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DÉFINITION. — CAUSES

Sommaire. — Le dégénéré considéré dans l’évolution; sa définition anthropologique. Comparaison avec le type régressif. — Schéma de l’évolution humaine régulière et de l’évolution dégénérative. — Définition des causes dégénératives. — Leur classement. — Influences héréditaires et influences acquises ou accidentelles. — Facteurs individuels et facteurs collectifs.

Nous avons jusqu’ici déterminé la place des dégénérés dans une classification. C’est un point de doctrine dont l’importance capitale justifie les détails dans lesquels nous sommes entrés. Il nous faut maintenant définir les dégénérés en quelques mots et rechercher les causes de leur état. Le second point retiendra très peu notre attention. Le traité des dégénérescences de Morel a envisagé la question sous quelques-unes de ses faces, que nous compléterons par quelques indications, en insistant sur les causes les plus actives.

On ne peut dire que la définition anthropologique du dégénéré, surtout au point de vue qui nous occupe, ait été donnée d’une façon satisfaisante par Morel. C’est

LES DÉGÉNÉRÉS, un point à fixer. 11 faut savoir ce que l’on doit entendre sous le terme de dégénéré avant d’établir les caractères cliniques du type ; une définition exacte a son utilité encore en raison des conclusions médico-légales que l’on doit tirer d’une étude des dégénérescences et des discussions de plus en plus vives que fak naître le dégénéré considéré dans ses rapports avec la criminalité.

^ Le terme dégénérescence appliqué à la pathologie mentale désigne l’état morbide d’un sujet dont les i fonctions cérébrales accusent un état d’imperfection 1 notoire, si on les compare à l’état cérébral des types générateurs. Bien plus, cet état morbide constitutionnel ' s’aggrave progressivement, et de même que la dégéhération d’un tissu précède sa disparition, sa mort, de même la dégénération de l’individu précède son ïméantissement dans son espèce ; la stérilité est, en effet, le cachet ultime de la dégénérescence ; elle est précédée immédiatement et accompagnée de l’abâtardissement du type. La dégénérescence est donc un état pathologique et non un état régressif, une anomalie réversive ainsi que la comprennent certains auteurs. ^

On sait comment Morel définissait cet état. C’était pour lui la déviation du type normal de riiumanité, une déviation maladive d’un type primitif. Mais il n’est pas possible, on le sait, de concevoir scientifiquement un type parfait à l’origine de notre espèce. L’anthro-

LES DÉGÉNÉIIESCENCES DE L’ESPÈCE HUMAINE. 75 pologie nous a montré que la perfection était en tension dans toutes les espèces, que la perfectibilité est une qualité de tout être qui évolue normalement. C’est donc à l’opposé de l’origine de l’espèce qu’il faut chercher le type idéal, c’est à sa fin, en supposant qu’aucun obstacle ne s’oppose à sa marche en avant^ c’est-à-dire à l’accomplissement régulier des actes qui ont pour but d’assurer sa conservation présente et future : nutrition et reproduction. Depuis son apparition, l’homme en satisfaisant ces deux besoins a fatalement marché du moins parfait vers le plus parfait. 11 a cherché les adaptations les plus conformes à ses impulsions instinctives ; il a lutté pour satisfaire les inconscients désirs de sa nature animale; en outre, tous ses efforts, même ceux qui paraissent le plus dégagés de préoccupations infimes, la mise en œuvre elle-même de sa fonction organique la plus élevée, l’intelligence, ont convergé vers ce double but : assurer le présent, c’est-à-dire le maintien de la vie; assurer l’avenir, c’est-à-dire la vie de la descendance. Le mieux, le plus parfait ne sont pas absolus; ils sont dans une relation constante avec des états de situation antérieurs ou ultérieurs ; ce qui est plus parfait est ce qui répond mieux au besoin qu’éprouve 1 bomme de se conserver pour lui-même et dans son espèce, double mouvement qui résume toute sa biologie.

Si telle est l’espèce humaine, considérée au même titre que les autres espèces, comment faut-il en comprendre la dégénérescence ? Elle doit être constituée par un mouvement de progression à'un état plus parfait vers un état moins parfait, celui-ci étant engendré par toute cause susceptible de contrarier le double mouvement naturel de l’être vers sa conservation propre et vers celle de son espèce. Il est donc facile, en concevant ainsi les choses, de se rendre compte scientifiquement des états dégénératifs sans avoir besoin du type étalon auquel songeait Morel. Quels qu’aient été les types ancestraux générateurs, le dégénéré existe, dès qu’à la suite des influences nocives exercées par les causes dites dégénératrices, un nouveau type naît différent de ses ancêtres plus ou moins immédiats par des attributs caractérisés essentiellement par un état progressif d’infériorité psycho-physique. On voit combien cet être dégénéré diffère d’un type que l’on pourrait qualifier de rcgfressif ou réversif si ce type pouvait exister. La régression ou réversion serait également un recul vers un état moins parfait, mais un recul vers un état réputé normal, vers une situation de l’être qui possède en lui-même toute l’énergie de résistance nécessaire à son perfectionnement futur. Ce ne serait qu’un retard dans le sens de l’évolution ; ce n’esl plus, en tout cas, la création d’un type morbide qui, s’il est moins parfait comme le régressif, ne possède plus en lui-même les moyens de se régénérer.

LES DÉGÉNÉRESCENCES DE L’ESPÈCE HUMAINE. 77 Notre système peut être exactement figuré par une échelle double, dont une portion ascendante représente l’évolution régulière de l’espèce, une portion descen dante représente l’évolution dans le sens de la dégénérescence (fig. 1). Les origines de la portion ascendante sont indéterminées ; ses racines plongent bien loin

dans l’histoire des êtres organisés. Considérons-la en A, époque de l’apparition de l’espèce homme. Les types de cette espèce sont alors représentés par des êtres ayant en puissance les améliorations progressives qui s’accompliront ultérieurement dans leur descendance. Ce sont des hommes à l’état brut, inculte, mais ce sont des êtres normaux. Depuis A l’espèce évolue dans le sens du plus parfait vers un point O, indéterminé, fictif, l'eprésen-

7g LES DÉGÉNÉRÉS,

tant le plus parfait. Mais sur tout le parcours de cette évolution, se trouvent échelonnés successivement en a, h, c, d, etc., les obstacles à l’évolution, les facteurs de dégénérescence que ce mouvement de progression amène souvent avec lui (Voir fig. 2). On voit par là que la conformation psycho-morale de l’espèce au moment où elle est envahie par les agents destructeurs de son équilibre biologique importe peu pour la détermination des caractères de la dégénérescence ; celle-ci débute en un point quelconque de l’iiisloire de l’homme et le saisit tel qu’b est à ce moment même en enrayant sa marche ascendante, et en créant le type dit dégénéré, qui à pai’tir de ce moment (a, b, c, etc.) rétrograde vers un point Z où il s’éteint. En ce nouveau point Z, symétrique de celui qui dans l’échelle ascendante marquait l’apparition de l’espèce, se trouve l’idiot, type essentiellement pathologique, qui résume en lui toutes les dégradations successives subies par ses ascendants depuis les points a, b, c, époques où ils ont commencé à dégénérer, de même qu’en A se trouvait le type résumant en lui l’évolution normale et régulière de sa descendance. Cet idiot est aussi un être brut, inculte, mais il n’est pas comparable à l’autre; celui-ci est un être normal, celui-là est un malade.

Vouloir faire maintenant de cet idiot ou dos dégénérés des êtres régressifs, c’est identifier l’être normal à l’être malade. Si l’on jette un coup d’oeil sur

LES DÉGÉNÉRESCENCES DE L’ESPÈCE HUMAINE. 79 notre premier schéma, on peut y comprendre ce que serait l’être régressif. Celui-ci suivrait en sens contraire la voie déjà parcourue; jamais dans sa course il ne rencontrerait l’échelle descendante qui correspond aux états pathologiques dits de dégénérescence. Il aboutirait finalement en un point A où il retrouverait l’état do nature, les germes nouveaux d’un futur perfectionnement au lieu de la disparition, dernière étape où vient s’échouer le dégénéré progressif.

Des considérations précédentes découle la définition suivante :

I La dégénérescence est l'état pathologique de

l'être qui, comparativement à ses générateurs les plus immédiats, est constitutionnellement amoindri dans sa résistance psycho-physique et ne réalise qu'incomplètement les conditions biologiques de la lutte héréditaire pour la vie. Cet amoindrissement qui se traduit par des stigmates permanents est essentiellement progressif, sauf régénération intercurrente; quand celle-ci fait défaut, il aboutit plus ou moins rapidement à Vanéantissement de l'espèce,

On comprend, d’après ce qui précède, que les causes dégénératrices, d’ordre extrêmement varié, se sont superposées et peu à peu multipliées aux âges successifs de l’évolution. Chaque époque amène les siennes ; elles sont un complément presque obligé du mouvement de

progression; elles n’ont pas un point d’origine fixe; elles n’ont rien d’absolu ; leur intensité d’action varie suivant une foule d’éléments contingents. C’est ainsi que certaines conditions telluriques et climatologiques n’ont été cause de dégénérescence que pour certains groupes humains, alors qu’elles favorisaient l’évolution de certains autres. 11 est impossible d’énumérer les causes de la dégénérescence ou d’en clore la nomenclature ; toute action assez énergique et assez durable pour retarder et surtout arrêter le mouvement évolutif de l’espèce est une cause dégénératrice. Ces causes sont celles mêmes de la maladie, du mal moraï comme du mal physique, du mal qui s’attaque à l’homme seul comme de celui qui s’attaque à l’homme collectif, c’est-à-dire vivant en société. Ce sont autant de maux qui ne tardent pas à frapper l’homme et les sociétés de stigmates indélébiles qui se reproduisent en s’aggravant dans les générations ultérieures jusqu’à leur disparition complète pour cause d’insuffisance notoire dans la lutte pour la vie, ce sont les guerres, les disettes, les famines, la misère, les maladies professionnelles, le surmenage dû aux *i métiers épuisants, les excès d’une civilisation /j avancée, les poisons sociaux (et surtout l’alcoo- .■ lisme), etc. J,

Est-il besoin, au point de vue clinique, de cbercher un classement méthodique des causes de la dégénérescence comme l’avait fait Morel? Après la délini-

LES DÉGÉNÉRESCENCES DE L’ESPÈCE HUMAINE. 81 tion que nous avons donnée de ces causes, cette tentative nous semble bien inutile; un classement n’a sa raison d’être qu’autant qu’on en peut tirer un profit pratique. Ce profit serait immédiat si nous faisions ici de la sociologie et si nous recherchions les remèdes à opposer à la dégénérescence, mais nous ne faisons que de la clinique et celle-ci nous enseigne précisément que le produit dégénéré ne varie pas sensiblement dans ses caractères, quelle que soit la cause de son état. D’ailleurs, il est à peu près impossible d’isoler chez les dégénérés la cause prim cipale de leur déchéance; presque toujours elle est multiple, surtout lorsqu’il s’agit de dégénérescence héréditaire.

Mais si nous considérons maintenant les causes dégénératrices en regard des résultats qu'elles produisent, nous pouvons les diviser en deux classes : les influences héréditaires et les influences acquises ou mieux accidentelles. 11 paraît singulier au premier abord de distinguer entre les dégénérescences héréditaires et les dégénérescences accidentelles, car qui dit dégénérescence implique l’idée de transmission morbide héréditaire, et, d’autre part, comme il faut bieti reconnaître même aux dégénérescences héréditaires une origine première, celle-ci se confond évidemment avec des influences d’ordre accidentel. Mais la distinction que nous avons faite a une autre portée. Si dans 1 immense majorité des cas le dégénéré est le produit

d’une longue suite de transformations morbides héréditaires, on peut observer des cas où l’homme né dans des conditions normales ])résente tout à coup, et dans le cours de sa vie seule, par le fait d’influences accidentelles graves, tous les attributs psychiques et physiques de la dégénérescence. Bien plus, si cet être a procréé ou procrée dans la suite, ses descendants ne sont pas fatalement grevés de la tare dégénérative. Cette distinction devait être faite quand ce ne serait que pour montrer qu’il ne faut pas confondre entre eux les deux termes héréditaires et dégénérés. On peut être dégénéré sans être un héréditaire; on peut même être longtemps, nous l’avons vu à propos de notre classification, un héréditaire sans être un dégénéré.

Les causes assez puissantes pour produire du premier coup chez un sujet les stigmates de dégénérescence que l’on rencontre chez l’héréditaire, stigmates qui démasquent en somme une ruine totale de l’équilibre , cérébral et une détérioration souvent très profonde de la santé physique, ces causes, disons-nous, sont assez nombreuses et surgissent aux différentes époques de la vie. Elles agissent pourtant avec une fréquence plus grande dans le jeune âge, c’est-à-dire à une époque où l’organisme est en voie d’évolution et de développement. Il faut comprendre parmi ces causes les maladies du fœtus, les accidents de la grossesse et de l’accouchement susceptibles d’altérer la vitalité de l’enfant.

Plus tard ce sont les maladies aiguës, infectieuses de la première enfance : variole, scarlatine «te.., surtout celles qui s’accompagnent de phénomènes cérébraux ou médullaires. Ce sont d’une manière générale toutes les affections médicales ou chirurgicales (ti’aumatismes crâniens etc.) qui troublent l’organisme d’une façon assez profonde pour frapper les sujets d’un arrêt de développement irrémédiable.

A côté de ces causes que nous qualifierons d’aiguës, il faut en noter d’autres qui, pour agir plus lentement, moins brutalement, n’en produisent pas moins un état de dégénérescence très accentué, plus accentué même que les causes aiguës, en ce sens que cet état devient souvent constitutionnel, fait grave au point de vue de la descendance qui se trouve, à son tour, presque fatalement frappée. Dans le nombre nous citerons la misère physiologique, l’alimentation défectueuse du premier âge, les mauvais traitements de toute nature, et dans l’ordre des causes morales, l'éducation mal dirigée.

Plus tard, dans l’adolescence et surtout dans l’âge mûr, l’homme rencontre à chaque pas, en dehbrs des accidents pathologiques précités, des causes multiples de déchéance organo-psychique, causes inhérentes à l’état social lui-même : facteurs collectifs tels que les disettes, les famines etc.., facteurs individuels, tels que les professions insalubres, les intoxications (alcoolisme.

morphinisme etc.). Ici les causes n’agissent plus seulement en produisant des dégénérescences individuelles ; nous touchons du doigt les premiers termes des séries de dégénérescences qui vont trouver dans l’hérédité leur plus sûr mode de propagation et d’aggravation.

Ainsi donc, dans la production de ces états morbides que l’on a qualifiés de dégénérescences, deux ordres de facteurs principaux interviennent : 1“ les inlluences héréditaires, autant de tares que l’homme peut apporter en naissant; 2“ les influences acquises par l’homme dans le cours de sa vie.

Les influences hérédilaires sont forcément un produit complexe, formé par une accumulation de tares de divers ordres, acquises par les ascendants pendant une sérié indéfinie de générations. Ces tares seront par exemple la misère, l’alcoolisme, l’impaludisme, la tuberculose, la folie, etc. Combinées de mille façons elles se manifestent, chez l’être dit dégénéré qui les synthétise, sous forme de stigmates psycho-physiques significatifs de la tare héréditaire.

Quant aux influences acquises elles produisent deux ordres de résultats : des tares psycho-physiques semblables cliniquement à celles dont sont porteurs les dégénérés héréditaires, mais des tares qui s’éteignent avec le sujet et ne font pas souche de dégénérescence, dans d’autres circonstances, ce sont des tares

LES DÉGÉNÉRESCENCES DE L’ESPÈCE HUMAINE. 85 qui deviennent constitutionnelles, c’est-à-dire le germe de phénomènes de même nature qui se reproduisent chez les descendants par un mécanisme sur lequel nous n’avons pas à insister ici.

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