Erlenmeyer fils, in Corresp. BL
■ 4. Bachelez. Étude sur une variété particulière de la folie héréditaire, Th. de Paris, 1870.
insistent de nouveau sur les caractères des folies héréditaires et sur leurs stigmates physiques dont l’importance peut être considérable au pointde vue médico-légal.
Culletre (1884) ‘ montre que le facteur le plus important des dégénérescences est l’hérédité morbide. Les autres facteurs ne font que la renforcer.
Depuis 1880 enfin, l’école de l’admission de Sainle- Anne a attaché tous ses eftbrts à la délimitation définitive du groupe morbide des dégénérés.
C’est l’exposé de ses idées qui fera l’objet des chapitres suivants. En 1885, à la suite d’un travail sur les perversions sexuelles présenté par l’un de nous à la Société médico-psychologique, s’ouvre une longue discussion sur la folie héréditaire. De nombreux orateurs prirent la parole. Tous ou presque tous admetfent l’existence des folies héréditaires, sans être pourtant d’accord sur les types morbides à y introduire. Un gros point de dissidence paraît surtout avoir reposé sur la -. confusion établie entre les termes folie héréditaire et folie des dégénérés. Bien des discussions eussent été ] évitées, bien des malentendus eussent été dissipés | depuis longtemps si Morel lui-même avait pris soin de j substituer le terme de dégénérés à celui d’héréditaire | dans sa classification. C’est d’ailleurs à propos de l’in- ’d terprétatiou à donner aux délii’es que les opinions les ^ plus contradictoires ont vu le jour. A cet égard, il |
1. CuLLERRE. Des dégénérescences psycho-cérébrales dans les milieux ^ ruraux, Ann. med. psych., 1884.
LES ÉTATS DE DÉGÉNÉRESCENCE DEPUIS MOREL. 53 existe encore à l’heure actuelle une certaine confusion.
Jetons un coup d’œil en arrière, à propos des délires, comme nous l’avons fuit à propos des aliénations lucides, de la manie raisonnante et de la folie morale; nous verrons mieux ainsi quelle est la situation réciproque des délires vésaniques et de la doctrine des dégénérescences. Nous serons très brefs pour cette partie de notre historique, nous réservant d’étudier plus longuement la question dans un travail destiné spécialement à l’étude des psychoses dégénératives.
Pour Esquirol et Ferrus, on l’a vu, les folies primaires furent plus ou moins toutes des monomanies ou des délires partiels. Lasègue fit en 1852 un premier effort pour grouper ensemble toutes les monomanies dans lesquelles prédominait l’idée de persécution. 11 vit même que, dans certains cas, le persécuté se transformait en mégalomane, mais il n’eut garde de mettre à part ces persécutés qui restèrent confondus avec ceux qui tantôt guérissent, tantôt tombent dans la démence, tantôt abandonnent leurs idées de persécution pour verser dans une autre forme délirante que la mégalomanie. Il ne vit que les manifestations extérieures du mal, sans se préoccuper du substratum mental. Chemin faisant, les autres délires primaires restaient ce qu’ils avaient été jusqu’alors, autant d’entités morbides étiquetées d’après le contenu des idées délirantes.
Lorsque Morel imagina ses aliénations héréditaires, toutes les vésanies y trouvèrent leur place à l’exception d’une seule, le délire de persécution, qu’il fît procéder d’une transformation de sa névrose hypochondriaque. Lui aussi observe que certains persécutés peuvent devenir mégalomanes, mais il ne voit pas combien diffère, quand ce ne serait que cliniquement, celui qui devient mégalomane par la progression même de sa maladie, païenne transformation syllogistique de ses idées délirantes, de celui chez qui la mégalomanie est absolument fortuite. On n’expliquera jamais comment ce grand clinicien n’aperçut pas chez scs derniers les indices de la dégénérescence qu’il avait lui-même tant contribué à faire connaître. A cela près, qu’il fît de son délire de persécution une folie sympathique comme sa folie hypochondriaque, d’où dérivait d’ailleurs, pour lui, ce délire, Morel ne fît que rééditer les idées de Lasègue. Quant aux autres vésanies, toutes celles qui n’étaient pas dérivées d’une névrose, hystérique, épileptique ou hypochondriaque, furent pour cet auteur autant d’aliénations héréditaires.
Foville fît en 1871 pour les mégalomanies ce que firent Lasègue et Morel pour les délires à base d’idées de persécution. Ce fut une autre tentative de synthèse. Mais cette seconde tentative n’aboutit, comme la première, qu’à une étude remarquable de séméiologie. Dans ses mégalomanes, Foville devait bien rencontrer à son tour d’anciens persécutés, ceux-là même que
LES ÉTATS DE DÉGÉNÉRESCENCE DEPUIS MOREL. 35 Lasègue et Morel avaient décrits, mais il plaçait en même temps, sur le même plan et dans le même cadre, au lieu d’en faire une description parallèle et comparative, des mégalomanes qui n’avaient jamais été persécutés, des mégalomanes qui guérissaient ou qui, un jour, abandonnaient leurs idées de grandeur pour caresser une autre chimère. Il ne vit pas que les uns et les autres différaient comme les persécutés qui deviennent fatalement mégalomanes, diffèrent par essence des autres persécutés.
On peut dire qu’en France, depuis Lasègue, Morel et Foville, les opinions relatives à la nature des folies primaires se ramènent à quatre :
1“ Pour les uns, elles restent autant de monomanies, autant d’entités morbides; ce sont les derniers vestiges, de plus en plus rares, de la doctrine d’Esquirol:
2" Pour les autres, qui continuent l’œuvre de Morel, elles sont toutes des états dégénératifs. Le délire de persécution n’en fait pas partie puisqu’il est une folie hypochondriaque transformée, c’est-à-dire une folie névrosique, au dire de Morel;
3" D’autres, admettant les folies dégénératives et repoussant l’idée d’hypochondrie-névrose, décrivent à part un délire de persécution, type Lasègue, comportant les critiques que nous avons fait ressortir ;
4“ D’autres enfin ramènent les folies primaires à
deux types: l’un comprend une aliénation essentiellement évolutive : systématique, à plusieurs périodes régulières, dont les deux principales, se succédant toujours dans le même ordre, sont : une période de délire par persécutions, une période d’idées ambitieuses. L’une et l’autre de ces périodes comprennent une des variétés de persécutés et de mégalomanes déjà entrevues par Lasègue et Foville, à l’exclusion de toutes les autres. Cette psychose a cela de caractéristique qu’elle se développe sur un terrain cérébral non primordialement défectueux. — Le second type comprend toutes les autres folies primaires qui ont cela de caractéristique qu’elles se développent sur un terrain primordialement défectueux : ce sont les folies , dégénératives.
Cette dernière opinion est celle qu’a défendue depuis de longues années l’école de l’admission. -i
A l’étranger, en Allemagne surtout, où les idées de ;; Lasègue et de Morel ont fait sentir leur influence, les 1 opinions relatives à la folie primaire ont subi une évo- -i lution à peu près analogue.
Nous avons signalé l’origine des folies primaires dans la doctrine même d’Esquirol. L influence du . maître français fit naître à l’étranger l’idée des folies | primaires. Ces états psychopathiques ou paranoïas, ainsi qu’on les appelle aujourd’hui, ont subi des for- tunes diverses, que nous indiquerons ailleurs. Disons seulement ici que jusqu’à Westphal (1876) on ne con- '
LES ÉTATS DE DÉGÉNÉRESCENCE DEPUIS MOREL. 57 nul guère que les formes chroniques de la paranoïa. Depuis cette époque on a décrit, comme en France, des paranoïas aiguës et chroniques. Leur signification et leur nature ont été, comme chez nous, l’ohjet des controverses les plus animées. A l’heure actuelle les opinions régnantes sont, à peu de chose près, les mêmes que celles que nous avons énumérées. 11 faut pourtant en ajouter une autre, celle que Krafft-Ehing exprime dans la 4® édition de son traité, celle qui est adoptée, dans beaucoup d’autres pays étrangers, en Italie principalement. Cette opinion est la suivante : Toutes les folies primaires sont des états dégénératifs. Krafft-Ebing et ses partisans englobent donc dans le cadre des dégénérescences non seulement toutes les folies dégénératives que nous admettons nous-mêmes, mais encore le délire de persécution, qu’ils décrivent comme Lasègue l’a décrit lui-même.
Tels sont les rapports qui existent présentement entre les délires et la doctrine des dégénérescences. On voit par là combien les opinions sont multiples. Dans l’essai de classification que nous ferons plus loin, nous tenterons de les concilier et de déterminer parmi les états délirants la part de ceux qui cliniquement doivent trouver place au sein des états dégénératifs.
En résumé, si depuis trente ans il est question des dégénérescences; si, peu à peu. les états dégénératifs ont joué un rôle de plus en plus important dans les docti'ines psychiatriques, il s’en faut que leur cadre
soit nettement circonscrit pour tous les aliénistes, et qu’il existe à leur égard une conception uniforme. L’œuvre de Morel était incomplète, on l’a vu. S’il eut une conception géniale des dégénérescences, il a moins bien vu cliniquement les dégénérés. Son délire émotif et sa folie hypochondriaque vinrent se jeter à la traverse des progrès que sa méthode d’analyse et de synthèse devait faire faire à la nosographie mentale. Son erreur laissa subsister une confusion dans les esprits, confusion qui règne encore sur bien des points et qu’il importe de dissiper en comblant les lacunes de son œuvre magistrale.