‹ Les déformations de la langue françaiseChapitre 31 sur 45 · Les Misérables, 3e partie, livre Ier, chapitre vu · texte numérisé non relu

Les Misérables, 3e partie, livre Ier, chapitre vu

vers sa source . « Chien » , qui vient du latin canis, donne en picard quien et en vieux français quiénaille, d'où est venu « canaille », qui semble retourner à « canis » .

Le latin ingenium a donné « engin », d'où le verbe « engigner » ou « engeigner » et le substantif « engeigneur » dont le doublet moderne « ingénieur » fait l'effet de revenir directement à son origine, ingenium, génie, invention, instrument, machine, piège. — La Fontaine, plein de l'ancienne langue, emploie encore « engeigner » (Fables, IV, 11) :

Tel, comme dit Merlin, cuide ■ engeigner- autrui Qui souvent s'engeigne soi-même.

1. Cuide, « croit », du vieux verbe cuider, dont le participe présent subsiste dans le composé « outre- cuidant », s'en faisant accroire.

2. Il y a des éditions, soi-disant classiques, qui, n'entendant pas ce vieux et excellent mot, écrivent ici « enseigner » et « enseigne * ; ce qui n'a plus guère de sens, — à moins qu'on ne l'interprète subtilement par a fait lui-même une école », « reçoit lui-même une leçon »? — Les mêmes livres, dans VÉpUaphe que « le bonhomme » avait composée pour

Le peuple, sans savoir ce que c'est qu'étymologie, en fait à sa manière, pour mettre un sens aux mots qu'il n'entend pas bien.

Il y avait à Paris une rue, étroite, longue, obscure, mal aérée, avec de vieilles maisons très hautes et mal tenues, habitée ancienne-

lui-même*, remplacent le mot « soûlait» (solebat, « avait coutume ») par « voulait ». C'est commode, mais c'est absurde.

* Epitaphe d'un paresseux (1659 — La Fontaine ne mourut que trente-six ans après):

Jean s'en alla comme il était venu, Mangea le fonds avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.

Quant à son temps , bien sut le dispenser, Deux parts en fit, dont il soûlait passer L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Imparfait du vieux verbe « souloir ». Mathurin Régnier et Scarron Vont employé aussi. « Quel soin », dit Régnier,

Fait que je ne suis plus ce que je soûlais être ?

Et Scarron :

En grande estime il soûlait être.

ment par les fabricants de ciment, nommés « mortelliers », parce que, dit Littré , « ils brisaient dans des mortiers certaines pierres dures, pour en faire du ciment » ; de là elle s'appela « rue de la Mortellerie ». Or, il arriva qu'en 1832 le choléra y fit de nombreuses victimes, et le peuple alors prit ce mot « mortellerie » dans le sens de « mortalité ». On changea le nom, et c'est la « rue de l'Hôtel-de- Ville » .

Max Millier a écrit d'intéressantes leçons sur le langage populaire et ces sortes d'étymologies instinctives, erronées. M. Ristelbuher également.

« Gomme l'esprit humain, dit Max Muller, a la passion instinctive de découvrir, par voies légitimes ou illégitimes, pourquoi tel nom a été imposé à telle chose , il arrive continuellement que le peuple altère les mots pour se les rendre intelligibles. »

En français , le nom de « courte-pointe » désigne une sorte de couverture, bien qu'il

n'y ait là, comme le fait remarquer Littré, m pointe » ni « courte » ni longue. Le mot vient du latin culcita puncla, qui signifie « couverture piquée », et avait donné régulièrement en français ancien « coulte-pointe » . Conlte, ne se comprenant plus , a été déformé en « courte », qui semblait fournir

1. M. Gaidoz cite un certain nombre de déformations analogues: « de l'eau d'anum », ou « d\lnon », pour « du laudanum », etc. — Le peuple entend dire, d'un bonhomme dont on vante la santé et la longévité : « Oh ! il vivra comme Mathusalem ». Ne connaissant pas trop ce patriarche, ni la Bible, qui le fait vivre neuf cent soixanteneuf ans, le peuple dit, croyant répéter ce qu'il a entendu : « 11 vivra comme Malhieu-salé ». Apparemment parce que, dans son idée, le sel conserve. — Presque tout le monde dit « un orgue de Barbarie » pour « un orgue de Barberi », nom d'un artiste de Modène qui excella et se rendit célèbre à fabriquer cet instrument . — On connaît le minuscule belvédère en forme de tourelle, élevé sur la grande terrasse du parc de Saint-Cloud, d'après le petit édicule que les Athéniens ont consacré à la mémoire do leur grand orateur et qu'ils nomment « la lanterne de Démosthène » . Nos demi - lettrés croient bien faire en rectifiant le nom de la nôtre, et disant : « la lanterne de Diogène », pour faire voir qu'ils connaissent la légende ;

« Je cherche un homme » . — Par une méprise analogue, comme on sait vaguement que « sphinx » est un nom grec, on croit bien faire d'y mettre un y grec, et d'écrire « spht/nx » . « Syrène » pareillement ; « Cr/thare » de même encore. — Et puis, d'autre part, « cotysée » probablement pour la similitude de terminaison avec « élysée ». — Par une bévue analogue, on écrit souvent «c/ioryphée», à cause que ce nom désigne le chef du chœur, x°p6?, tandis que « coryphée » vient de xopuçiq, tête, chef.

Maintes fois, croyant emprunter des mots étrangers, nous ne faisons que reprendre notre bien. Ainsi, le mot « budget », par exemple, est un ancien mot français passé en Angleterre et de là revenu en France. C'est notre ancien mot « pouchette » ou « bougette », bourse. Sully, dans ses mémoires, les Économies royales, raconte que, pour ses entrevues avec le roi (Henri IV), il avait soin de se munir toujours de plusieurs « bougettes », qui est évidemment le même que « pouchette ». — En Bourgogne, la croyance

populaire est que , pendant la nuit de Noël, les torches bénites ont la vertu de détruire les insectes qui dévorent les fruits ; au siècle dernier encore, garçons et filles allaient secouer des torches enflammées autour des arbres pour en faire tomber les insectes :

A chaque branchette Tout plein mes pouchettes,

chantaient les garçons; c'est-à-dire, tout plein mes « poches ».

A chaque bourgeon Plein mes cotillons .

chantaient les fillettes. — Ainsi donc, poche , pochette, pouchette, bougette, ne sont que les variations du même mot, lequel passant en Angleterre et prononcé à l'anglaise a fait « budget », qui a repassé le détroit avec les mœurs constitutionnelles et parlementaires.

Nous avions « tonnelle » (berceau formé de cercles de tonneau, — voûte de verdure) ;

ils en ont fait tunnel, que nous leur avons repris ; et, pareillement, ticket, qui n'est que notre « étiquette » écornée.

Nous leur avons aussi repris comfort, humour, verdict, express, rail, qu'ils avaient reçus de nous autrefois, en les modifiant à leur façon. Chez nous, c'étaient « confort, humeur , véridique , exprès , rais et raie » .

Les Français croient ainsi devoir à l'Angleterre plusieurs choses qui sont à eux. Le jeu de mail était fort usité en France, d'où peut-être il passa chez nos voisins ; et voilà que nous le leur avons repris; mais, au lieu de l'appeler de son nom fiançais, mail, on l'appelle le jeu de crochet.

La vieille France avait aussi le jeu de boules: il se jouait sur une pelouse que les Anglais nommèrent bowling -green, d'où les Français firent boulingrin, et aussi boulevard, pour boule-verd.

« Des mots d'origine et de signification différentes arrivent, dans le cours de la langue, à s'entre-croiser1. » Deux vocables, partis quelquefois de points très écartés, se rencontrent par hasard et s'amalgament bizarrement.

Voilà, par exemple, le mot « abricot ». Le latin, le grec et l'arabe, celui-ci passé en Espagne, puis en France, ont contribué à le produire. Prsecox, «précoce», est, en latin, l'épithète d'un fruit hâtif ou qui mûrit vite. La transcription matérielle en lettres grecques en fit praikokion ; l'adaptation arabe, précédée de l'article, en fit al-barkoûky al-birkoûk; d'où il revint aux langues romanes sous les formes albarcoque, albaricoque (espagnol et portugais), et enfin

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