Id., Md
(( Article exclusif », dans la langue commerciale de nos jours, semble signifier « vendu par notre maison exclusivement ».
En passant d'une langue à l'autre, tantôt le sens s'élargit, et, par exemple, carpentarius, qui en latin signifiait seulement « un charron » (de carpenlum, « char »), est devenu en français « un charpentier »; — tantôt il se rétrécit, et jumentum, « une bête de somme », n'est plus aujourd'hui q\ï une jument. Il y a, dans ces transmissions d'une langue à l'autre, de singuliers caprices, des contradictions : le latin caballus, qui signifiait à peu près « une rosse », s'est ennobli en devenant « cheval »; et l'allemand Ross, qui est « un cheval », s'est dégradé au contraire en devenant « ?*osse ».
Les mots, comme les gens, ont leurs vicissiludes, leurs fortunes diverses, leurs
déchéances ou leurs promotions. Tandis que les uns descendent, d'autres, de très bas, montent très haut. Ainsi le cornes stabuli, « comte ou compagnon de Yétable », c'est-à-dire « chef de l'écurie » , est devenu par degrés « le connétable », le premier personnage du royaume après le Roi. Les « gardiens des chevaux » sont devenus « les
Il était une fois, comme disent les contes de fées, une jolie nymphe, nommée Syrinx. Poursuivie par un dieu amoureux d'elle , elle en appela un autre à son aide, lequel, pour la sauver, ne trouva autre moyen que de la changer en roseau ; et le roseau se nomma comme elle. — Le premier dieu
1. Arsène Darmesleter, la Vie des Mots, pag>î 93: « Maréchal, de l'ancien haut-allemand Marscalc : valet (Scalc) de cheval (Mar). »
alors en coupa des tuyaux, dont il composa une flûte, qui prit son nom à lui, « la flûte de Pan », et qui garda aussi son nom à elle: syrinx ou syringe. Mais, ô vicissitude affreuse! lorsque, d'après l'oiseau nommé ibis (selon le récit d'Hérodote), la médecine eut inventé l'instrument de « Monsieur Fleurant », celui avec lequel les garçons apothicaires et les matassins poursuivent « Monsieur de Pourceaugnac », ne voilà-t-il pas qu'on donna à ce tuyau le môme nom, syringe ou syringue, et enfm « seringue », par adoucissement ! — Ainsi les noms eux-mêmes habent sua fata ! Celui-là fut donné encore, jadis, aux sépultures des rois d'Egypte, parce que ces tombes étaient creusées dans le roc comme les tuyaux de la flûte de Pan. — Et aujourd'hui enfin , « une syringue » signifie également, en grec, une fistule, et un tunnel.
Le mot guvoUxoç, ô vicissitude encore! a vu sa condition décroître, après qu'elle
4i LES DÉFORMATIONS
avait crû. « Eunuque », littéralement « gardien du lit » ou valet de chambre (tel est le sens primitif), était devenu sous le basempire moins une fonction réelle qu'un titre honorifique auprès des princes, à peu près comme en France « gentilhomme de la chambre du Roi », sous la monarchie absolue; et puis, il est redescendu après avoir monté, et a pris sa dernière et unique signification désormais dans les harems.
Il y a des mots qui apparaissent sous un faux jour, quand on perd de vue l'étymologie. « Cimetière » signifie simplement « dortoir », y.st^Yjr^c^v, « lieu où l'on dort », de xotfAttu, dormir : rien de funèbre dans ce nom.
« Myosotis », pour les âmes poétiques, signifie: * Ne m'oubliez pas », comme pour les Gretchen Vergiss mein nicht ; en réalité,
ce nom veut dire « oreille de rat », à cause de la forme de ses feuilles. — Les jeunes filles de nos campagnes appelaient celte jolie petite fleur « Plus je vous vois, plus je vous aime » ; ou bien : « Les yeux de la Sainte-Vierge ».
Les mots qu'on nomme « diminutifs »
ne désignent pas toujours des objets plus petits. Il y a, ici encore, bien des hasards. Si une « fourchette » est plus petite qu'une « fourche » , la « brochette » , ( cê=)icr/.cç) qu'on a apportée de Louqsor sur la Place de la Concorde, est plus grande qu'une « broche » (Utkoq).
Puisque les langues sont faites par tout le monde, nécessairement elles contiennent beaucoup d'à-peu-près . L'expression est tantôt trop large, tantôt trop étroite. Aussi
les mots n'expriment-ils pas toujours pour tous la même chose.
« La pensée populaire, qui aime l'image et la sensation, n'a pas toujours des idées nettes et précises ; elle confond des choses différentes, en se laissant entraîner par des rapprochements vagues et inexacts...»1.
« Ramage » (du latin ramus) signifiait d'abord rameaux ; puis, par idée avoisinante, il est venu à signifier « chant des oiseaux dans la ramée ».
Il ne faut pas seulement considérer les mots un à un, il faut les voir aussi en leurs groupements habituels. Dans les locutions composées de plusieurs vocables accoutumés à être ensemble (c'est une fine remarque de Max Bonnet), « ces mots agissent les uns sur les autres , et prennent