Arsène Darmesteter, la Vie des Mots
chacun une partie de la signification de leurs associés » .
Us accomplissent leurs fonctions en groupe, pourrait-on dire, comme un ministère homogène et solidaire.
Par là, se dégage souvent de la combinaison des mots un sens qu'aucun d'eux n'exprimait, — à peu près comme les couleurs agissent les unes sur les autres par voisinage et par reflet, ou bien par contraste heurté et par dissonance harmonique.
Voilà pour les changements de signification . — Voyons , en second lieu , comment les mots changent de prononciation et de forme.
Changements de prononciation et de forme
Les changements de prononciation sont imperceptibles, mais incessants. Tous les vingt-cinq ans environ, les étrangers qui reviennent dans un pays s'en aperçoivent. — On peut constater ces changements, non les enrayer.
Nous n'ignorons pas les progrès qui ont été faits depuis une trentaine d'années en tout ce qui touche à l'histoire de la prononciation. Aussi prions-nous le lecteur de considérer ce qui suit comme de simples indications qui ne prétendent point à la rigoureuse précision scientifique.
Aux premiers siècles de la langue française , la voyelle des pronoms possessifs ma, ta, sa, quand elle se trouvait devant un mot commençant par une voyelle ou par une h muette, s'élidait, ainsi qu'elle fait encore, en pareil cas, dans l'article le ou la : /'affaire, /'étude, /'image, /'omnibus, /'usine, /'herbe, etc. On disait donc en élidant : « m'amie, m'amour, f'espée, s'enfance » ; dans les épitaphes : « Dieu aye s'âme ! » pour « Dieu ait son âme! ». A la fin du xrve siècle, tout en conservant cet usage pour l'article la, on l'abandonne incorrectement pour ma, ta, sa, que Ton remplace par les pronoms masculins mon, ton, son, devant les substantifs féminins commençant par une voyelle ; ce que Littré appelle avec raison « un criant solécisme ».
11 n'est resté de l'usage ancien que deux débris : « m'amour » et « m'amie ». Mais qu'est-il arrivé ? C'est qu'on a d'abord soudé l'un et l'autre, et qu'ensuite on a recoupé le second en deux, mais tout de travers ; de
« m'amie » on a fait « ma mie » ; et « une mie », pour signifier une bonne d'enfant. Saint-Simon, parlant de madame de Maintenon et de ses sentiments pour le duc du Maine : « Elle l'aimait, dit-il, plus tendrement qu'aucune mie ni qu'aucune nourrice ». — Voltaire seul, en dépit de l'usage vicieux, continue avec raison à écrire : « m'amie », comme dans la vieille chanson : « J'aime mieux m'amie, ô gué! »
Quant à « m'amour », qui devrait s'écrire aussi avec une apostrophe, une édition de Molière, imprimée cependant chez Firmin Didot, le met en un seul bloc, bien à tort; c'est au moment où le malade imaginaire dit à sa femme : « Allez mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il vous expédie ce que vous savez ».
Et, dans la locution courante « faire des mamours », l'apostrophe généralement a sauté aussi, mais à tort.
On disait et on écrivait d'abord en deux
mots « mon sieur » et « ma dame »; les mots se sont soudés si bien , qu'on dit aujourd'hui « cher monsieur » et « chère madame ». Le peuple, en Belgique, a soudé de môme « ma » avec * tante » ; une petite chanson très gentille dit : « Il m'a emmenée chez sa matante1. » L'ancien mot français est « ante », du latin amita, l'accent tonique sur le premier a. A ce mot « ante » s'était soudé peut-être le pronom possessif ta, avec élision, ce qui avait produit « Tante ». Dans cette hypothèse, le mot wallon « matante » mettrait un second pronom possessif sur le premier.
L'article, lui aussi, s'est parfois soudé avec le substantif; exemples : « lierre », « loriot », « lendemain ». L'ancienne forme légitime, « hierre », du latin hedera, se trouve encore dans la bouche des paysans de plusieurs provinces. On disait donc d'abord
1. De même, en patois lillois, on dit : « Notre monfré », pour « notre frère »*
régulièrement « hierre » et « l'hierre » ; puis l'article s'est agglutiné ; Yh étant tombée, on a eu « lierre » , et on a superposé un second article, on a dit et écrit « le /ierre ». De même «loriot» est devenu « le /oriot ». On disait premièrement : le jour en demain, « l'en demain » ; puis ces trois mots se sont soudés en un : « lendemain » ; et alors on a remis un second article pardessus le premier : « le /endemain ».
Une fortune analogue est échue aux deux petits mots très courts , « hui » et « heur ». Ils tenaient si peu de place qu'ils disparaissaient presque : on a senti instinctivement le besoin de les étoffer. Pour le premier des deux, « hui », qui signifiait « en ce jour », au lieu de continuer à dire « hui » tout seul, on s'est mis à dire « au jour d'hui » ; ensuite ces mots se sont cousus ensemble, comme « l'en demain ». Enfin, dans le peuple, on a renforcé i ncore
ce quadruple mot, on a dit « au jour d'aujourd'hui » ; cela fait sept mots, pour un de trois lettres. Et Lamartine , jusque dans une ode, celle qui est adressée à lord Byron, a cru pouvoir risquer cette expression populaire :
Et nous n'avons à nous que le jour d'aujourd'hui !
Louis XIV, qui n'était pas fort en orthographe, écrivait par deux o, « ojordui », — ce qui indique, pour le remarquer en passant, que les diphthongues des deux premières syllabes, au et ot/, se prononçaient alors toutes les deux à peu près comme un o bref. (Au sonne encore ainsi dans « mauvais » et dans « paupière ».) Et Saint-Marc Girardin, en son adoration du xviie siècle, prononçait de la même manière que le grand roi écrivait : « ojordui ».
Ce mot soudé amène, de nos jours, une forme peu correcte et disgracieuse. Quand on parlait purement, on disait : « jusqu'aujourd'hui », comme Racine dans Athalie,
acte II, scène vu : « Le ciel jusqu'aujourd'hui ». A présent, où Ton a l'oreille peu sensible, presque tout le monde dit : « jusqu'à aujourd'hui » ; ce qui de nouveau fait deux articles l'un sur l'autre.
Quant à « heur », contraction du latin augurium, « augure », on l'a étoffé, lui aussi ; on a dit : « bon heur ou mal heur » ; puis chaque épithète s'est soudée au substantif : bonheur, malheur. Et « heur » ne s'est plus trouvé que dans l'ancien proverbe : « Heur et malheur », et dans l'adjectif « heureux ». Mais Corneille l'employait encore très bien tout seul et sans épithète :
Rodrigue, qui l'eût cru...?
— Chimène, qui l'eût dit... ?
Que notre heur fût si proche et si tôt se perdît?
Par un instinct analogue peut-être , à Paris et même dans toute la France, on prononce : « Je / l'aime », « je / l'adore », voulant sans doute que ce pronom si court, abrégé encore par l'élision de la voyelle , ne
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se perde pas. La preuve c'est que, quand la voyelle n'est pas élidée ( par exemple, dans « je le veux », ou « je la tiens »), on ne double pas la consonne, on ne dit point : « Je l le veux, je / la tiens ».
M. Auguste Brachet a démontré que, selon les lois de la transformation phonétique, e long des latins devient ordinairement oi en français : me, « moi » ; te , « toi > ; se , « soi » ; regem , « roi » ; /egem , <r loi » ; vélum, « voile »; tela, « toile »; s&ragïnta, « soixante » qui évidemment se prononçait d'abord « seyante », et qui aurait dû continuer à être prononcé ainsi.
Du latin avena était venu d'abord avene, qui allait plus tard devenir avoine, mais qui déjà , sans doute , se prononçait ainsi , ou à peu près. J'ai connu encore, dans le haut du faubourg Saint- Jacques, tout à côté du jardin de Chateaubriand, donnant sur le
boulevard d'Enfer, le « Cul-de-sac Longue- Avène », aujourd'hui disparu.
Celui qui donnait Y avoine aux chevaux du roi s'appelait son avenier.
La même diphthongue oi, dans le prénom de François, a gardé sa prononciation ancienne; elle l'a perdue et changée en ai dans le nom de notre nation : les Français. Autrefois l'un et l'autre se prononçaient de même, étant le même effectivement. Dans la satire de Boileau, l'un des deux hobereaux, qui se pique de littérature, dit:
A mon gré, le Corneille est joli quelquefois, En vérité, pour moi, j'aime le bon irauçois.
La rime indique que l'ancienne prononciation subsistait encore du temps de Louis XIV. De même, dans les Plaideurs, quand Chicaneau surprend sa fille lisant un billet, Léandre, pour l'éblouir et le désarmer, lui dit que c'est un exploit d'huissier :
Monsieur, c'est un expluit.
— Quoi ! c'était un exploit que ma fille lisoit !
dit le vieux plaideur attendri : autre exemple de la prononciation du temps. — Et ceux-ci encore. Philinte répondant au Misanthrope :
Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, 11 faut bien le payer de la même monnoie.
Et dans le Cid, acle V, scène n, Rodrigue, enivré d'amour et d'espoir, s'écriant :
Paraissez, Navarroi's, Maures et Castillans!...
Ici la prononciation ancienne, plus pleine, plus sonore, plus conforme par conséquent au sentiment du héros, doit être conservée religieusement pour cette occasion unique.
C'était sous les Valois que l'influence italienne , avec Catherine de Médicis , avait commencé d'amollir notre prononciation.
Henry Estienne note le fait, dans ses Dialogues du Nouveau langage francois italianisé, principalement entre les courtisans de ce temps. Il leur impute la quasi disparition ou la déformation dans notre langue de l'excellente diphthongue oi , si pleine et si belle .
« Ne vous souvient-il pas de ceux du même pays qui prononcent madamiselle, pour éviter ce mauvais passage qu'il leur fauldroit passer en la pronunciation de « madamoiselle » ? Quant à François, Anglois, Es<oçois, Milanais, il y a longtemps que plusieurs d'eux ont confessé n'avoir pas la langue bien faite pour les prononcer; et, suyvants leur langage naturel qui dit Francisé, Inglésé, Scocésé, Milanésé, ont été fort joyeux d'être quittes pour dire pareillement en parlant la nostre, Francès, Angles, Escocès, Milanès. . . Et je sçay bien qu'entre vous courtisans vous trouvez tous ces mots de trop meilleure grâce, pource qu'ils sont plus mignards, et qu'ils ne fault pas que les dames ouvrent tant la bouche, comme aussi elles en font quelque conscience, ou au moins le semblant. Tant y a que, par succession de temps, si on vous veut croire et à vos compaignons, les François deviendront totalement Francès, les filles et mignons de
cour ne pouvant prononcer François avec sa diphthongue majestueuse. »
Quelquefois au xvie siècle, cette diphthongue oi se prononçait mollement oué. Dans les diverses éditions de Montaigne, on écrit indifféremment miroir et miroiter. — Jusqu'au xviiic siècle, on écrivait, indifféremment aussi, coiffe et coëffe, boîte et boëte. Cette dernière forme se trouve encore dans une lettre autographe de Balzac, que je possède. — Poète se prononçait par les uns en deux syllabes, par les autres en trois. — Moelle se prononçait jadis en trois syllabes, témoin ce vers de Rotrou, dans sa tragédie d'Hercule mourant, acte IV, scène n :
Ce corps est épuisé de sang et de moelle.
Même après que les esprits amoureux de l'ordre et de la raison eurent beaucoup fait pour régulariser notre idiome et pour fixer la