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A. Darmeateter, la Vie des Mots, page

chez nous aubricot , arbricot , abricot . — A cette même origine semble se rattacher « alberge », sorte de pêche-abricot du Midi.

Corneille, dans le Cid, pour plus de couleur, n'a pas craint d'introduire (acte IV, scène m) un mot arabe, arrivé par l'Espagne, alfange, nom du cimeterre des Maures ( al-khandjar ) :

Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges....

Nouvel exemple d'article soudé au substantif, comme il est advenu à plusieurs autres de cette même double origine:

al-hambra, al-cazar, al-carraza, al-gèbre, al-cool, al-cade, al-guazil, al-garadc, alcoran, al-cali, al-chimie, al-ambic, al-côve, Al-débaran, etc.

Ainsi l'article arabe s'est soudé, en Espagne, avec le substantif plus ou moins contracté ; puis l'article français s'est ajouté par-dessus le premier, qui ne se distinguait

plus (comme nous l'avons vu précédemment dans quelques mots de notre langue même : « hierre » , l'hierre, lierre, le lierre ; « oriot » , l'oriot, loriot , le loriot ; « Fen demain » , le lendemain).

C'est l'inverse des apocopes « la botica, « boutique », pour « l'apotheca », d'où « apothicaire » ; « la Natolie » pour « l'Anatolie » (pays du soleil levant, anatolè); « la Via Pia » pour « la Via Appia » ; vescopo , de episcopus ; « ma mie » pour « m'amie » ; « l'unicorne » (probablement le rhinocéros, rhino-kéras, corne sur le nez), qui est devenu « la licorne », etc.

Par les changements qui se produisent dans la civilisation , telle métaphore , chez les différents peuples, se substitue à telle autre. Les Lalins, peuple agriculteur, avaient tiré du substantif lira, « sillon » , le verbe delirare, « sortir du sillon », de la voie droite, « délirer ». Nous, depuis l'invention des chemins de fer, nous disons à peu près de même, par une métaphore analogue, « dérailler » , lequel vient de « rail » , que nous avons emprunté à l'anglais, sans nécessité, puisque nous avions « rais » et « raie ».

Et du mot « rais » est venu « enrayer » , qui a deux sens, tout opposés: l'un, mettre des bâtons dans les « rais » ou « rayons » des roues, pour arrêter ou ralentir la marche, soit au propre, soit au figuré; l'autre signification, usitée en Berry, veut dire au contraire mettre sa voiture en chemin et dans les « rais » ou « raies » indiqués sur la route déjà frayée.

Un seul mot quelquefois révèle les habitudes, le caractère de toute une race. Les Latins disaient ex-templo pour signifier « à l'instant ». C'est que chez eux toute affaire importante commençait par une cérémonie religieuse ; de là l'expression : « au sortir du temple » , pour signifier : « tout de suite après avoir accompli cette cérémonie ». Le « temple » n'était pas uniquement l'édifice consacré au culte ; ce mot comprenait aussi

l'enceinte idéale tracée dans le ciel par les augures pour y observer le vol des oiseaux et les présages ou auspices (aves specere). — De là aussi le mot contemplari, contempler : observer, dans les limites de ce temple céleste . On voit par là quelle était originairement la puissance de ce mot; comme celle du mot « considérable » qui vient de sidéra, les astres, et qui, dans son origine latine considerare, avait rapport à la contemplation des étoiles.

D'autre part, nous venons de voir les habitudes agricoles du même peuple se peindre dans la métaphore delirare. Elles se marquent aussi dans l'expression rivalis, rivales, « rival, rivaux », c'est-à-dire riverains du même « ruisseau » , rivus, et se disputant l'eau pour les irrigations nécessaires aux cultures.

Nos pères, eux, pour signifier « à l'instant », disaient: « sur-le-champ » (soit du combat ou du tournoi, soit du marché

et de la foire) : peuple soit militaire et chevalier, soit paysan agriculteur. Telles étaient en effet et telles sont encore les deux caractéristiques de notre nation : cette seule expression le révélerait. — Le mot « maintenant » était dans le même sens : marché conclu, la main dans la main : « tope et tingue » (je tope et je tiens).

Sin-embargo, adverbe usité couramment en Espagne et en Portugal pour signifier « sans difficulté, sans obstacle », ne signale-t-il pas des nations maritimes ? On sait que Y embargo est la défense faite par le gouvernement de laisser partir les navires étrangers qui sont dans ses ports.

Le mot Go ahead, « en avant 1 » , n'est-il pas la juste devise de la race Yankee, que rien n'arrête ?

L'adage anglais : Time is money, « Le temps est de l'argent » , ne marque-t-il pas bien un peuple actif, utilitaire, envahisseur de la planète?

« Qui peut savoir ? » Chi lo sa ? disent les Italiens : — nation politique .

Les Turcs disent à chaque instant :

Malesch ! « qu'importe? » — nation fataliste.

Ainsi parfois un mot suffit à caractériser un peuple.

A mesure qu'on apprend les langues, on pénètre mieux les diverses civilisations.

(Voir page 66)

Jean-Jacques Rousseau , dans ses Confessions, partie Ire, livre III :

... « Il (le comte de La Roque) me mena chez le comte de Gouvon, chef de l'illustre maison de Solar... Celui-ci me présenta à la marquise de Breil, sa belle-fille, puis à l'abbé de Gouvon, son fils. Ce début me parut de bon augure. J'en savais assez déjà pour juger qu'on ne fait pas tant de façons à la réception d'un laquais .

» En effet on ne me traita pas comme tel. J'eus la table de l'office ; on ne me donna point d'habit de livrée; et le comte de Favria, jeune étourdi, m'ayant voulu faire monter derrière son carrosse, son grand-

père défendit que je montasse derrière aucun carrosse , et que je suivisse personne hors de la maison. Cependant je servais à table, et je faisais à peu près, au-dedans, le service d'un laquais.

... » Une chose me fit du bien et du mal, en m'éloignant de toute dissipation extérieure, mais en me rendant un peu distrait sur mes devoirs. Mademoiselle de Breii était une jeune personne à peu près de mon âge (dix -sept à dix -huit ans), bien faite, assez belle, très blanche, avec des cheveux très noirs, et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon cœur n'a jamais résisté. L'habit de cour, si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille, dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore plus éblouissant, par le deuil qu'on portait alors.

» On dira que ce n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là. J'avais tort, sans doute; mais je m'en apercevais toutefois; et même je n'étais pas le seul. Le maître-d'hôtel et les valets de chambre en parlaient quelquefois à table (à l'office), avec une grossièreté qui me faisait cruellement souffrir. La tête ne me tournait pourtant pas au point d'être amoureux tout de bon. Je ne m'oubliais point; je me tenais à ma place ; et mes désirs même ne s'émancipaient pas. J'aimais à voir mademoiselle de Breil, à lui entendre dire quelques mots qui marquaient

de l'esprit, du sens, de l'honnêteté: mon ambition, bornée au plaisir de la servir, n'allait point au-delà de mes droits. A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de les faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à l'instant on m'y voyait établi ; hors de là , je me tenais vis-à-vis d'elle ; je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander, j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose , me regarder, me dire un seul mot ! mais point : j'avais la mortification d'être nul pour elle ; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là. Cependant son frère , qui m'adressait quelquefois la parole à table , m'ayant dit je ne sais quoi de peu obligeant, je lui fis une réponse si fine et si bien tournée, qu'elle y fit attention, et jeta les yeux sur moi. Ce coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter.

» Le lendemain, l'occasion se présenta d'en obtenir un second, et j'en profitai. On donnait ce jour-là un grand dîner où, pour la première fois , je vis avec beaucoup d'étonnement le maître-d'hôtel servir, l'épée au côté et le chapeau sur la tête. Par hasard on vint à parler de la devise de la maison de Solar, qui était sur la tapisserie avec les armoiries : Tel fiert qui ne tue pas. Comme les Piémontais ne sont pas pour l'ordinaire consommés dans la langue française,

quelqu'un trouva dans cette devise une faute d'orthographe, et dit qu'au mot « fiert » il ne fallait point de t.

» Le vieux comte de Gouvon allait répondre ; mais, ayant jeté les yeux sur moi, il vit que je souriais sans oser rien dire; il m'ordonna de parler. Alors je dis que je ne croyais pas que le t fût de trop ; que « fiert » était un vieux mot français, qui ne venait pas du mot férus, « fier, menaçant » , mais du verbe ferit, « il frappe, il blesse » ; qu'ainsi la devise ne me paraissait pas dire : « Tel menace », mais « tel frappe, qui ne tue pas. »

» Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie un pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut dé voir clairement sur le visage de mademoiselle de Breil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le premier ; puis, tournant les yeux vers son grandpapa, elle semblait attendre avec une sorte d'impatience la louange qu'il me devait, et qu'il me donna en effet, si pleine et entière et d'un air si content, que toute la table s'empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la Fortune. Quelques

minutes après , mademoiselle de Breil , levant derechef les yeux sur moi, me pria d'un ton de voix aussi timide qu'affable de lui donner à boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais, en approchant, je fus saisi d'un tel tremblement, qu'ayant trop rempli le verre , je répandis une partie de l'eau sur l'assiette, et même sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.

» Ici finit le roman , où l'on remarquera, comme avec madame Basile et dans toute la suite de ma vie, que je ne suis pas heureux dans la conclusion de mes amours. »

(Voir page 68)

M . B . de V. m'écrit , de Versailles , 15 décembre 1897 :

«... Je crois que votre paysanne de Normandie, qui voulait pousser son âne, ne lui disait pas, comme vous croyez l'avoir entendu : « Vas-tu t'émouver ? » mais bien ; « Vas-tu te mouver », forme du verbe mouvoir. »

J'ai parfaitement entendu « t'émouver ». Mais mon honorable correspondant semble croire qu'il y a une différence de signification entre « mouvoir » et « émouvoir ». Or il n'y en a aucune. L'un et l'autre

se prenaient jadis tout aussi bien au physique qu'au moral , — témoin ces vers de Boileau , Satire VI, parlant d'une longue poutre sur une charrette :

Six chevaux attelés à ce fardeau pesant Ont peine à t émouvoir sur le pavé glissant.

Donc, avec l'un ou avec l'autre, la paysanne voulait dire : Vas- tu te mettre en mouvement ?

(Voir page 170)

A propos des violations de la règle du subjonctif, nous avons reçu la lettre suivante :

« Paris, le 28 novembre 1897.

» Monsieur,

» J'ai lu avec le plus grand plaisir, et non sans profit , l'étude que vous avez publiée dans la Revue de Paris sur les Déformations de la Langue française.

» Vous dites quelque part, dans le second : a Les » lettrés eux-mêmes , à présent , violent à chaque » instant la règle du subjonctif... ».

» Me permettez -vous de vous demander votre avis , à propos de cette règle du subjonctif, sur une phrase qui a donné lieu à discussion?

» Une commission avait été chargée en ces dernières années de reviser la liturgie des Églises réformées de France. J étais Je secrétaire de cette commission, et voici la phrase que nous avions insérée en têle d'une prière pour un temps de guerre, à ajouter à la prière ordinaire pour le dimanche matin :

« Et puisque tu as permis que la paix soit trou- » blée, protège nos armées et leurs chefs, et daigne » assurer, si telle est ta sainte volonté, le succès do » leurs efforts... »

» Il nous avait semblé que si , au moment où la prière est prononcée, l'acte exprimé par le premier membre de phrase est passé, les effets de cet acte, exprimés dans le second, sont présents, et qu'ainsi les deux verbes devaient bien être l'un au présent et l'autre au passé. Nous violions peut-être la règle du subjonctif dans la lettre, nous en respections l'esprit.

» Ce non-obstant, on nous a dit que la phrase était incorrecte ; et l'on nous a proposé les correc lions « suivantes : «Et, puisque tu as permis que la paix » fût troublée »,— ou bien: « Et, puisque tu permets que la paix soit troublée... » Le remède nous a paru pire que le mal ; car chacune de ces corrections de forme entraîne une incorrection d'idée, qui est autrement grave, la première en laissant croire que la paix fut troublée — et ne l'est plus ; la seconde en

faisant supposer que c'est au moment même où l'on parle que la paix, par la permission de Dieu, commence à être troublée.

» Je vous serais infiniment obligé, Monsieur, si vous vouliez bien éclairer notre religion sur ce point controversé : car, sans avoir la superstition de la grammaire, nous tenons à prier Dieu en bon français.

» Veuillez agréer, etc.

» E. LACHERET,

» Pasteur de l'Église réformée. »

Cette analyse me paraît juste et fine, et pour ma part j'y souscris entièrement.

(Voir page 2 il)

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