus instat Cum tuus in medio ardebit carbunculus igné.
Un jour qu'il était assis devant sa cheminée et qu'il tisonnait, l'escarbouele se détacha, tomba du chaton dans l'âtre ; il mourut, dit-on, dans la nuit.
Ce qu'on appelle aujourd'hui à bon droit la science de l'étymologie , c'est-à-dire l'explication du vrai sens des mots par leur histoire, n'était autrefois qu'un art fantaisiste. On cherchait à expliquer a priori l'origine des mots d'après leur ressemblance ou leur différence apparentes.
Varron, savant homme pourtant, n'hésitait pas à tirer facere de faciès, parce que, disait-il, celui qui fait une chose lui donne une forme ou une figure. Face serait donc la même chose que façon. — Un certain Figu-
lus expliquait frater, frère, par fere alter, presque un autre (par conséquent, presque le même, à moitié le même).
Ménage croyait voir clairement que le mot rat venait du mot latin mus. Et comment? « On avait dû dire « mus » , puis « muratus » , puis « ratus », et enfin « rat » (!)
Par le même procédé, on faisait venir « laquais » de verna, en inventant deux ou trois intermédiaires : vernacula, etc. Et « haricot » de faba, fève : on avait dû dire « faba », puis « fabaricus », puis « fabaricotus », « aricotus », et « haricot » (7J
On avait dû dire! n'est-ce pas joli ? Equus, cheval, venait, disait-on, d'alfana par un procédé analogue. Sur quoi le chevalier de Cailly fit ce quatrain qui devint célèbre :
Alfana vient d'equus sans doute ; Mais il faut convenir aussi Qu'à venir de là jusqu'ici Il a bien changé sur la route.
Telles étaient autrefois, et même en notre
siècle, les billevesées des prétendus étymologistes. Joseph de Maistre croyait encore que oratio , « parole » , venait de os , « bouche » , et ratio, « raison » ; et cadaver, « cadavre », de caro data vermibus, « chair donnée aux vers » .
Plus récemment même, un membre de l'Institut ne faisait-il pas dériver chagrin de caput gra\e, « tête lourde » ?
Ménage tirait le mot « galetas » de valetostasis, station des valets; Scheler songeait au radical de « galerie » . On avait cité aussi un mot arabe, calata, chambre haute. Diez n'en parlait pas, « ce qui, en l'absence de tout document, était, dit Littré, le plus sage. Quittons le domaine des conjectures , qui ne peuvent pas plus être réfutées que vérifiées, et venons aux renseignements particuliers, qui, dans des significations que j'appellerai fortuites, contiennent seuls explication. Galetas est, de l'efficacité de ces trouvailles, une excellente preuve. En effet, qui
le croirait? c'est la haute et orgueilleuse tour de Galata, à Gonstantinople, qui, de si loin, est venue fournir un mot à la langue française. Galata a commencé par quitter l'acception spéciale pour prendre le sens général de tour, puis il s'est appliqué à une partie d'un édifice public de Paris ; enfin , ce n'est plus aujourd'hui qu'un misérable réduit dans une maison. Il n'a fallu rien de moins que l'expédition des Croisés à la fin du xiie siècle , leur traité avec les Vénitiens qui les détourna de la Terre-Sainte sur Gonstantinople, la prise de cette ville, l'établissement momentané d'une dynastie française à la place des princes grecs , pour que le nom d'une localité étrangère s'introduisît dans notre langue et y devînt un terme vulgaire. Galetas est allé toujours se dégradant : parti des rives du Bosphore dans tout l'éclat des souvenirs de la seconde Rome, il s'est obscurément perdu dans les demeures de la pauvreté et du désordre. »
Ne croirait -on pas entendre l'aimable Antiquaire de Walter Scott, exprimant à son jeune ami M. Lovel les joies de ses trouvailles de bibliophile dans Cowgate et dans Canongate1?
L'identité de forme n'implique pas toujours l'identité de radical. Ainsi louer, dans le sens de donner ou prendre à location, vient de locare ; — louer, faire l'éloge, vient de laudare.
Qui ne serait tenté de croire, à première vue, qu'asperge et asperger sont de la même famille? Il n'en est rien pourtant: asperger, c'est le verbe latin aspergere, répandre sur ; asperge vient du substantif asparagus, contracté suivant la règle de l'accent latin, selon laquelle le second a, qui est bref, se sup-
1. En Savoie, encore aujourd'hui, on nomme «galetas » ce que, dans nos maisons d'autrefois en France, on nommait a grenier », le dessous du toit et des tuiles.
prime, aspar[a]gus ; le premier, sur lequel porte l'accent tonique, se change en e.
Littré , à mon sens , se trompe lorsqu'il dit : « Exaucer, est le même que exhausser: exaucer quelqu'un , c'est le porter en haut , de manière que sa prière soit entendue des puissances supérieures ; et par catachrèse on dit exaucer une prière ».
Voilà, ce me semble, une explication bien compliquée et bien tirée ! — Par bonheur, les yeux du lecteur rencontrent tout de suite après , dans le Dictionnaire : « Eœaudi, écoute, de ex et audire, ouïr ». N'est-ce pas là, bien plutôt, l'étymologie d'exaucer? « Entendis à la prière de quelqu'un », c'est d'abord , premier sens , « y faire attention »; puis, deuxième sens, « acquiescer à cette prière » . — Ainsi . madame de Sévigné, lettre 207 : « Elle ne veut entendre
à nulle proposition ». — La Bruyère, X : « Les raisons qu'il a de ne pas entendre à la demande... ». — Saint-Simon, 28, 70: « La maréchale de Lorge aimait trop sa fille pour entendre à un mariage qui ne la pouvait rendre heureuse ». — Voltaire, lettre au roi de Prusse, 8 : « Je savais bien que mon Hollandais n'en tendrait à aucune proposition ». — C'était bien déjà le sens du latin eœaudire, témoin les vers de Virgile :
... Nulli exaudita Deorum Vota preces que meœ!...
Et le vers de Juvénal, si beau :
Magna que numinibus vota exaudita nialignis,
auquel Massillon semble avoir pensé quand il dit : « Les dons que Dieu vous fait dans sa colère » (en exauçant vos prières inconsidérées).
J'exprimerais également un doute sur l'ordre seulement dans lequel Littré pré-
sente les diverses significations du mot « potence ». Voici comment parle le Dictionnaire :
« Potence. 1° Béquille, bâton d'appui qui a la forme d'un T. Marcher avec des potences...
» 2° Sorte de béquille isolée, nommée appuial, sur laquelle on s'appuie la poitrine pour se reposer debout, quand on est malade...
» 3° Appareil qui sert à mesurer la taille des hommes et des animaux...
» 4e Gibet, instrument de supplice, ainsi dit à cause de la ressemblance de forme avec la béquille... »
Eh bien , il me semble que Tordre chronologique el logique de ces significations est justement l'inverse, et qu'il faudrait les ranger ainsi :
1° Potence (du latin potentia), puissance : droit de haute et basse justice exercé par le seigneur sur ses terres ;
2° Gibet et fourches patibulaires, signe et instrument de cette puissance et de cette justice, dressés sur chaque seigneurie. — La Bruyère, YII : « On voit leurs armes sur le pilier de leur haute justice ». — Au pluriel, « les justices », les juridictions seigneuriales et les gibets ;
3° Béquille, à cause de la ressemblance de forme avec le gibet.
C'est surtout en fait d'étymologie que
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable,
et que le vraisemblable peut quelquefois n'être pas vrai. Il y a de fausses ressemblances bien trompeuses : ainsi quelques-uns voulaient faire venir le mot paresse du grec parésis, qui signifie « relâchement » ; quoi de plus spécieux ? presque lettre pour
lettre, avec le même sens! Il n'en est rien pourtant : paresse vient du latin pigritia.
Si l'on décompose le mot paresse en ses éléments, on voit que, 1° la terminaison esse en français répond à la terminaison latine itia : témoin, tristesse, de trhtitia; mol /esse, demoUitia; largesse, de largua, etc;
2° Que IV de « paresse » correspond à gr en latin : ainsi , « entière » , de intégra ; « noire », de nigra; « pèlerin », de peregrinus ; etc.
3° Que Va du mot français « paresse », est l'équivalent d'un i latin : ainsi, « balance », de bilanx ; « aronde » , de hirundo ; « calandre » , de cylindrus ; etc...
Et Ton arrive, à l'aide de ces trois observations incontestables, à recomposer le mot pigritia , qui est l'original véritable de paresse.
Vient-on vous dire que le mot « journal » descend du mot latin dies, qu'y a-t-il de
moins vraisemblable au premier coup d'œil? Rien de plus vrai pourtant, ni de plus clair : le substantif dies donne l'adjectif diurmis; de là l'italien, giorno, Jornus se trouve déjà pour diurnus dans les textes carolingiens du vme siècle. On disait anciennement j ornai. Louis XIV, nous l'avons vu, écrivait comme il prononçait : ojordui.
Saisir les mots dans leur mouvement et dans leur mue, voilà ce qui importe. Varron déjà disait : « Le langage et l'usage des mots est dans un mouvement perpétuel , consuetudo loquendi est in motu. »
La notion de fixité est fausse ; celle de mutation, de développement, est la seule vraie. C'est un continuel fieri, une évolution incessante.
La grammaire du vieux français montre bien la transition de la langue latine à la langue française. On y voit que c'est la loi de l'accent tonique qui a présidé à ces tranformations.
« Quadragésime » , fortement con tracté ,
est devenu « carême » ; quaternum , cahier ; antecessores, « ancêtres »; episcopus, « évêque » (l'étymologie de celui-ci demeure transparente dans l'adjectif « épiscopal », venu plus tard).
Le mois d'Auguste, des Latins, s'est contracté en Aoust, puis en oût : « Avant Yoût, foi d'animal! », dit la Cigale à la Fourmi, dans la première fable de La Fontaine ; c'est-à-dire, avant la moisson !,
Souvent la consonne du milieu, et parfois la voyelle, sont supprimées par la prononciation rapide qui fait que l'oreille les saisit à peine :
Le latin audire donne en français : au [d] ir, oïr, ouïr.
Laudare : lau[d]er, louer.
Fragiles : fra[g]ïle, fraile, frêle.
Pavor : pa[v]our, peur.
1. On a vu que Voltaire a essayé en vain de ressusciter la première forme dans la date de ses lettres, il met ordinairement « auguste » et non « août ». — Le val et la cité d'Aoste be prononcent val et cité (ïosle.
Securus : sé[c]ur, seur, sûr. — Les vers anciens font voir qu'avant le xve siècle , on prononçait sétir en deux syllabes.
Jejunus : jé[j]un, jeun (à jeun).
Soror : so [r] eur, sœur.
Fodere : fo [d] ir, fouir.
Obedire : obé[d] ir.
Alauda : alau[d]e, aloue ( diminutif, et, alouette).
Rotondus : ro[t]ond, rond.
Natalis : na[t]al, noël.
Medulla : mé[d]oulle, mouelle, moelle.
Crudelis : cru [d]el.
Sudare: su[d]er.
Satur : sa[t]our, saoul, soûl (rassasié). « Quand j'ai bien bu et bien mangé, dit Sganarelle à sa femme, je veux que toui le monde soit soûl dans ma maison. » (Le Médecin malgré lui, acte I, scène i . )
Ainsi les consonnes vont s'adoucissant quelquefois au point de s'évanouir. Et parfois aussi les voyelles : computarc ,
DE LA LANGUE FRANÇAISE. u227
<£ comp[u]ter », compter; ponere, pon're, pondre ; numerus, nom' re, nombre. — Mais, plus tard, « numéro », doublet.
Le p latin s'adoucit en f et en v. Ripa devient rive ; lu^a devient louve ; episcopus , nous venons de le voir, devient évesque; cu&are, couver; curvare, cour&er. Ou bien le v devient g : vadium, gage; vagina, gaine; vespa, guêpe.
LV se change en /, ou réciproquement : cribrum devient crib/e ; parafredus, pa/efroi ; peregrinus, pè/erin ; lusciniola , rossignol ; ranuncula, grenouille1.
Souvent, d'un même vocable latin, sont
1. D'une manière analogue l'italien rivoli, « petits ruisseaux » nous a peut-être donné a rigoles » ; l'espagnol nous offre baca, vache; bino, vin ; des deux côtés des Pyrénées, il y a permutation continuelle du b, du v, du g : frasque, vasque, gascon ; d'où le proverbe : « parler comme un .Basque (ou Vasque) espagnol», et par corruption « parler comme une vache espagnole ». A rapprocher de « arriver comme Mars en carême », au lieu de « marée en carême ».
venus, l'un après l'autre, deux mots français , à des époques différentes , c'est ce qu'on nomme les doublets.
De bilanx est venu d'abord « balance», et puis « bilan ». D' imprimer e, sont venus — d'abord « empreindre » et « empreinte », puis « imprimer » et « impression » ; d'exprimere, d'abord « épreindre » , puis « exprimer » ; du premier des deux , qui a vieilli, Bossuet emploie encore le participe épreinte : « certaines eaux épreintes des glandes... » ; — radiare a donné d'abord « rayer », puis radier, « radiation ».
Ratio a donné d'abord « raison » ; puis, plus tard, « ration ».
Surgere, sourdre; plus tard, surgir.
Gemere, geindre; puis, gémir.
Colligere , cueiller et cueillir ; puis, colliger.
Currere, courre; courir.
Operari, ouvrer; opérer.
Copula, couple; copule.
A Uns, haut ; altier.
Integer, entier; intègre.
Suspicio , souspeeon (dans Montaigne); puis, suspicion.
Mobilis, meuble; puis, mobile.
Modulus , moule; au xie siècle, modle; puis, modèle, module.
Ministerium, meslier (métier); puis, ministère.
Monasterium , moustier (allemand, Munster); puis monastère.
Viridarium ( lieu planté d'arbres , plein de verdure), verdjier; vergier, verger.
Jnsignia, enseigne; insignes.
Cathedra, chaire; chaise.
Auscultare, escouter ; ausculter.
Rigidus , roide ; rigide.
Ruminare, ronger; ruminer.
Tympanum, tambour; tympan, timbale, timbre.
Evigilare, éveiglier; éveiller.
Separare (séparer) a fait d'abord « sevrer » (tenir l'enfant loin du sein).
Les mots de la langue populaire sont faits avec l'oreille et conservent l'accent tonique latin; les mots de la langue littéraire sont faits avec les yeux, et ne le connaissent plus.
Les mots « chétif » et « orteil » sont la transformation régulière , selon les lois phonétiques , des mots latins captivas et articulus, tandis que « captif » et « article », (articulation), venus plus tard, ne sont que des doublets calqués matériellement.
Le mot latin capsa, boîte, nous a donné successivement châsse, casse et caisse. Il y a encore aujourd'hui la « casse » des typographes, sorte de boîte plate et découverte, composée de deux parties, le haut de casse et le bas de casse , et divisée en petites cases pour chaque caractère : les lettres ordinaires dans le bas . — Quant à « châsse », on croirait à première vue qu'il a changé de signification; il n'en est rien.
Ce qu'on nomme la « châsse », contenant les « reliques » d'un saint, signifiait simplement la « caisse » ou cercueil contenant ses « restes », reliquias.
Aujourd'hui encore , en Berry , on l'emploie dans le même sens, et j'y ai entendu une bonne femme de la campagne dire , à propos d'un mort qu'on ensevelissait : « On est après le peigner et l'arranger, il n'est pas encore dans sa châsse ».
De ce même mot capsa est venu le diminutif capsula , « capsule » ; puis , comme nous l'avons vu 1 , « cassole » (avec son sous-diminutif « cassolette » ) ; puis « cassrole » et « casserole ».
Voilà , pour un seul vocable , — depuis « cercueil » jusqu'à « casserole » , en passant par «cassolette », — un clavier assez étendu, et dont encore je n'indique pas toutes les notes (case, casse, cassette, caisse, etc.)