‹ Les déformations de la langue françaiseChapitre 9 sur 45 · GO LES DÉFORMATIONS · texte numérisé non relu

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prononciation, bien des choses encore étaient indécises; et les poètes usaient volontiers de toutes sortes de libertés pour les formes des mots et pour la prosodie. La Fontaine fait rimer « étroite » avec « belette ». Molière écrit indifféremment, selon le besoin du vers et de la rime, « trouve » ou « trouve », « filleule » ou « fdlole », — celui-ci plus près de l'étymologie latine, filiola.

Dans Andromaque, Racine fait rimer « croître » avec « maître » : donc on prononçait « creutre », si l'on voulait. Je serais bien tenté de croire que, chez Corneille, dans Mèdèe et dans le Cid, le mot « pâmoison » se prononçait « pâma/son ». Car, dans la Chanson de Roland, on lit :

De pasmeïsun guariz , ne revenuz.

« Graine » a fait d'abord très régulièrement « grainier »; puis, moins bien, grenier;

DE LA LANGUE FRANÇAISE. Gl

« égrainer » est devenu égrener ; « vilainie », vilenie ; « fontaine » a fait premièrement « fonlainier » , puis fontenier ; « payer » a fait « payage », puis péage.

On prononçait et on écrivait indifféremment croyance ou créance; seyant ou séant, etc. La prononciation était mal fixée. A vrai dire, elle ne l'est jamais, que d'une manière provisoire.

La « royne », féminin du « roy », chez François Villon , rime avec la « Seine » :

Semblablement où est la royne Qui commanda que Buridan Fust jeté en ung sac en Seine ?...

L'Académie, dans ses Observations sur le Cid, reprochait à Corneille d'avoir compté le mot « meurtrier » pour trois syllabes. Cependant cette prononciation a prévalu; et l'autre, en deux syllabes, devait être

difficile, quoiqu'elle fût alors usitée : ouvrier, sanglier, ne comptent que pour deux syllabes dans Molière, dans La Fontaine.

« Paysanne » dans VEcole des Femmes, compte pour trois syllabes seulement :

Et la bonne paysanne, approuvant mon désir...

« Carrefour » pour deux à volonté, que Molière, écrit « carfour » :

Le notaire qui loge au coin de ce carfour.

La Fontaine disait , comme il lui plaisait et comme il plaisait à son vers « l'araignée » ou F « aragne » , « la fourmi » ou « la fourmis ».

Tous les poètes jusqu'au xvne siècle, écrivent indifféremment « or, ore, ou ores (ce dernier est resté dans la locution « d'ores et déjà »).

Ils écrivent également ad libitum : « avec, avecque, ou avccques; — guère, ou guères; naguère ou naguères » .

Et les prosateurs aussi : « jusque, ou

jusques ». La Bruyère ordinairement met plutôt ce dernier.

De même que Ton avait passé de la prononciation roine sonnant comme « roi » à la prononciation reine, pareillement dans le verbe voir on passa du futur régulier « je voirai », forme constante dans Rabelais, à la prononciation « je vèraà », puis à la fausse orthographe « je verrai », — tandis que le futur demeura régulier dans le composé « je pourvoirai ».

Le verbe « cheoir » faisait à l'indicatif présent « il cheoit » ou « il chet » ; au futur, « il cheoira « ou « cherra ». Dans le conte du Petit Chaperon rouge, le loup, à l'intérieur de la cabane, crie à la petite fdle qui frappe à la porte : « Tire la bobinette, la cheviliette cherra » . C'est-à-dire : la cheviliette qui sert de verrou tombera, et tu pourras entrer.

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On prononçait et on écrivait, à volonté, « que je dise » ou « que je die » — « je laisserai » ou « je lairrai », celui-ci non seulement dans la chanson des petites filles dansant en rond :

La belle que voilà,

La lairrons-nous entrer ?

mais dans le chef-d'œuvre de Corneille (le Cid, acte V) :

Et le Ciel, ennuyé d'un supplice si doux,

Vous lairra, par sa mort, Don Sanche pour époux.

Et cent autres libertés pareilles. Le langage du peuple n'était point méprisé. Loin de le fuir, les meilleurs écrivains se plaisaient d'y nager en plein courant. Malherbe se vantait volontiers de prendre des mots et des tours aux crocheteurs du Port-au-Foin. De là l'heureux mélange d'expressions familières qui, chez lui, comme chez Corneille et chez Bossuet, rehausse la majest; du style et donne plus de mordant à la grandeur.

Envoyer faisait d'abord, au futur, très régulièrement, fcnvoyerai. Et cette forme se lit dans nombre de lettres administratives du xvne siècle; et aussi dans les lettres particulières de Boiieau à Racine. Puis, la prononciation se contractant, Yy fut remplacé par un i : fenvoierai ; ensuite, altération analogue à celle qu'avait subie le futur du verbe voir, et corruption encore plus forle, on se mit à prononcer f 'enverrai, et, après l'avoir prononcé, on l'écrivit. Et il y eut un barbarisme de plus, passé dans la langue.

Du latin ferire , « frapper » était venu en français « férir » , qui , au lieu de se conjuguer « je féris, tu fôris, il férit », se conjuguait « je fiers, tu fiers, il fiert ». De ce dernier vint « fier-à-bras » qui perdit son t, parce qu'on ne le prononçait pas.

Tout le monde connaît la charmante histoire que conte là-dessus Jean-Jacques dans ses Confessions*.

De même, du latin queerere, « chercher », le français avait fait « quérir », qui, au lieu de se conjuguer « je quéris, tu quéris, il quérit », se disait « je quiers, tu quiers, il quiert ». Les composés « acquérir, requérir » , suivaient la même conjugaison. L'indicatif présent « j'acquiers » , « je requiers », faisait d'abord au futur « j'acquierrai », « je requierrai », qui était régulier. Mais Yi fut mangé , à tort : d'où vint la forme irrégulière « j'acquerrai », « je requerrai », qui est également passé en usage.

Aujourd'hui encore « asseoir » ou « assoir » fait « je m'asseois » ou « je m'assois » ou

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