LES STIGMATES PHYSIQUES DE LA DÉGÉNÉRESCENCE
SoMJi.URE. — Stigmates physiques et stigmates moraux. — Absence deparallélisme. — Ce qu’il faut entendre par stigmate physique’. — Définition anthropologique.
, Le dégénéré est, par suite des transformations mor- . ^ides successives qu’il résume en lui, une personnalité nouvelle, c’est-à-dire qu’il jouit au physique, comme au moral, d’attributs qui caractérisent la tare dont il est porteur et qui en sont les stigmates exclusifs. Il y a lieu de distinguer entre les stigmates physiques et .les stigmates morau^^^'xen que ces derniers ne fassent que traduire autant d’anomalies morphologiques de l’organe cérébral, ils ne sont pas accessibles à l’analyse par les mêmes moyens d’investigation que les stigmates physiques; d’autre part ils jouent un si grand rôle dans la détermination de la personnalité du malade, qu’une description séparée s’impose.
Les influences dégénératives sont des influences perturbatrices qui, pour des raisons nombreuses, ne s’exercent pas simultanément sur tous les points de l’organisme ; elles ne s’y exercent pas non plus partout
LES STIGMATES PHYSIQUES DE LA DÉGÉNÉRESCENCE. 87 de la même manière ni avec le même degré d’intensité. La raison de ces différences réside, à n’en pas douter dans la nature même des causes qui se combinent pour créer le processus dégénératif, et sur les variations de la résistance de tels ou tels points de l’organisme qui neutralisent ou favorisent l’action de ces causes. Nous n’avons pas à y insister.
Mais une double conséquence en résulte, la première c’est qu’il n’y a pas deux dégénérés qui se ressemblent absolument, bien qu’ils soient tous comparables les uns aux autres dans les grandes lignes et qu’ils obéissent tous aux mêmes lois ; — la seconde c’est qu’il n’existe aucun parallélisme entre les stigmates physiques et les stigmates moraux. Si dans un grand nombre de cas les uns et les autres coexistent, dans d’autres circonstances on observe des malades porteurs des stigmates matériels les plus accusateurs de la dégénérescence, bien qu’ils aient conservé un équilibre cérébral régulier, et inversement des malades à conformation physique des plus régulières qui, au point de vue moral, sont des types de déséquilibrés. Stigmates, physiques et stigmates moraux, ne se développent pas parallèlement; ils ne se révèlent pas mutuellement. Ce fait a une importance capitale si l’on veut bien se rappeler le rôle que certains criminalogistes italiens ont cru devoir faire jouer aux aspects extérieurs pour la. détermination de l’état moral. Les bases du système n’ont pas la solidité que l’on croyait, dès l’instant qu il
n’existe plus aucun paiallélisme obligatoire entre les
deux ordres d’anomalies.
Dans le présent travail nous n’avons à nous occuper que des dégénérés intellectuels. Si l’on considère encore que les stigmates physiques, bien qu’ils soient de même nature que les stigmates intellectuels, n’ont cependant avec ces derniers que des rapports de commune origine, on comprendra pourquoi nous réduisons ici leur élude à très peu de chose.
Une première question se pose : Quels sont les désordres anatomiques que l’on est en droit de qualifier stigmates de dégénérescence? La réponse serait simple si dans l’ordre d’idées où Morel s’était placé lui-même il était possible de construire un homme idéalement normal au point de vue anatomique et physiologique. Tout ce qui ne serait pas conforme au type étalon en constituerait alors une déviation, et il serait facile, à première vue, de cataloguer les multiples déviations du type primitif. Mais nous avons vu combien cette idée était scientifiquement irréalisable; le fût-elle d’ailleurs, qu’il serait bien difficile de trouver un seul être humain régulièrement construit. C’est ailleurs qu’il faut chercher un critérium du stigmate physique.
L’être réputé normal est celui qui, originairement, se trouve suffisamment armé pour la lutte, capable d’assurer par ses propres efforts le maintien de son équilibre biologique et de reproduire un être doué des
LES STIGMATES PHYSIQUES DE LA DÉGÉNÉRESCENCE. 89 mêmes attributs que lui. Cela revient à dire qu'aux fonctions qui président à l’évolution régulière de l’espèce et qui ont pour but d’assurer sa conservation actuelle et celle de sa descendance, correspondent des organes dont la structure doit assurer la régularité de ces fonctions. Pour chacune des fins naturelles qu’elle poursuit, l’espèce a conquis peu à peu, dans les stades successifs de son évolution et grâce au pouvoir de sélection que l’on connaît, des organes qui, à leur tour, sont normalement adaptés à ces fins. En outre, par le fait de la solidarité organique, tout l’ensemble concourt merveilleusement à une fin commune, celle de la conservation de l’espèce.
Survienne un désordre organique quelconque, dont l’effet est de compromettre la fonction au point dé l’empêcher de s’accomplir, l’être qui en est porteur est atteint dans son équilibre biologique ; il devient inapte par un point à concourir au maintien des conditions régulières de l’évolution de son espèce; il n’en est plus solidaire, il a dégénéré. Si l’organe atteint n’a, dans le concours du jeu des autres organes, qu’un rôle effacé, le dégénéré n’est porteur que d’une infirmité simple, déjà caractéristique pourtant de son infériorité physique. Mais si le ou les organes frappés président à l’accomplissement de grandes fonctions, le dégénéré disparaît ou ne se reproduit plus. Le premier cas s’appliquera par exemple à l’être qui naît avec un pied bot ou une main polydactyle ; le second cas sera celui de
LES DÉGÉNÉRÉS, l’anencéphale qui disparaît en naissant ou du cryptorchide qui reste le dernier représentant de son espèce.
On conçoit que les deux conditions nécessaires pour qualifier ces anomalies physiques de stigmates dégénératifs sont, d’une part, leur apparition dès la naissance, fait qui les relie nettement à une influence héréditaire, et, d’autre part, leur permanence qui caractérise alors la disparition définitive de la fonction à laquelle elles devaient concourir. Sans ces deux conditions la qualification pourrait aussi bien s’appliquer à tout mal physi(jue, qui, dans le cours de la vie, peut accidentellement compromettre, parfois d’une façon irrémédiable, une ou plusieurs fonctions. 11 ne s’agit ici que de désordres liés à des anomalies de structure. On ne saurait par exemple taxer de stigmate dégénératif, même chez un dégénéré type, les paralysies diverses (mono, hémi, paraplégies) qui apparaissent dans l’enfance et qui sont dépendantes de lésions matérielles des centres cérébro-spinaux, favorisés sûrement par ce substratum défectueux, mais postérieurs à la naissance. Il en sera tout autrement du strabisme congénital, non lié à une lésion organique, qui traduit un simple trouble fonctionnel, un défaut d’équilibre dans l’influx moteur émané des divers points de l’écorce préposés aux mouvements du globe oculaire.
-|—Partant de là, l’on peut définir le stigmate de dégénérescence toute disposition organique, congénitale et permanente dont l'effet est de mettre obstacle à
LES STIGMATES PHYSIQUES DE LA DÉGÉNÉRESCENCE. 91 Vaccomplissement régulier de la fonction correspondante et de détruire Vharmonie biologique, où l'espèce trouve les moyens de poursuivre son double but naturel de conservation et de reproduction.
Par suite les stigmates dégénératifs traduisent toujours une anomalie de développement, un trouble évolutif; ce sont des dystrophies, des atrophies, se manifestant objectivement par des dysmorphies, des hypermorphies et des amorphies, et symptomatiquement par des désordres, des irrégularités, des suractivités ou des disparitions fonctionnelles. Citons au hasard les malformations crâniennes, les dystrophies faciales, bec de lièvre, gueule de loup, les anomalies dentaires, le strabisme congénital, les troubles congénitaux du langage articulé, blésité, bégaiement, zézaiement, l’hypertrophie des mamelles chez l’homme, le vitiligo, les doigts et les orteils palmés, le pied et la main bots, l’hermaphrodisme, l’anorchidie, la cryptorchidie, en général toutes les monstruosités tératologiques, etc., etc.
La formule du dégénéré au point de vue physique est la même qu’au point de vue mental, nous le verrons plus loin, c’est un déséquilibré, un irrégulier, un asymétrique. L’asymétrie est un caractère assez général dans les désordres que l’on a qualifiés de stigmates physiques; ils impliquent à un très haut degré un défaut absolu d’harmonie et d’équilibre dans les fonctions trophiques qui président à l’évolution de l’être.
Nous avons dit ailleurs comment il fallait comprendre
les dégénérescences acquises. Il est évident qu’en leur qualité d’accidents elles ne sauraient comporter dans leur description les stigmates physiques dont nous venons de parler. Les désordres matériels qui, chez le dégénéré acquis, pourraient être par assimilation objective, taxés de stigmates, sont engendrés par des lésions d’un ordre tout autre que celui qui engendre les anomalies de développement dont il a été question. Leur signification et leur destinée sont toutes différentes.
Lorsque nous aurons assigné comme dernier caractère aux stigmates leur transmissibilité par voie héréditaire, qui consacre une fois de plus leurs attaches à l’espèce dégénérée, nous aurons indiqué tout ce qu’il faut pour les définir et les reconnaître dans la pratique. Insister sur le détail serait maintenant oiseux; la définition générale que nous avons donnée montre la multiplicité presque indéfinie des signes extérieurs de la dégénérescence; il était utile seulement de les rattacher à une formule unique.