Morel. Traité des dégénérescences, p
« d’un tempérament maladif, des difformités spéciales,
« des anomalies dans la structure des organes, l’im- « possibilité de se reproduire, mais encore par les « aberrations les plus étranges dans l’exercice des <( facultés intellectuelles et des sentiments moraux. » Quels sont donc ces stigmates intellectuels que l’on doit retrouver invariablement ehez tout dégénéré ? Pour les bien concevoir, il faut avoir présentes à l’esprit les conditions normales, physiologiques, du fonctionnement du cerveau et de la moelle. Si l’on ne connaît pas encoré ces conditions dans tous leurs détails, on connaît du moins les lois générales qui les régissent et l’on sait qu’il existe entre les fonctionnements des divers centres échelonnés sur tout l’axe cérébro-spinal une harmonie, un équilibre justement proportionnés à l’intégrité de ces centres.
Prenons un exemple : la fonction sexuelle est réglée par la synergie de centres multiples dont l’action résultante concourt à la reproduction régulière, normale de l’espèce. Ces centres sont de trois ordres ; psychiques, sensitifs et spinaux. Dans les centres sensitifs réside l’instinct de la sexualité ; aux centres psychiques, tout au moins dans les i-aces supérieures, est dévolu le choix de l’être, de sexe contraire, qui devra coopérer à Pacte de la reproduction ; les centres spinaux enfin président à l’accomplissement régulier de Pacte copulateur lui-même. Voilà donc une fonction c-omplexe réglée par des lois physiologiques bien connues. Si
rinslinct sexuel s’éveille dans des conditions régulières, c’est-à-dire dans les circonstances que réclame la nature pour que le produit de la conception soit aussi parfait que possible ; si la sélection du type coopérateur de la reproduction est régulière, c’est-à-dire s’applique à un être capable d’assurer normalement la reproduction,- enfin si l’acte copulateur s’effectue en temps régulier et dans des conditions régulières, on peut dire que la fonction génératrice s’accomplit normalement.
Que l’on étende par la pensée ces considérations à toutes les autres fonctions, si élevées et si complexes qu’elles soient, et l’on pourra se faire une idée assez exacte de ce qu’il faut entendre par fonctionnement normal. 11 est certain qu’à bien des égards la normalité ne saurait être définie, et que, particulièrement en ce qui concerne les actes de l’intelligence proprement dite, tels que les actes moraux, elle n’a rien d’absolu. Il s'agit alors d’espèces sur lesquelles il est impossible de porlerun jugement général a priori', elles procèdent de circonstances vraiment trop multiples, trop changeantes, trop conventionnelles et trop inhérentes à des conditions variables de société, de famille, d’éducation, pour être l’objet d’une définition rigoureuse. Leur appréciation, en ce qui concerne les dégénérescences, est tout entière laissée à l’observateur ; les bases de son jugement ne reposent sur rien de fixe ou d’indiscuté.
Mais cette assertion ne s’applique pas, en tout cas,
au fonctionnement proprement dit des facultés intellectuelles, qui sont autant de propriétés de la cellule cérébrale et dont le jeu est réglé par des lois assez bien connues: telles la mémoire, l’association des idées, la perception, l’attention, etc. Ce sont là des propriétés élémentaires dont le jeu régulier assure la régularité des opérations de synthèse qui constituent les facultés supérieures : généralisation, jugement, etc. Mais si l’on peut détinir la physiologie normale de ces facultés élémentaires, qui sont des phénomènes essentiellement subjectifs, on n’en peut dire autant des opérations de synthèse qui sont formées d’éléments essentiellement objectifs et contingents. C’est le cas pour les notions et les jugements relatifs à la moralité. Nous prendrons un exemple pour fixer les idées. Le principe en vertu duquel l’homicide est qualifié de crime et d’acte immoral dans une société civilisée est purement conventionnel et contingent. Or, la succession des opérations intellectuelles dont la conséquence fut l’énoncé de ce principe, s’est effectuée aussi normalement que celle qui préside à l’énoncé du principe contraire admis dans certaines peuplades sauvages. Nous ne sommes pas autorisés à déclarer que le cerveau du sauvage qui conçoit comme moral un acte que nous considérons comme crime, soit moins normal que le nôtre. D’où il suit que deux cerveaux à fonctionnement exactement pareil et normal, mais dont les acquisitions ont été différentes peuvent aboutira des conceptions diamétra-
lernent opposées. Conséquemment les jugements que nous portons en classant le crime homicide parmi les anomalies de la moralité, comme tous ceux que nous portons sur les actes de la moi’alité, en général, sont essentiellement relatifs. Et lorsque l’aliéniste considérera, à juste titre, certaines déviations du sens moral comme des indices de dégénérescence, il ne le fera jamais qu’en vertu d’une définition conventionnelle de la moralité,et non en vertu d’un principe absolu. Lorsqu’il analysera le fonctionnement de l’axe cérébrospinal pour y découvrir une anomalie, il pourra le faire au moyen de principes fixes; lorsqu’il voudra juger au contraire la valeur des produits de certaines opérations intellectuelles compliquées, il lui faudra d’autres éléments d’appréciations qu’il puisera dans ses propres acquisitions et qui n’auront jamais qu’une précision relative. Iniliscutablfs scientifiquement dans le premier cas, ses conclusions seront toujours plus ou moins discutables dans le second.
i .Cela dit, voyons ce qui s’observe chez le dégénéré.
a note caractéristique de son état mental réside dans la disparition de cet équilibre, de cette harmonie de fonctionnement entre les divers centres dont nous venons de parler. Au fonctionnement normal se sont substituées des anomalies de fonctionnement. Le dégénéré est un déséquilibré. Tel est le terme général dont on peut qualifier son état. Nous prendrons encore un
exem|)le pour mieux faire toucher du doigt ce qu’est cette déséquilibration.
Nous avons vu tout à l’heure les conditions normales de l’importante fonction de reproduction. Chacun des facteurs qui y concourt peut être ou perverti, ou annihilé on au contraire exagéré; celte destruction de l’harmonie qui existe entre tous ces facteurs et qui préexiste à l’accomplissement de la fonction laissera la place aux anomalies les f»lus singulières eu même temps que les plus variées. Les centres spinaux sont-ils inhibés, l’érection ne peut se produire en temps utile; sont-ils surexcités ou fonctionnent-ils automatiquement, c’est le satyriasis qui se produit. Les centres sensitifs fonctionnent-ils en s’affranchissant du contrôle des centres psychiques, l’instinct sexuel se manifeste dans toute son intensité et réclame impérieusement satisfaction, c’est l’origine de certains accès impulsifs de nymphomanie chez les femmes. Sont-ils inhibés, l’instinct sexuel ne se révèle jamais ; c’est la frigidité. L’intelligence elle-même présente les anomalies les plus étranges en ce qui concerne l’acte sexuel. L’individu trouve alors son excitant habituel, non plus dans un être de sexe contraire qu’il a choisi, mais souvent dans un être de son sexe (inversion du sens génital, pédérastie), dans la fréquentation des animaux (bestialité), d’êtres inanimés (nécrophilie), dans l’usage de choses inanimées (tabliers blancs, rubans rouges, etc.). Les centres psychiques fonctionnent-ils sans la coopération
ioo les dégénérés.
des centres sensitifs et spinaux ; c’est le cas de ces amoureux contemplatifs, rêveurs, chercheurs d’idéal, absolument détachés de l’acte sexuel qui leur répugne. Yoilà quelques exemples qui mettent en relief les conséquences de la rupture de l’équilibre physiologique régnant entre plusieurs centres dont l’action concourt normalement à un but déterminé. Que l’on porte par la pensée le désarroi dans d’autres fonctions, et l’on imaginera sans peine les multiples anomalies qui en résulteront.
Telle est la déséquilibration dont nous retrouverons la trace, à un degré quelconque, chez tous les dégénérés ; elle constitue la base de leur élat mental. Elle consiste en somme dans une absence d’harmonie entre les diverses fonctions, dans une absence de synergie entre les différents centres dont la coopération s’adapte, en temps normal, à des objets déterminés. Plus de synergie, plus d’adaptations régulières, ou adaptations incomplètes, inefficaces et sans but. C’est le désarroi le plus complet dans tout l’axe nerveux.
La cause immédiate de cette déséquilibration, son
mécanisme, sont faciles à concevoir. Certains centres possèdent un tonus exagéré, tandis que d’autres fonctionnent encore normalement, ou que d’autres fonctionnent mal. Les premiers exercent sur les autres une action inhibitoire qui dépasse la moyenne normale et qui peut aller même jusqu’au phénomène d’arrêt. C’est un v:^riîal.|(; aiién ^flt^sij/p/^e ces centres qui fonctionnent
ainsi sans arrêt et sans contrôle pendant un temps indéterminé, jusqu’à l’intervenlipn d’une nouvelle action inliibitoire ou modératrice. C’est là le secret de la plupart des obsessions et impulsions pathologiques qui surgissent au sein d’une conscience parfaitement lucide. C’est aussi le mécanisme de ces pensées et actions étranges, mal reliées entre elles, illogiques, sans but apparent, ou dont le but est insuffisamment dessiné, et dont la manifestation est proche de l’obsession et de l’impulsion. Dans d’autres circonstances certains centres ont disparu ou même n’ont jamais existé; leur fonction disparaît conséquemment et le malade donne l’idée d’un être incomplet. Le type le plus parfait de ce genre est l’idiot.
En somme, le mécanisme de la déséquilibration peut se résoudre dans trois termes :
1“ Destruction ou arrêt de développement de certains centres ;
2“ Suractivité momentanée ou durable de certains autres ;
3“ Diminution momentanée ou durable de l’activité de certains autres.
Les conséquences immédiates de ce désarroi sont :
1“ La suppression de certaines fonctions;
2“ L’automatisme des centres surexcités;
3“ L’inhibition exagérée exercée sur les centres moins valides.
Toutes ces séries de phénomènes se combinent, se
succèdent, se suppléent de mille manières, de telle sorte que chez le dégénéré type, chez le déséquilibré parfait, le médecin assiste à une véidtable ataxie cérébro-spinale (ce mot est pris dans son sens générique) : ataxie de la pensée ; ataxie des sentiments ; ataxie de la volonté; ataxie des fonctions psychomotrices; automatisme médullaire, etc.
S’il était possible de se représenter schématiquement la conformation cérébrale de ce type morbide, on pourrait concevoir son cerveau comme constitué par une série de saillies d’inégal volume représentant les difiérents centres normaux et exagérément développés, séparés çà et là les uns des autres par des lacunes, de véritables pertes de substance indiquant la place des centres atrophiés ou arrêtés dans leur développement normal. C’est bien ainsi, en effet, qu’apparaît cliniquement le dégénéré; ici, prédominent une ou plusieurs facultés ; elles sont parfois tellement exubérantes qu’on a pu désigner leurs possesseurs du nom de génies partiels-, là, au contraire, on constate de profondes lacunes, l’absence d’une ou plusieurs facultés, une inaptitude flagrante du sujet à l’égaril de certains objets, inaptitude d’autant plus remarquable qu elle contraste avec des qualités voisines supérieurement développées.
On conçoit par là que, si l’attitude clinique du dégénéré peut être la résultante d’un bouleversement général de l’équilibre cérébro-médullaire, elle peut résulter aussi d’un manque partiel d’équilibre entre un nombre
plus OU moins grand de centres. Ce qui revient à dire que la déséquilibration reconnaît des degrés; que, depuis l’idiot représentant l’état parfait de déséquilibration et l’état le plus complet de dégénérescence, jusqu’au dégénéré simple n’offrant que quelques lacunes cérébrales, existe toute une échelle de cas intermédiaires aussi nombreux que les dégénérés eux-mêmes. L’un est faible d’intelligence, l’autre est doué d’une émotivité exagérée: un autre est obsédé; un autre encore est impulsif; un autre enfin a de simples tics qui dénotent un fonctionnement anormal de la région psycho-motrice. Le trouble fonctionnel peut être plus partiel encore, et n’atteindre que des facultés très élémentaires, comme la mémon'e, etc. Ces stigmates psychiques de l’état dégénératif offrent la même diversité que les stigmates somatiques : très développés chez les uns, ils existent à peine chez les autres. Pas un dégénéré ne ressemble absolument à un autre, en apparence du moins: car tous sont pourtant des déséquilibrés, à des degrés divers, c’est-à-dire des malades que relie entre eux un même trouble élémentaire.
Il est à peine besoin d’indiquer que le degré de déséquilibration correspond à un même degré de déchéance dans l’ordre dégénératif. Ce degré de déchéance est luimême en relation exacte avec l’intensité des facteurs de la dégénérescence.
Nous avons décrit jusqu’à présent les caractères généraux de l’état mental du dégénéré. Ces caractères
sont universels et immuables : il n’existe entre un malade et un autre qu’une différence de degré, car au fond, en dépit des apparences extérieures, tous les phénomènes observés se ramènent à une cause et à un mécanisme de même nature.
Si l’on quitte l’étude des caractères d’ensemble pour entrer dans l’analyse des symptômes, on reconnaît que l’on peut scinder, pour plus de clarté, l’immense classe des dégénérés et établir entre eux des catégories basées sur la prédominance de tels ou tels phénomènes morbides. Un certain nombre de types de dégénérés qui, cliniquement, offrent des physionomies peu différentes sont ainsi très bien définis.
Un premier genre, très vaste encore, comprend les I déséquilibrés de l’intelligence. On peut dire, d’une façon générale, qu’il existe chez tous les dégénérés un fond commun de pauvreté intellectuelle. Mais celte pauvreté elle-même présente des degrés à chacun desquels correspond un type particulier de malades. Le plus inférieur de ces types, celui chez lequel l’intelligence n’est que rudimentaire, est Vidiot. Dans ce cas le malade reste confiné dans sa moelle. Les centres sensitifs sont eux-mêmes à peine développés ; les sensations sont bornées; les perceptions presque nulles; les acquisitions très rares. Les centres psychiques, frappés d’arrêt de développement, ne peuvent rien par eux-mêmes. Seraient-ils d’ailleurs organisés pour
un fonctionnement régulier, qu’ils seraient privés de l’aliment nécessaire à leur entrée en fonction, de ce bagage de multiples sensations que -nous avons dit être à peu près nul. Chez l’idiot donc, rien ou à peu près rien d’intellectuel. Sa vie n’est qu’une succession de réflexes provo(]ués par les excitations extérieures ou intérieures, réflexes qui n’ont point d’aboutissant dans les centres psychiques, et qui n’y provoquent aucun travail. Être instinctif par excellence, il se défend à la manière des animaux les plus inférieurs; il n’acquiert jamais de personnalité ; c’est une machiné automatique.
Les idiots forment une catégorie très tranchée. Audessus d'eux prennent rang des êtres dont l’intelligence s’est développée, mais d’une manière très inégale, et surtout très incomplète; ce sont les faibles d'esprit, les débiles, les arriérés. Les aptitudes intellectuelles de ces êtres sont très variées. Ils forSTeirtune longue suite d’individualités superposées, depuis l’idiot complet jusqu’au dégénéré intelligent que nous retrouverons tout «à l’heure. Les plus inférieures, très proches de l’idiot, quoique très differentes des plus supérieures, elles-mêmes très proches du dégénéré intelligent, sont cependant reliées les unes aux autres par des caractères communs. Dans ce groupe les facultés intellectuelles élémentaires peuvent acquérir tout leur développement; le débile a la faculté d’acquérir les notions les plus diverses et même les plus
compliquées ; il est capable de recevoir et de conserver toutes les empreintes, mais sa pauvreté se révèle à l’égard des facultés dites supérieures; il n’a pas le pouvoir de synthèse; le raisonnement, la généralisation et surtout le jugement sont marqués au coin de l'insuffisance la plus absolue. S’il peut tout acquérir, il ne sait rien tirer de ses acquisitions, il ne crée pas. Ses facultés élémentaires lui donnent des éléments qui restent improductifs. S’il reçoit beaucoup, il ne donne pas. 11 est incapable de ces grandes conceptions, de ces intuitions que seul l’exercice des facultés supérieures peut engendrer. Cela est vrai pour tous les simples d’esprit, à quelque échelon qu’ils appartiennent. Mais on conçoit combien de variétés peuvent s’observer; les conditions sociales, l’éducation, etc., sont d’ailleurs des facteurs susceptibles non seulement de les multiplier encore, mais de les modifier profondément.
Les débiles les plus inférieurs, que l’on qualifie encore à'imbéciles, n’ont qu’une intelligence minime, dont les simples rouages les rapprochent de l’animalité. Le débile supérieur peut être au contraire un individu brillant, offrant toutes les illusions de l'intelligence la mieux pondérée, mais dont l’insuffisance ne manquera jamais d’éclater partout où le jugement formulera des conclusions.
Au-dessus du simple d’esprit, prend rang ce déséquilibré qu’on a qualifié du nom de dégénéré supé-
WeMr’)^Chez lui, les facultés, dites supérieures, de l’esprit, ont acquis un grand développement ; mais les bizarreries multiples d’adaptations de ces facultés révèlent, en même temps que leur développement parfois très inégal, un véritable désordre fonctionnel. On peut dire de ce dégénéré qu’il posséderait les éléments nécessaires pour devenir un être bien pondéré, s’il lui était possible de diriger constamment sa pensée et ses actes vers une fin convenable. Chose remarquable, il fait une besogne défectueuse avec un instrument dont les rouages sont souvent complets et bien construits. Ses moyens, si puissants qu’ils soient, restent partiellement inutilisables, parce qu’il n’a pas le pouvoir de les orienter, de les coordonner. C’est donc, chez lui, un contraste perpétuel entre la valeur réelle de ses aptitudes natives et son impuissance non moins originelle à en tirer parti; les pensées et les actes sont dans une constante antithèse; l’homme d’hier n’est pas celui de demain. Partout le manque de logique, l’ahsence de suite dans les idées; le raisonnement le plus irréprochable aboutit aux actions les plus incohérentes; la petitesse des déterminations efface la grandeur des conceptions. Parfois fluctuant, indécis sans motif plausible, le déséquilibré étonne parfois au contraire par un entêtement que rien ne dompte; on voit les actions les plus arrêtées procéder soudainement des pensées les plus vagues.
La perle de l’équilibre mental résulte encore de
i08 LES DÉGÉNÉRÉS,
l’exubérance de telles ou telles lacultés. Elles peuvent prédominer au |)oint de confiner au génie, et l’on sait que l’on a cru voir, à tort bien souvent, dans les manifestations géniales de l’esprit une preuve de déséquilibration. De fait, on rencontre souvent une extraordinaire fécondité de l’imagination, mais, non moins souvent, elle coexiste avec des conceptions d’une étroitesse surprenante. A côté d’idées transcendantes, on voit des préoccupations infimes ; les théories morales les plus quintessenciées et les plus sincères contrastent avec des actes d’indélicatesse. L’artiste gâtera ses œuvres par des conceptions incohérentes et déplacées ; le poète prostituera son talent à des objets sans valeur. Enlin, comme le débile, le dégénéré supérieur n’est pas déséquilibré que de l’intelligence; les autres territoires participent au désordre. Le malade peut alors perdre son pouvoir de contrôle et de régularisation sur des sentiments, des affections, des penchants devenus euxmêmes exubérants. Malgré son développement intellectuel, le malade peut être le jouet de ses passions, des impulsions instinctives les plus grossières, qu’il ne peut maîtriser et qui lui donnent toutes les apparences de l’immoralité.
Ces quelques traits suffisent pour mettre en relief l’état mental du dégénéré supérieur. Ils justifient pleinement les épithètes de bizarres, d’écervelés, d’excentriques, d’originaux qui servent à les désigner encore, soit dans le langage courant, soit même dans le langage
scientifique. Ils comprennent tous ces individus, qui, à la faveur de leur intelligence et de l’intégrité ordinairement complète de leur conscience, fait qui les distingue des maniaques raisonnants, ont été rangés par quelques auteurs sur les frontières de la folie, si tant est qu’un homme puisse être autre chose qu’aliéné ou non aliéné. Cette idée reflète, par son indécision même, les doutes et les discussions sans nombre que le dégénéré fait naître chaque jour au sujet de son degré de responsabilité. Il est clair que son manque d’équilibre et sa remarquable activité cérébrale doivent le mettre <à chaque instant en conflit avec les usages reçus et par suite avec les tribunaux
Le tableau que nous avons retracé du déséquilibré est bien la reproduction fidèle de sa conformation mentale. mais il n’est, bien entendu, qu’un schéma synthétique. Beaucoup le réalisent complètement; le plus grand nombre le réalisent leur vie durant; d’autres n’exécutent qu’une partie du programme; mais d’autres le conservent à l’état latent, à l’état de puissance, pendant toute leur vie, et ne le révèlent qu’.à la faveur d’une occasion propice. Ils ont, en dehors de ces occasions, toutes lés apparences des individus normaux. L’influence des causes déterminantes est ici très puissante, nous en reparlerons plus loin.
Nous avons terminé l’esquisse des déséquilibrés de l’intelligence. Ils constituent bien des types cliniques à part, qu’il était nécessaire de grouper ensemble. Beau-
ilO
coup de dégénérés ne sont jamais en effet, que pauvres d’esprit; partout ailleurs que dans l’intelligence proprement dite, |)ersiste un équilibre suffisant, quoique foncièrement instable. Idiots, débiles et dégénérés supérieurs sont reliés par un trait commun, leur insuffisance intellectuelle. Tous les dégénérés peuvent prendre place dans une de ces trois catégories, c’est ce qui nous a fait dire (dus haut, que chez tous existait un fond d’indigence intellectuelle.
Mais on peut relever à l’actif de certains dégénérés des caractères morbides plus saillants que la déséquilibration de l’intelligence, et qui justifient d’autres groupements.
En face des déséquilibrés de l’intelligence, on peut décrire les déséquilibrés de la sensibilité, les émotifs, comme ils sont encore appelés quelquefois. Véritables sensitives, ces malades réagissent avec la plus grande énergie en face de toutes les causes qui mettent en œuvre le côté émotionnel de leur individualité : causes physi(|ues et surtout causes morales.
Leurs modes de réaction sont de deux ordres : la dépression, Vexcitation. A la première appartiennent ces cas nombreux d’hypochondrie morale, ces états de perplexité indéünissable dans lesquelles vivent perpétuellement les malades soumis aux causes vulgaires de dépression simple : chagrins, revers de fortune, etc. Le même groupe comprend une infinité d’hypochondriaques pour qui les plus insignifiantes sensations
ÉTAT MENTAL DES DÉGÉNÉRÉS. Hl
corporelle.s deviennent un thème à interprétations, à préoccupations tristes, et souvent l’origine d’idées délirantes.
D’autres dégénérés réagissent par l’excitation. Leur réflectivité est telle qu’à la moindre sollicitation leur cerveau est en proie à un éréthisme qui se traduit par une très vive irritabilité, des emportements violents, des actes dont la brusquerie est telle qu’ils paraissent irraisonnés et impulsifs, des susceptibilités de toute nature. Aucune force ne règle un pareil état d’émotivité; le raisonnement et la volonté sont impuissants; les dérivatifs, à quelque ordre qu’ils appartiennent, ne produisent aucun effet utile.
Mais les plus intéressants parmi ces malades à émotivité exagérée sont évidemment les obsédés. Chez eux, les sensations, les images, les perceptions s’impriment à certains moments avec une telle intensité, qu’elles se répercutent pendant un temps souvent fort long, produisant des phénomènes d’inhibition caractéristiques de l’obsession consciente. Ces phénomènes ont une physionomie si particulière qu’ils méritent une étude approfondie. Ils stéréotypent à proprement parler l’état de déséquilibration, et formeront un appendice nécessaire à notre description de l’état mental du dégénéré.
Les anomalies du sentiment ne sont pas seulement une question dé intensité, mais aussi de qualité. Comme dans la sphère intellectuelle, on observera dans la sphère de la sentimentalité les désordres les plus complexes :
LES DÉGÉNÉRÉS, des troubles de l’affectivité poussés ici jusqu’à un altruisme exagéré, une philanthropie ridicule s’exerçant même au détriment des intérêts les plus puissants; là, au contraire, des altérations de l’affectivité se traduisant par un égoïsme excessif, un affaiblissement de l’amour des siens, etc. D’autres fois le besoin impérieux de satisfaire une passion, un penchant, un instinct exercera un pouvoir dominateur sur le malade, étouffera les autres sentiments et résistera au contrôle régulateur de l’intelligence et de la volonté. Les passionnés de toute espèce, joueurs, jaloux, etc., rentrent dans ce cadre.
L’exercice exagéré d’une passion, l’exubérance de sentimentalité qui y prédispose, ne vont guère sans une altération de ce qu’il est convenu d’appeler le sens moral. Quelque idée que l’on se fasse de la moralité, et quelque base, évidemment conventionnelle, que l’on reconnaisse à la morale, il est certain que l’homme normal naît avec une conformation cérébrale telle qu’il est apte, grâce à l’éducation qu’il reçoit dans son milieu social, à s’assimiler très vite les règles de morale admises dans ce milieu. Cette aptitude n’est qu’un dépôt cérébral dû évidemment aux acquisitions ancestrales, qui se sont accumulées peu à peu dans le cours de l’évolution de l’espèce. L’homme apprend la morale comme il apprend à marcher, comme il rompt son corps à des habitudes qui ne se retrouvent pas dans l’état de nature. Or certains déséquilibrés du senti-
ment naissent conformés de telle sorte, que jamais ils ne peuvent s’assimiler les règles de morale en vigueur dans leur milieu habituel. S’ils les connaissent, ils ne les sentent jamais, elles ne répondent à lûen dans leur esprit, c’est pour eux une langue qu’ils ne comprennent pas. Ces dégénérés qui forment un groupe des plus intéressants, surtout au point de vue social, ont été qualifiés justement du nom de fous moraux.
Ces altérations du sens moral offrent bien des degrés, depuis son simple obscurcissement jusqu’à son atrophie complète, depuis son annihilation passagère, comme dans les cas où, momentanément, les passions, les instincts exercent leur puissance tyrannique, jusqu’à sa disparition absolue pendant toute la vie, constituant alors une véritable infirmité dangereuse. Dans cette catégorie d’altérations de la sensibilité, la conscience du malade disparaît complètement. Nulle part ailleurs, si ce n’est au cours des folies délirantes à système complexe, cette haute fonction ne présente de perturbations aussi profondes.
On voit que si les déséquilibrés de l’intelligence ont une physionomie bien spéciale, les déséquilibrés du sentiment ne sont pas moins typiques.
Aux déséquilibrés de l’intelligence et de la sensibilité, on peut joindre les déséquilibrés chez lesquels la volonté apparaît plus spécialement lésée dans son fonctionnement.
Ils constituent des types cliniques bien nets, ce sont
jU LES DÉGÉNÉRÉS,
les impulsifs. Il ne s’agit ici évidemment que d’apparences cliniques, car la volonté n’est pas une faculté dévolue à telle circonvolution plutôt qu’à telle autre. Aussi l’impulsif est-il toujours insuffisant, soit dans la sphère des opérations intellectuelles, soit dans la sphère du sentiment, mais chez lui, les déterminations dites volontaires, et sur le mécanisme physiologique desquelles nous n’avons pas à insister ici, se montrent particulièrement impuissantes ; l’automatisme se montre dans ce qu’il a de plus absolu. D’où résultent des syndromes morbides si caractéristiques, qu’ils justifieront dans un autre chapitre une description spéciale.
Parfois absolument isolées en tant qu’actes morbides, comme il arrive au cours de l’épilepsie à cela près que la conscience conserve toute sa lucidité, les impulsions des dégénérés sont le plus souvent liées à des obsessions préexistantes, dont elles sont la conclusion comme Pacte l’est de la pensée. A cet égard, obsession et impulsion sont deux phénomènes de même nature que nous décrirons parallèlement. Nous n’avons mentionné ici l’impulsion que pour compléter l’esquisse que nous faisons des dégénérés, et aussi parce que l’impulsion peut se présenter seule, à l’état de pureté, comme l’expression par exemple de l’automatisme subit et irrésistible d’un centre moteur (centres moteurs cérébraux, région psycho-motrice, tics, centres moteurs médullaires, etc.) Dans ces conditions les autres centres susceptibles de produire le phénomène d’arrêt
conscient et voulu (acte volontaire), sont réellement inhibés.
Nous avons, pour fixer les idées et donner à notre description plus de clarté, fragmenté le groupe des dégénérés en un certain nombre de genres où se trouvent réunis les types que caractérise une même série de symptômes prédominants. Mais tous ces types, ne l’oublions pas, idiots, imbéciles, débiles, dégénérés intelligents, excentriques, originaux, émotifs, hypochondriaques, fous moraux, obsédés, impulsifs, etc.y tous sont les mêmes quant au fond ; la forme extérieure seule diffère. Tous ces aspects, si variés qu’ils soient, sont réductibles à une seule modalité psychopathique, la déséquilibration, ce sont autant d’apparences sous lesquelles se cache une seule et même individualité, le dégénéré.