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CHAPITRE VII

DES OBSESSIONS ET DES IMPULSIONS. SYNDROMES ÉPISODIQUES DE LA FOLIE DES DÉGÉNÉRÉS.

SoMMAinE. — L’obsession et l’impulsion en tant qu’expression la plus parfaite de l’état de déséquilibration. — I. Étude physiologique de ces deux phénomènes ; définition. — Circonstances qui transforment l’état physiologique en état pathologique. — Obsession et impulsion morbides; caractères cliniques; états paroxystiques. —Valeur relative de ces caractères et variétés cliniques. — II. Des syndromes en particulier. — Tableau analytique des plus connus. — III. Généralités cliniques. — Multiplicité des syndromes ; leur origine dans le* divers modes d’activité du dégénéré. — Causes déterminantes. — Leur contenu. — Début, marche, paroxysmes, durée, terminaison. — Coe.xistcnce de plusieurs syndromes. — Déductibilité des syndromes les uns aux autres.— IV. Nature des syndromes; raisons cliniques qui les confondent ensemble pour en faire un état symptomatique de la dégénérescence.

Dans la description que nous avons faite de l’état mental du dégénéré, nous avons vu que tous les incidents morbides se ramenaient psychologiquement à un état de déséquilibration, dû tantôt à l’action prépondérante de certains centres ou groupes de centres, tantôt à l’insuffisance ou à l’absence de certains autres centres. La désharmonie fonctionnelle est alors 1 e.xpression de phénomènes d’arrêt ou d’inhibition, ou bien

elle traduit au contraire des phénomènes d'impuissance

inhibitoire.

Or cette situation mentale se trouve en quelque sorte stéréotypée, comme schématisée dans deux phénomènes morbides bien connus, Vohsession et Vimpulsion, qui apparais^ent alors comme Tétât parfait de la déséquilibration. Ils sont l’expression la plus haute et la plus significative de la dégénérescence. Us no sont d’ailleurs que lés types purs des troubles que l’on rencontre en tout temps dans l’histoire des dégénérés où il n’est question, à chaque instant, que d’automatisme cérébral. Mais ici nous assisterons «à de véritables accès d’autornatisme conscient; nous saisirons sur l^vif le jeu isolé de centres qui se dissèquent en ^i^lque sorte pour la circonstance. Tous ces trouble^erment d’ailleurs sur ce fonds commun d’insuffi^hee intellectuelle dont la description a fait l’objet du chapitre précédent. Leurs caractères sont si tranchés, que, de tout temps, ils ont frappé l’attention rentes appellations, les été isolées comme autaiit d’entités morbides. Morel fut un des premiers, nous l’avons dit, qui trouva entre elles quelque air de parenté en les réunissant sous l’étiquette :

manigraphes. Sous dilfé- /^sessions et impulsions ont

délire émotif. Pour bien d’autres, elles sont restées isolées comme autant de vestiges des anciennes monomanies : manie du dout^ manie du vol, manie du suicide, etc. Bien peu ont saisi le lien commun qui les réunissait, bien plus qui les confondait entre elles ; bien

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peu leur ont attribué leur véritable signification morbide. Or si l’impulsion à voler, l’impulsion à boire, la peur des espaces, l’amour exagéré des animaux sont des états superposables, n’est-il pas clair qu’ils révèlent une conformation cérébrale identique dans tous les cas ; n’est-il pas évident aussi que cette conformation doit relever de la même .cause?

En outre de ce fait que les manigraphes n’ont pas tous su grouper ensemble les obsessions et les impulsions, beaucoup d’entre eux n’ont même pas bien aperçu leurs caractères cliniques et il s’efforcent d’en retrouver la trace dans toutes les psychopathies. Ils confondent en cela les idées obsédantes avec les obsessions et les actes impulsifs avec les impulsions. La distinction clinique entre les uns et les autres ressortira clairement de la présente étude ; on verra de même quelle signification différente leur appartient. L’idée obsédante que l’on retrouvera ailleurs à l’origine des délires proprement dits n’est pas plus l’obsession que l’état mélancolique n’est la mélancolie ; de même l’acte impulsif n’est qu’un état réactionnel, un état secondaii’e, tandis que l’impulsion est un état primitif.

Il est donc important de bien définir ces deux termes, obsession, impulsion, et pour cela il est bon d’étudier succinctement ces phénomènes à l’état physiologique, car il n’est pas exceptionnel de les rencontrer au cours de la vie normale chez des individus d’ailleurs bien

pondérés; ils font partie de la biologie cérébrale

régulière.

Toute manifestation cérébrale d'ordre intellectuel ou affectif qui s'impose à la conscience, en dépit des efforts de la volonté, interrompant ainsi pour quelque temps ou par intermittence le cours régulier des opérations intellectuelles est une obsession. Tout acte consciemment accompli, mais qui n'a pu être inhibé par un effort de la volonté est une impulsion.

L’impulsion est à l’acte, ce que l’obsession est à l'idée. Si l’obsession peut exister seule, l’impulsion est assez ordinairerdent le dernier terme d’une série d’obsessions, à laquelle elle sert de conclusion. Les deux phénomènes sont unis l’un à l’autre par la voie psychologique qui relie entre eux les actes de la vie cérébrale; c’est la pensée qui se transforme en acte; c’est l’idée qui s’extériorise et prend une forme accessible aux sens.

Quelles sont les conditions physiologiques qui permettent à ces phénomènes de s’accomplir? Dans l’état normal, lorsqu’une idée prend naissance, elle se trouve reliée soit à une série d’association d’idées, soit à une sensation, soit à un sentiment. La conscience s’en empare, la contrôle, et l’idée se transforme en acte par l’intervention de la volonté. Supposons qu’une idée-surgisse tout à coup du fond de l’inconscient, sans être apparemment reliée à ses générateurs ordinaires;

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supposons encore que celle idée soil l’expression d’une irrilalion exagérée des cenlres qui l’onl engendrée, cl que sa répélilion incessanle enlrave le cours régulier des associalions anlérieures : la volonlé apparaîlra désarmée, comme paralysée; l'obsession sera consliluée. Décomposée par l’analyse en ses élémenls conslilutifs, elle comprend alors :

1 " Un cenlre enlranl loul à coup en foiiclion isolcmenl, sans y êlre sollicilé par les besoins du momenl. — 2“ Une impuissance monienlanée de la volonlé à chasser le phénomène qui s’impose.

Nous relrouverions exaclemenl les mêmes élémenls dans l’impulsion. En résumé ; ruplure de l’équilibre des opéralions inlellecluelles, engendrée par le fonctionnemenl exagéré d’un cerlain nombre de cenlres el erilraînanl passagèremenl l’impuissance de la volonlé, lel esl le mécanisme des obsessions el impulsions physiologiques.

Il faul encore s’enlendre lorsque l’on parle d’une paralysie momenlanée de la volonlé, qui esl en réalilé beaucoup plus apparenle que réelle, ainsi qu’il ressort d’une analyse plus approfondie du phénomène. Soit en effet un centre : son irritation provoque son entrée en action ; mais son activité a des degrés proportionnés à l’intensité de l’irritation. Dans l’état normal d’équilibre cérébral, cette quotité d’irritaiion ne dépasse pas un certain taux qui permet au pouvoir dit volontaire d’exercer son action inhibitoire. Exagérez l’irritation

primordiale, l’activité du centre excité s’exagérera, dépassant la limite normale; elle se continuera pendant un temps en échappant à l’action restrictive de la volonté ; l’équilibre normal sera momentanément rompu. Dans ce cas, on le voit, la volonté n’est nullement affaiblie ni paralysée; il n’y a tout au moins qu’apparence ; seul son taux normal d’énergie remj)êche de lutter efficacement. Exagérez encore l’irritation pri- -mordiale, supposez que cette irritation soit singulièrement favorisée par un état s[)écial du sujet {émotivité), l’activité du centre acquerra une intensité plus durable encore; le phénomène s’entourera d’autres conditions, que nous étudierons tout à l’heure et l’état pathologique sera constitué. Entre le phénomène physiologique et le phénomène pathologique nous ne reconnaîtrons alors qu’une différence de degré, dont la cause résidera précisément dans un état natif défectueux de l'organe cérébral.

L’obsession et l’impulsion physiologiques ne sont que des incidents sans importance dans la vie intellectuelle. Elles apparaissent comme une gène momentanée ; le retour périodique de l’obsession peut être fatigant, mais la volonté n’est pas longtemps désarmée ; elle triomphe dans la lutte. D’autre part le sujet parvient facilement à s’abstraire et à diriger son attention d’un autre côté. Pour ce qui est de l’impulsion isolée,(phénomène bien rare dans l’état normal) la volonté est complètement désarniée en ce sens qu’elle n’a pas le

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temps d’intervenir; la conscience n’est guère avertie de l’impulsion qu’au moment même où elle se produit. Aucun contrôle n’est possible, partant aucune restriction. Telles sont l’obsession et l'impulsion physiologiques. Il est important d’ajouter que, ni dans l’un ni dans l’autre cas n’existe aucune souffrance morale. Tout se passe très simplement et quand l’ordre est rétabli, il ne reste du souvenir de l’incident aucune impression pénible.

Étudions maintenant les circonstances psychologiques en vertu desquelles ces états de conscience deviennent autant de syndromes morbides. Nous retrouverons ici les mêmes éléments que dans l'état normal, mais ils auront changé de caractère. Pour mieux fixer les idées, nous emprunterons à la clinique une série d’exemples : Nous choisirons une obsession simple, une obsession suivie d’impulsion, une impulsion simple, et un exemple d’inhibition pure (phénomène d’arrêt).

Certains malades sont constamment obsédés par une infinité de questions qui se pressent dans leur esprit en s’enchevêtrant les unes dans les autres et s’appelant mutuellement (folie du doute). Ces questions, relatives à toutes sortes d’objets, même insignifiants, ne trouvent jamais une réponse satisfaisante. Constamment préoccupé de la solution de ces problèmes, le malade ne peut plus faire autre chose; le doute l’étreint et le plongé, dans une inexprimable angoisse qui se renou-

vellc d’une manière paroxystique dès l’apparition d’une nouvelle série d’interrogations mentales et par suite de doutes. Le malade a parfaitement conscience de sa situation, sa lucidité d’esprit est entière ; il fait des efforts surhumains pour détourner son esprit d’objets, dont il déclare hautement l’inanité; ses efforts sont vains; il est le plus faible dans la lutte. Chaque minute amène avec elle de nouveaux doutes et de nouveaux efforts; le malade est en proie à une souffrance vnoi’a/e indescriptible au moment des paroxysmes. Cette souffrance se calme parfois lorsqu’une question posée mentalement reçoit une réponse quelconque, mais cette satisfaction qui remplit d’aise et de soulagement le malade n’a qu’une très courte durée; Vobsession revient plus intense que jamais jusqu’à la prochaine accalmie et, ainsi de suite, souvent pendant des années. Ce n’est pas tout encore, lorsqu’on a pu observer un douteur au fort de ses paroxysmes, on a constaté qu’à Vanxiété correspondaient des signes de souffrance physique; à ce moment son front se couvre de sueur, le pouls s’accélère ; il existe des palpitations, des douleurs précordiales, une douleur constrictive dans la région frontale qui témoigne de l’excès d’attention et de la fatigue intellectuelle.

Voilà un type parfait d’obsession simple; en voici un d’obsession suivi d’impulsion. Certains dégénérés sont parfois obsédés par des mots orduriers (coprolalie) qui surgissent tout à coup dans le champ de la

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conscience, sans être amenés par une série d’association d’idées ; ils ne riment à rien et s’imposent à ^attention du sujet, interrompant môme le cours régulier des pensées; c’est un véritable corps étranger qui vient troubler la monotonie de succession des états de conscience; c’est un coin qui pénètre entre les pensées cl les dissocie, suivant l’expression de Schüle. Le malade lutte pour s’en débarrasser; plus il lutte, plus l’obsession acquiert d’intensité, d’autant qu’au même moment survient Vimpulsion à répéter, à articuler souvent un grand nombre de fois le mot obsédant; Yanxiété est à son comble; le malade a conscience de l’effet que produira l’émission des mots orduriors, mais aussi de son impuissance à se retenir. Le paroxysme approche, la sueur perle sur le front, le visage est animé, le cœur bat violemment; soudain le mot est lâché, projeté en quelque sorte; le centre surexcité s’est déchargé. Avec cette décharge le calme renaît; le malade éprouve une réelle satisfaction. Rien ne peut e.\primcr la torture morale des dégénérés atteints de ce tic cérébral. Pour échapper à l’embarras de la situation qu’il commande, il n’est pas rare de voir les malades disparaître au moment des paroxysmes ; ils vont dans quelque coin proférer avec une étrange volubilité ces mots qui \es, gênent; ils reviennent ensuite soulagés d’un grand poids.

Prenons maintenant un exemple d’impulsion simple, Yécholalie. Les malades se sentent pouésés en dépit des

efforts les plus énergiques de leur volonté, à répéter les mots, les phrases ou les derniers mots de phrases qu’ils entendent. Rien d’intellectuel dans l’espèce, c’est un simple écho ; l’image auditive du mot réveille immédiatement l’image motrice d’articulation et au moment même où le sensorium est averti, même avant qu’il en ait pu apprécier la valeur, cette image s’extériorise. Cette infirmité, sur laquelle les malades ne peuvent exercer aucun empire, les plonge dans une très vive anxiété. Ils sont surtout anxieux à la pensée du retour obligatoire de l’impulsion dès que l’oreille sera frappée par un nouveau hruit. Ils fuient le monde, évitent toute conversation, se renferment autant qu’ils peuvent dans le mutisme.

Yoici encore un exemple puisé dans l’ordre des impulsions simples : nous avons connu une malade qui se trouvait obligée à certains moments d’exécuter tantôt avec les bras, tantôt avec les jambes, tantôt avec les uns et les autres des mouvements plus ou moins incohérents et plus ou moins compliqués. Quand le paroxysme allait survenir, le visage s’animait, le cœur battait très fort; la malade était en proie à une émotion étrange; rien alors ne pouvait maîtriser ces mouvements irrésistibles dont l’exécution seule était capable de procurer quelque soulage^ ment.

Nous venons de montrer des exemples frappants de cette inhibition volontaire qui favorise l’évolution des

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syndromes obsession, impulsion. Ce phénomène d’arrêt est bien plus saisissant encore lorsqu’il existe seul, à l’état de pureté, sans obsession ni impulsion.

Il est tout entier représenté dans un syndrome, Vaboulie. Les malades qui en sont atteints voient leur pouvoir volontaire s’anéantir tout à coup au moment même où il est nécessaire de prendre une détermination. Au moment de signer un acte, de terminer un compte, de sortir pour faire des courses, ou dans toute autre circonstance, grave ou anodine, le malade se trouve subitement figé, l’acte voulu ne s’effectue pas ; s'il est commencé il ne s’achève pas. La conscience est dans toute sa lucidité; aucune raison plausible ne peut apparemment expliquer le phénomène; il semble qu’une main invisible retienne le malade, tant la lutte entre \&pouvoir et le vouloir est intense. Le trouble est si typique, l’arrêt est si brutal qu’il rappelle ces inhibitions subites, que l’on produit si facilement dans la phase somnambulique de l’hystérie par la pression sur une zone d’hyperesthésie. En attendant, le malade surpris, décontenancé, fait de suprêmes efforts pour vaincre la résistance inconnue; c’est en vain, il est le plus faible dans la lutte qui ne va pas sans provoquer une anxiété incroyable, une émotion se traduisant audehors par les phénomènes vaso-moteurs déjà mentionnés.

Toute la théorie des obsessions et impulsions morbides se trouve résumée dans ces quelques exemples.

Voilà des syndromes ; folie du doute, coprotalie, écholalie, aboulie, qui certes n’ont rien extérieurement de comparable et qui pourtant pour l’analyste relèvent du même mécanisme. 11 ne nous reste qu’à en extraire, pour les mettre en relief, les caractères qui les relient et les identifient.

Reprenons l’analyse de l’obsession et de l’impulsion au point où nous l’avons laissée dans l’état physiologique. Supposons que ces deux phénomènes, au lieu de rester des faits isolés en tant qu’incidents dans la série des états de conscience, tendent au contraire à supplanter pour longtemps ces états ou tout au moins à en interrompre le cours régulier; supposons que leur persistance et leur répétition inévitables substituent à la simple gêne momentanée un réel état de souffrance durable. Supposons encore que l’obsession et l’impulsion, au lieu de puiser leurs origines exclusivement dans une idée, un sentiment, une sensation de nature indifférente, comme la recherche angoissante d’un mot, le besoin de compter ou de répéter certains mouvements, les trouvent encore dans des conceptions étranges, dans des sentiments pervertis, dans des sensations anormales (impulsion à voler, à tuer, à boire, aberration de l’instinct sexuel, etc.) qu’arrive-t-il? Un état moral extrêmement pénible, lié surtout au sentiment d’impuissance absolue dans laquelle se sentent les sujets, soit à chasser l’obsession, soit à arrêter l’impulsion par un libre effort de leur volonté ; l’intensité

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de cette douleur morale atteste la présence d’esprit du malade, dont la conscience est intacte. Tout d’abord étonné il contemple cette sorte d’automatisme d’une partie de lui-même; il lui semble qu’il vient de se dédoubler; que cet être qui agit sous l’empire de l’impulsion n’est pas celui qui était docile tout à l’heure aux injonctions de la volonté. 11 essaye de se distraire, dirige les forces de son esprit, concentre ses pensées et son attention vers un autre objet; mais l’obsession revient impérieuse, angoissante, énervante; une lutte s’engage, de laquelle le malade a la prescience qu’il sortira vaincu.

Dès lors le cours normal des opérations intellectuelles est interrompu ; l’obsession dérive à son profit l’attention, la subjugue et fait du malade une véritable victime impuissante. L’angoisse atteint alors son summum. A ce moment tout le système nerveux vibre ; les signes physiques de l’obsession apparaissent ou prennent plus d’importance : ce sont des phénomènes vasomoteurs et 'douloureux : palpitations, cardialgie, accélération du pouls, anxiété précordiale, céphalée, rougeur et pâleur du visage, tremblement, transpiration, etc. Ces signes physiques sont le cortège à peu près invariable de toute obsession et impulsion pathologiques.

Dès que ces deux phénomènes ont reçu satisfaction (le mot obsédant a été trouvé, le chiffre néfaste a été conjuré, l’acte homicide a été accompli, etc.) la lutte est

suspendue pour un certain temps; le malade, quoique profondément soulagé comme il arrive lorsqu’une difficulté a été vaincue, reste affligé de son impuissance, car si l’obstacle a été franchi, il n’en est pas moins certain qu’il n’a pu être évité. Cette satisfaction donnée à un besoin momentané et impérieux procure une sorte de bien-être indéfinissable, quel que soit d’ailleurs l’objet de l’obsession ou de l’impulsion; mais la crainte de leur retour ofbmsif entretient un certain degré d’inquiétude. De fait, la rémittence est de courte durée tant que l’accès ne touche pas à sa fin; l’obsession renaît; l’impulsion réclame une nouvelle satisfaction ; l’angoisse étreint de nouveau le malade et la lutte recommence, laissant invariablement les sujets dans l’incapacité absolue de se défendre; la volonté succombe encore. Et ainsi de suite jusqu’à ce que la cause première de cette sorte d’automatisme soit épuisée.

L’obsession et l’impulsion pathologique^ sont en somme réductibles aux mêmes caractères que leurs homologues physiologiques en y ajoutant la souffrance morale et Y angoisse concomitantes. L’impuissance inhibitoire de la volonté apparaît toujours comme un symptôme capital, mais non le plus important. L’obsession et l’impulsion sont-elles en effet engendrées par une sorte d’anénergie momentanée et morbide de la volonté, en d’autres termes existe-t-il là une maladie de la volonté 1 n’est pas probable. La vérité au

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contraire est que le taux normal de l’énergie volon taire est souvent décuplé dans la lutte contre l’obsession, et si la volonté succombe, ce n’est pas en vertu d’une faiblesse passagère, mais parce qu’elle lutte contre une force supérieure. Il est bon d’ajouter pourtant que, dans cette immense déséquilibration des facultés qui préexiste à l’apparitio n des obsessions et impulsions, la diminution de la puissance réactionnelle des individus peut bien être un fait certain qui favorise encore leur défaite dans la lutte, mais cet affaiblissement de l'énergie volontaire n’est jamais le fait le plus saillant.

Donc : retour incessant de Vobsession et de l’tmpulsion, auquel les sujets n’opposent qu’une résistance inutile {irrcsisLibilité) ; conscience très nette du phénomène qui s’impose ; lutte énergique dans le but de s’en affranchir, torture morale complémentaire de l’idée d’impuissance, et retentissement physique de l’état réactionnel; soulagement consÊlutif à la satisfaction donnée aux centres surexcités, tels sont synthétisés les caractères psychologiques de toute obsession et de toute impulsion pathologiques. On voit par là que les malades sont à tout instant des êtres conscients, lucides. Ils conservent cette lucidité entière au sein même de l’angoisse la plus cruelle, elle ne s’obscurcit guère qu’au cours des paroxysmes les plus violents.

Ces caractères si saillants, si indiscutables et si uni-

formes dans tous les cas méritent d’ctre réunis sous

forme de tableau synoptique :

Conscience lucide.

Lutte angoissante.

Irrésistibilité.

I Exagération des signes physiques de l’émoj tion.

Soulagement consécutif à l’accomplissement du phénomène.

Syndromes épisodiques delà dégénérescence( (automatisme cérébro-médullaire).

Obsession.

Impulsion.

Phénomène d’ai

Des faits précédents l’on peut tirer les deux défini-^ tiens suivantes :

L’obsession pathologique est un syndrome morbide caractérisé par Vapparition brusque d'une idée ou d’un groupe d'idées qui sHmposent à la conscience lucide sous forme de paroxysmes interrompant pour un temps le cours normal des associations d'idées^ en dépit des efforts de la volonté dont l'impuissance se traduit par une angoisse et une souffrance morale intenses.

L’impulsion pathologique est un syndrome morbide caractérisé par une action ou une série d'actions accomplies par un sujet lucide et conscient, sans Vintervention et malgré Vintervention de la volonté dont l'impuissance se traduit par une angoisse, et une souffrance morale intenses.

La valeur de tous les caractères que nous avons énumérés n’est pas la même, il importe que nous en coin-

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plétions l’étude en les reprenant un h un. Le plus important, celui qui est réellement pathognomonique du syndrome, est Yétat lucide de la conscience. Il suffît à lui seul pour différencier l’obsession et l’impulsion vraie des idées obsédantes et des actes impulsifs. Supprimons cette lucidité, nous entrons de plain-pied dans le domaine du délire ou de la folie morale; le syndrome n’a plus la même signification.. Ce caractère capital commande d’ailleurs la plupart des autres; il est la raison d’être de la lutte énergique soutenue par le malade, de son anxiété, de ses tortures morales. Reste l’irrésistibilité qui fait partie même de la définition de l’obsession (sans elle point d’obsession) et l’exagération des signes physiques de l’émotion qui n’est qu’un phénomène de réaction. Quant au soulagement consécutif, c’est un phénomène physiologique que l’on retrouve partout dans la biologie humaine, comme conclusion à l’accomplissement de toute fonction obligatoire. Les auteurs qui ont englobé les syndromes en question dans l’aliénation lucide ou avec conscience, sans d’ailleurs leur donner leur vraie signification, ont donc saisi sur le vif leur caractère dominant..

La lucidité de la conscience est un caractère qui ne manque jamais. Parfois elle s’obscurcit, mais consécutivement à l’apparition du syndrome et au paroxysme de son évolution. Le dipsomane en plein accès, 1 impulsif qui tue, en sont quelquefois un exemple. Mais elle ne tarde pas à reparaître, plongeant le malade dans

toute l’horreur de l’action qu’il vient de commettre et qu’il n’a pu éviter. Lès autres caractères ont une importance qui varie suivant les cas et suivant le contenu de l’obsession ou de l’impulsion ; ils peuvent même être très effacés.

Certaines obsessions par leur nature insignifiante retentissent peu sur Vétat moral ; elles affectent peu les malades, qui luttent peu pour s’en débarrasser ; telles sont certaines obsessions à compter, à toucher certains objets. Dans ces cas, l’obsession et l’impulsion sont une sorte de tic chronique avec lequel les malades vivent comme avec une infirmité à laquelle ils ne sont guère attentifs, si ce n’est à certains moments ou le syndrome devient plus pressant, plus aigu. C’est alors seulement que l’on observe le phénomène avec tous ses caractères morbides.

Vangoisse est en raison directe de la lutte entreprise pour se débarrasser du syndrome. Quand celle-ci est intense, c’est alors que se produisent les paroxysmes douloureux.

La lutte peut naître à propos de l’impulsion la plus simple, mais en général elle acquiert toute son intensité lorsqu’il s’agit d’obsessions ou d’impulsions dont l’essence même en fait pour les malades un objet de déslion neur, d’horreur ou de répulsion. La femme vertueuse qui se sent poussée à se livrer au premier venu, la mère qui est poussée à égorger son enfant, l’individu qui ne peut résister à l’idée de se suicider, riiommc qui, malgré

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son désir, ne peut résister au besoin de jouer, réalisent des cas dans lesquels la torture morale doit atteindre ,son apogée. Dans ces circonstances, la lutte contre le syndrome est corrélative de l’importance que les malades eux-mêmes attachent à ce syndrome. On conçoit donc que, tout en existant dans tous les cas, son importance peut varier dans des limites très étendues, et dans certains cas même l’aspect clinique s’en trouve modifié.

La valeur des signes physiques est également très variable. Nuis ou presque nuis lorsque le syndrome fait partie en quelque sorte intégrante de la vie cérébrale des malades, ils ne se manifestent en général qu’au moment du paroxysme et sont contemporains de la lutte et de l’angoisse. Ils ne sont pas dans un rapport fatal d’intensité avec le contenu du syndrome. L’état vertigineux bien connu de l’agoraphobe et du claustrophobe n’a rien de comparable à la réaction émotionnelle de l’individu.qui recherche les nudités masculines ou même de celui qui se livre impulsivement à l’orgie alcoolique. Dans certains cas, les signes physiques ont une telle intensité qu’ils peuvent faire naître quelque inquiétude. Certains douteurs sont tremblants, égarés, ils ont la peau chaude, moite; on les voit se livrer à toutes sortes de contorsions, se rouler sur leur lit pour échapper à la torture affreuse qui les étreint; le pouls est vibrant, plein, les yeux sont brillants.

Quelle que soit la valeur réciproque de tous ces

caractères, il n’est pas difficile pourtant de les retrouver tous dans l’histoire de chaque syndrome. Il nous sera facile d’en faire la preuve en analysant sommairement, parmi les syndromes connus, ceux qui ont fait l’objet de descriptions spéciales dans les nosographies en raison de leur forme clinique déterminée.

1“ Folie du doute. Obsession sous forme d’interrogations mentales. Conscience lucide. Les questions se pressent dans l’esprit d’une manière irrésistible: lutte inutile pour chasser l’obsession; angoisse contemporaine de la lutte; signes physignes; soulagement et repos momentané quand la question obsédante a trouvé sa solution.

2“ Délire du toucher. Crainte obsédante du contact de certains objets. Conscience lucide; impossibilité de vaincre la répugnance; lutte angoissante pour la surmonter; signes physiques; victoire momentanée entraînant une satisfaction évidente.

5“ Agoraphobie. Terreur obsédante et insurmontable des espaces. Conscience lucide. Résistance accompagnée d'angoisse et de signes physiques. Satisfaction quand l’obstacle est renversé.

4“ Claustrophobie. Même terreur obsédante avec les mêmes caractères à l’égard des espaces restreints.

5“ Topophobie. Même crainte obsédante à l’égard do certains lieux déterminés.

6“ Dipsomanie. Impulsion à boire. Irrésistibilité absolue. Lutte énergique et inutile contre la tentation.

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Conscience lucide. Angoisse extrême se traduisant par des signes physiques. Soulagement quand l’impulsion a été satisfaite.

7“ Sitiomanie. Même impulsion avec les mêmes caractères à l’égard des aliments.

8“ Pyromanie. à mettre le feu. Conscience

lucide. Irrésistibilité du phénomène. Lutte et angoisse concomitante. Signes physiques. Satisfaction dès que l’acte est accompli.

9“ Pyrophobie. Crainte obsédante du feu, des objets susceptibles de mettre le feu, ou crainte de mettre le feu. La première n’est qu’une variété du délire du toucher. Quant à la seconde elle s’accompagne d’une angoisse cruelle, l’idée obsédante ne peut être chassée sans une lutte très longue, la conscience est lucide. Ce n’est en réalité qu’une forme de la folie du doute.

10“ La Kleptophobie, ou la peur obsédante de voler, est aussi une forme de folie du doute dont elle revêt tous les caractères morbides.

11“ Kleptomanie. Impulsion irrésistible au vol. Conscience lucide. Lutte très pénible contre le syndrome avec anxiété inexprimable, et signes physiques émotionnels très accentués ; défaite finale avec regrets amers mais satisfaction évidente.

12“ Onio-manie. Impulsion à acheter toutes sortes d'objets. Impulsion consciente, pénible mais invincible en dépit de tous les efforts et dont l’accomplissement produit un réel soulagement.

13“ Manie du jeu. État de certains joueurs poussés à jouer malgré leur plus vif désir de résister; conscients de leur situation qu’ils déplorent; lutte avec angoisse, défaite certaine, accomplissement de l’acte s’accompagnant de phénomènes émotionnels très violents et suivi d’une satisfaction indéfinissable mêlée de regrets.

14“ Impulsion homicide. Tentation irrésistible de tuer un indifférent ou même un être cher sans aucun motif. Souffrance morale indescriptible. Lutte horrible soutenue par le malade, réaction physique énergique. Si l’acte s’accomplit, il est suivi d’un soulagement n’ayant d’égal que le sentiment d’horreur qu’il inspire à la conscience demeurée intacte.

15“ Impulsion au suicide. Elle présente exactement les mêmes signes que la précédente.

16“ Onomatomanie. Syndrome à variétés cliniques innombrables dont la plus typique est la recherche obsédante et angoissante de certains mots. La conscience est en éveil. Le malade lutte pour chasser une idée qu’il reconnaît absurde ; mais l’obsession se répète, s’accompagnant d’une anxiété très vive et de signes physiques jusqu’à ce que la trouvaille du mot procure le soulagement désiré.

17“ Arithmomanie, ou impulsion irrésistible k compter. Impulsion tellement intense parfois que le malade compte automatiquement. Dans les paroxysmes, au milieu à'efforts consciemment accom|)lis pour chasser le phénomène, survient une angoisse avec ses signes

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phijsiques habituels. La tmmération intensive peut seule produire un soulagement.

18" L’échoi.alie nous a servi plus haut de type pour décrire l’impulsion morbide.

19“ La coprolalie a été de même choisie comme exemple d’obsession suivie d’impulsion.

20“Zooma]nie, zoophilie ou amour exagéré des animaux (folie des antiviviseclionnistes). Sollicitude exagérée et obsédante à l’égard des animaux. Angoisse pénible à la pensée des maux qui peuvent les accabler. Certains zoomanes ont au sujet des animaux de véritables accès de doute. Si ce syndrome doit être l'approché des autres en raison de l’obsession réelle, de la souffrance morale, il faut ajouter qu’il n’est le plus souvent qu’un mode d’émotivité exagérée des malades, et par suite une manière d’être, normale, chez le dégénéré. Peu de zoomanes ont en effet conscience de leur élat morbide; la zoomanie ne procède guère par accès, par paroxysmes; enfin le malade au lieu de lutter pour se débarrasser du syndrome, lutte beaucoup plutôt contre le médecin qui voudrait le convaincre de son mal,

21" Anomalies, perversions, aberrations sexuelles. C’est un chapitre d’une étendue énorme, qu’il est impossible d’analyser sommairement. On peut dire pourtant qu’en dehors des cas où ces anomalies relèvent d’une perversion morale et sont par suite ignorées du malade lui-même, toutes les autres relèvent des caractères généraux de l’obsession et de l'impulsion consciente.

Exemple : cerlains hommes sont obsédés irrésistiblement par la pensée d’avoir des relations avec d’autres hommes. Cette idée hante constamment leur cerveau; ils ne peuvent la chasser en dépit des luttes les plus acharnées qui s’accompagnent d’un désespoir sincère. L’accomplissement seul de l’acte à la fois désiré et réprouvé peut seul rétablir le calme dans l’esprit du malade.

22“ Aboulie. Ce syndrome nous a servi d’exemple pour décrire les phénomènes d’arrêt.

L’histoire de chaque syndrome réduite ainsi à sa plus simple expression montre d’une façon bien plus saisissante que toutes les obsessions et toutes les impulsions morbides sont des phénomènes de même ordre. Le malade atteint d’agoraphobie est le même que celui qui est atteint d’aboulie; le dipsomane et l’onomatomane sont deux membres d’une même famille. Pour le bien comprendre, il laut faire abstraction de la forme extérieure du syndrome et l’analyser dans ses éléments psychologiques. Les raisons cliniques qui rapprocheront tous les obsédés et tous les impulsifs seront alors les mêmes que celles qui ont rapproché le déséquilibré du sentiment du déséquilibré de l’intelligence. Nous verrons plus loin que les mêmes raisons réuniront dans un même groupe, celui des dégénérés, les syndromiques et les déséquilibrés.

Mais auparavant nous devons compléter l’analyse psychologique des syndromes par l’étude de quelques généralités cliniques qui se rapportent à leur histoire.

DES OBSESSIONS

Le nombre des syndromes épisodiques est évidemment illimité. Morselli a décrit récemment deux nouvelles variétés d’obsessions cliniquement bien délimitées et caractérisées, l’une par la crainte obsédante des déformations (dysmorpbopbobie) et l’autre par la crainte obsédante de la mort (tbanatopbobie).

Tout dans la vie du déséquilibré, où tout procède par tic, peut être matière à obsession et à impulsion; tout peut devenir un syndrome. Le dégénéré tel que nous l’avons décrit est véritablement le jouet de l’automatisme de ses centres nerveux. Le caractère obsédant et impulsif des pensées et des actes fait partie de la définition même de l’état mental du dégénéré. Mais en temps normal ce malade a plus ou moins conscience de son état de déséquilibration qui n’est ni plus ni moins que sa manière d’être habituelle ; par suite il n’existe pas de lutte, partant pas d’angoisse. Si parfois la conscience du déséquilibré est suffisamment éclairée, il s’opère un certain effort pour le maintien de l'équilibre entre les diverses opérations cérébrales, et l’équilibre, quoique toujours cbancelant, se maintient grâce h cet effort. L’intensité de l’elfort est très variable, mais il n’entraîne pas, en tout cas, la constitution de l’état d’angoisse caractéristique de l’obsession parfaite. Survienne une des causes surajoutées de déséquilibration que nous avons énumérées au chapitre précédent, l’équilibre se rompt, l’obsession et l’impulsion, dont l’ébauche est fatalement latente chez le malade, revêtent les carac-

leo lÆS DÉGÉNÉRÉS,

tères morbides stéréotypés que nous avons esquissés : le syndrome proprement dit est créé. Dans bien des circonstances, on retrouve les traces d’un syndrome dans le passé du malade; cette constatation fournit la preuve de ce que nous venons de dire. 11 est certain par exemple que la crainte superstitieuse du chiffre 15 qui hante le cerveau de tant de déséquilibrés sans cependant leur procurer la moindre gêne est une idée obsédante qui se transformera fatalement, le cas échéant, en une véritable obsession typique. Elle servira alors d’aliment, suivant la direction donnéeaux associations d’idées, soit à un accès de doute, soit encore <à un accès d’onomatomanie, soit encore à un accès d’arithmomanie, etc...

De fait, il est généralement assez facile de rattacher l’apparition d’un syndrome à un moment étiologique d’une certaine valeur, c’est ici l’accouchement, c’est là une fièvre typhoïde, ailleurs une longue suite d’excès, le plus souvent ce sont des causes épuisantes qui ont produit cet état d’éréthisme des centres nerveux, cet’ état de faiblesse irritable, qui précipitent la ruine totale de l’équilibre mental. Mais il faut bien savoir que l’intervention d’une de ces causes plus ou moins puissantes n'est nullement nécessaire ; le syndrome dégénératif peut se produire en quelque sorte spontanément, sans aucune sollicitation spéciale apparente, il est une modalité psychopathique que le dégénéré peut créer avec les seules ressources que lui donne sa constitution cérébrale défectueuse.

DES OBSESSIONS. ICI

Le contenu des syndromes est infiniment varié, comme on l’a pu voir; il n’a, d’ailleurs, aucune importance et il faut le proclamer bien haut. Tous les départements cérébraux peuvent leur fournir un aliment. C’est ici la sphère des idées (folie du doute); là, la sphère des sentiments (antipathies obsédantes, irrésistibles) ; des instincts (impulsions homicides et suicides) ; ailleurs c’est le territoire des sensations tactiles (terreur des pointes), celui des centres sensoriels (vertiges agoraphobiques) ; la région psycho-motrice (écholalie, tics variés), enfin la moelle elle-même (onanisme impulsif, incoordination motrice), etc. Tout ce désordre est dominé par une conscience lucide et souffrante.

Le mode de début du syndrome n’est pas constamment le même. Le plus souvent, il est brusque et par suite imprévu. Un mot lu dans un journal devient le début d’un accès d’onomatomanie; la rencontre fortuite d’une personne antipathique provoque l’idée impulsive de la tuer; la vue d’un objet entraîne l’idée obsédante de le dérober; une conversation philosophique est l’origine d’un accès de doute. Dans tous ces cas, on le voit, un ou plusieurs centres se trouvent impressionnés d’une façon plus ou moins vive, mais, et c’est là ce qui constitue l’état pathologique, la sensation se prolonge pendant un temps fort long au lieu de s’épuiser très vite ou de rester à l’état de simple dépôt, comme il arrive chez l’homme normal. L’intensité de l’impression est telle qu’elle trouble la continuité des opérations

intellectuelles, arrête les unes, active les autres, provoque enCn ce désarroi des pensées, des sentiments et des actes que l’on constate au moment des paroxysmes du syndrome. Dans d’autres circonstances, les paroxysmes sont annoncés par des troubles vagues, tristesse, irritabilité, inquiétude, etc., troubles qui n’ont rien de spécifique et qui n’ont rien de commun avec le syndrome lui-même. Ils sont bien plutôt l’indice de ce trouble morbide général qui dispose le cerveau au paroxysme obsédant et impulsif. Cette situation se rencontre particulièrement dans l’iiistoire des syndromes dont l’apparition est souvent périodique comme la dipsomanie. Par uneerreur d’interprétation, ces troubles, précurseurs plutôt que prodromiques, avaient fait penser que la dipsomanie devait être classée parmi les psychoses à accès.

Vévolution des obsessions et impulsions ne possède rien de typique, tant il est vrai que chez le dégénéié tout est livré à la fantaisie. On ne saurait leur décrire une période prodromique, une période d’état, une période de déclin; encore moins est-il possible de formuler un pronostic absolument rigoureux. Comme le début est apparemment brusque dans la plupart des cas, le syndrome arrive de suite à sa période d’état, à son paroxysme. C’est la période de l’irrésistibilité absolue, le triomphe du « Il faut ». A ce moment, les paroles du malade sont absolument stéréotypées et dépeignent éloquemment l’état de lutte où ils sont plongés :

DES OBSESSIONS

(c Je n’y puis rien faire ; je ne puis pas l’empêcher^ c’est plus fort qur moi. »

Le début est toujours brusque en réalité, car au moment des paroxysmes le syndrome ne diffère en rien de ce qu’il était auparavant; il n’y a qu’une question d’intensité en plus. Le paroxysme, d’ailleurs, n’est pas fatal, nous en avons donné des exemples; c’est essentiellement une question de disposition individuelle et de moments étiologiques secondaires.

Parfois le syndrome ne fait qu’une courte apparition, puis disparaît pour ne plus revenir; d’autres fois, sa marche est lente, il reste stationnaire pendant des mois et des années ; de temps en temps, une crise d’angoisse plus aiguë se manifeste et le syndrome reprend son cours; c’est le cas pour la folie du doute. Enfin, dans une dernière série de cas, le syndrome disparaît totalement, mais pour reparaître un peu plus tard. C’est dans ce cas que les observateurs avaient été séduits et trompés par les apparences intermittentes du mal.

La durée est impossible à délimiter. Les variations individuelles d’un même syndrome sont infinies; sa durée n’a absolument rien à faire avec son contenu, ce qui prouve surabondamment que le syndrome n’est rien en soi et qu’il faut compter avant tout avec le substratum mental. On voit, en effet, des accès de doute durer pendant vingfans, alors qu’ils dureront huit jours chez un autre malade.

La terminaison du syndrome est la plupart du temps

la guérison, réserve faite pour les rechutes. Cette guérison ne suit pas fatalement le soulagement éprouvé après satisfaction donnée à l’impulsion ou à l’obsession. Ce soulagement ne peut rien sur l’issue favorable du syndrome. Tant que le centre surexcité n’a pas épuisé son influx supplémentaire, l’obsession et l’impulsion reparaissent. Ce qui s’observe assez souvent, c’est la diminution progressive du nombre des paroxysmes qui se trouvent petit à petit séparés par des rémissions de plus en plus longues, jusqu’à guérison complète. Ce fait nous- permet d’assister à la décharge progressive des centres maladivement excités.

D’autres fois, le syndrome n’a d’autre terminaison que la mort même du malade, non pas que le syndrome lui-même soit susceptible de la provoquer, mais parce que, s’incorporant d’une façon définitive à l’existence mentale des sujets, il les accompagne jusqu’à leur fin, à la manière d’une infirmité incurable. Mais, c’est un fait remarquable, jamais dans ces cas on n’observe la moindre modification du syndrome qui reste toujours semblable à lui-même. 11 n’évolue pas, il ne se transforme pas; jamais il ne devient l’origine d’un délire proprement dit, comme on l’écrit quelquefois en confondant l’idée obsédante avec l’obsession pure; jamais il ne se termine par la démence. C’est là une des meilleures preuves que le syndrome n’est qu’une des manières d’être du déséquilibré ; il fait partie intégrante de sa vie cérébrale; il est une des manifestations de sa

DES OBSESSIONS

vie psychique normale. Si le syndromique devient dément, il ne le devient pas parce qu’il est syndromique; il le serait devenu par un autre procédé; en d’autres termes, cette démence ne constitue pas la période ultime de l’histoire de son syndrome.

La marche par paroxysmes est la caractéristique du syndrome parfait. Il ne s’agit pas ici, bien entendu, de récidives, mais de rechutes. Ces rechutes peuvent être très rapprochées et faire partie d’une seule et même crise d’obsession, mais elles peuvent être très éloignées les unes des autres et être séparées par des intervalles de calme complet, sans que pourtant la réapparition du mal perde son cachet de véritable rechute. Le malade atteint à vingt-cinq ans d’un premier accès de dipsomanie et qui en présente un second à quarante ans ne fait pas une nouvelle maladie. C’est une nouvelle manifestation d’un mal qui s’était amendé grâce à une hygiène cérébrale appropriée, mais <jui était demeurée latente dans un cerveau profondément taré.

Un fait essentiellement clinique et très frappant pour le médecin qui, au lieu de réserver son attention seulement au syndrome qu’il observe dans le présent, se préoccupe au contraire de tout le passé morbide de son malade, est la coexistence d’un nombre plus ou moins considérable de syndromes, d’obsessions ou d’impulsions d’aspect différent chez le même malade, soit dans le même temps, soit à des époques successives de son existence. C’est là, en effet, une particularité qu il

importe de bien mettre en lumière, car elle jette sur la nature de ces manifestations morbides la plus -vive clarté. Si l’on y réfléchit bien, en effet, et si l’on veut se reporter à l’analyse psychologique du syndrome, tel que nous l’avons esquissée, on ne peut plus s’étonner de pareilles coexistences, qui sont commandées par l’état mental lui-même du syndromique et qu’il était aisé de prévoir. Lorsque l’on fouille dans le menu détail la vie de ce malade, on peut dire qu’il est exceptionnel de n’y rencontrer qu’un seul syndrome. Les exemples d’associations de plusieurs syndromes sont innombrables; aucune loi ne préside, le plus souvent, à cette association et les syndromes coexistants n’ont entre eux aucun lien, si ce n’est celui d’origine. Les obsessions et les impulsions les plus différentes comme objet peuvent se rencontrer simultanément : la dipsomanie avec la terreur des pointes, le délire du toucher avec l’agoraphobie, l’impulsion homicide avec les perversions sexuelles, etc. 11 n’est pas rare de voir coïncider jusqu’à quatre et cinq syndromes. Nous avons observé par exemple chez une malade, dans le même temps : la crainte de l’eau, l’impulsion homicide et le doute. Plus on observe, plus les exemples de cette nature se multiplient.

Au lieu d’une coexistence dans le même temps, c’est assez souvent une coexistence chez le même malade à des époques différentes que l’on constate. C’est une succession de syndromes les plus variés, séparés ou

DES OBSESSIONS

non par des périodes de santé apparente. Un de nos malades eut, dans son enfance, des perversions sexuelles ; plus tard il devint kleptomane, puis onomatomane. Unefemme, onaniste impulsive dans sa jeunesse, eut plus tard des rires et des pleurs irrésistibles, de Uincoordination motrice, de l’onomatomanie et de nouvelles perversions sexuelles.

Nous avons dit que presque toujours aucun lien d’affinité ne reliait entre eux les syndromes. Il en est pourtant quelques-uns que l’on voit s’associer de préférence, comme la folie du doute avec le délire du toucher dont Falret avait fait une psychopathie distincte. Cette conception ne se justifie pas, car il n’est pas rare d’observer le doute sans la crainte du contact, et inversement. Lorsque la crainte du contact coexiste avec le doute, il n’est, ne l’oublions pas, qu’une variété d’adaptation des interrogations anxieuses à des propriétés supposées fatales ou dangereuses des objets que le malade redoute de toucher. C’est encore de la folie du doute et non pas du délire du toucher.

Il est encore trois syndromes : l’écholalie, la coprolalie et l’incoordination motrice, que l’on a vu coexister fréquemment et même se propager épidémiquement. (Jumping, Latah, Myriachit, les sauteurs du Maine.) Gilles de la Tourette a décrit cette association singulière et a tenté de l’isoler sous forme d’entité clinique. N’oublions pas que ces trois syndromes se sont présentés épidémiquement. Il n’est pas étrange qu’ils

aient coexisté chez le premier malade de la série, c’est un fait fréquent ; quant à la transmission intégrale de la triade symptomatique aux autres malades de la série, l’imitation l’explique suffisamment et ne prouve pas leur union obligatoire. On sait d’autre part combien il est aisé d’observer isolément chacun de ces trois syndromes avec les mêmes caractères qu’ils ont offerts pendant l’épidémie. Il ne serait pas difficile, d’ailleurs, d’expliquer la coexistence plus fréquente de ces syndromes les uns avec les autres, si l’on voulait bien se rappeler qu’on ne les isole souvent que pour les besoins de la description, mais qu’en réalité ils ne sont qu’une seule et même modalité psychopathique. L’arithmomanie n’estelle pas par exemple une variété d’onomatomie ; la crainte du toucher n’est-ellc pas souvent une forme spéciale du doute ; l’aichmophobie ou terreur des pointes n’est-elle pas une variété de la crainte du toucher ? Si tous ces syndromes coexistent, se succèdent, se combinent h l’infini, c’est qu’ils sont au fond une seule et même chose, un seul et même état morbide ; ce ne sont que les adaptations d’une disposition mentale unique à plusieurs objets différents.

Ces faits détruisent sans peine l’idée qu’un s’était faite autrefois que toutes ces psychopathies étaient autant d’entités morbides, autant de monomanies distinctes. Comment pourrait-on l’admettre quand on sait que toutes se réduisent, par l’analyse, aux mêmes caractères? Comment considérer comme autant d’affections

DES OBSESSIONS

distinctes des états qui coïncident souvent en si grand nombre et dont les combinaisons sont si multiples? Cette conception ne trouve pas' davantage sa preuve dans la succession chez le même, malade de syndromes variés ou dans la répétition sous forme de paroxysmes d’un même syndrome à différentes époques de la vie chez le même malade. La succession chez le même sujet de l’eczéma, de la lithiase biliaire et de la goutte, la coexistence chez le même sujet de l’obésité et du diabète ont pu en imposer pour un temps et faire croire à autant d’entités morbides jusqu’au jour où l’on s’aperçut que ces états n’étaient que des syndromes naissant sur un fond commun de nutrition retardée L On en conclut alors qu’ils n’étaient que les apparences extérieures d’une même diathèse, qu’ils étaient une seule et même chose quant au fond. Il en est ainsi des syndromes psychiques que nous avons étudiés. Elfacez-Ies, toujours vous retrouverez le même terrain, le même substratum qui préexiste et qui suffit à les expliquer. C’est lui seul qu’il est important de considérer, c’est lui que nous allons étudier en peu de mots et qui nous donnera la clé de la véritable nature de toutes ces modalités psychopathiques dont l’analyse a fait l’objet du présent chapitre.

Que peut être Cette maladie aux aspects si multiples? Quel peut être ce malade qui a le pouvoir de présenter

1. Ch. Bouchard. Maladies par ralentissement de la nutrition; Paris 1882.

dans le même temps on successivement, dans tout le

cours de sa vie, des états psychopathiques d’apparence

si différente ; ce malade qui hier, atteint de la folie du

doute, est aujourd’hui kleptomane et sera plus tard

dipsomane?

Nous avonsdevancé la réponse à ces questions en qualifiant souvent notre syndromique de déséquilibré, de dégénéré. Nous devons maintenant fournir la preuve de cette assertion. En procédant par élimination dans l’examen successif des différentes doctrines émises au sujet des obsessions et des impulsions, nous rendrons nos conclusions bien plus saisissantes.

Tout d’abord ces états morbides ne sont pas des étals différents les uns des autres, ce ne sont pas autant de monomanies distinctes. On l’a cru longtemps, mais après examen trop superficiel, et l’on se basait sur la variété de dissemblance infinie des objets auxquels s’appliquaient les obsessions et les impulsions : ici le doute, là l’impulsion à boire, ailleurs l’impulsion à tuer, à voler, etc. Ce n’était là, en vérité, qu’une doctrine symptomatologique. On s’était basé encore sur des considérations étiologiques beaucoup trop étroites, en rattachant le syndrome à sa cause déterminante la plus immédiate : ici la menstruation, là la grossesse, ailleurs les excès de toute nature, etc. C’était prendre une cause occasionnelle pour une cause efficiente. C’est la même interprétation qui fit considérer l’excès d’alimentation comme la cause de la goutte ou de l’obésité,

DES OliSESSIONS.

tant qu’on laissa dans l’ombre l’étude du substratum organique ; il en est ainsi, d’ailleurs, de tous les états constitutionnels.

En combinant certaines notions symptomatologiques et étiologiques, en exagérant surtout dans chaque syndrome la valeur des éléments qui semblaient y prédominer, on s’éloigna de plus en plus de la vérité : la dipsomanie fut une variété spéciale de l’alcoolisme ou une forme de folie périodique; l’agoraphobie un état vertigineux lié à des troubles oculaires ou auditifs, les impulsions sexuelles furent des états symptomatiques d’anomalies anatomiques ou physiologiques des organes génitaux, les tics, l’incoordination motrice furent des variétés de chorée, etc. Dans l’ensemble, ils furent considérés comme des états sympathiques.

Or, les syndromes que nous avons analysés ne sont pas dos phénomènes différents les uns des autres, nous l’avons surabondamment démontré ; ils présentent les mêmes caractères psychologiques et cliniques ; partout la môme angoisse, partout le même état de conscience, partout le même automatisme. Pourquoi séparer des états que l’analyse décompose en des éléments identiques? La coexistence enfin de plusieurs syndromes chez le même malade détruit l’idée de maladies distinctes.

Conséquemment, ces états sont des états similaires. Cette première conclusion en commande une autre : tous ces états ne sont que des apparences cliniques.

Puisque, d’autre part, les moments étiologiques occasionnels diffèrent dans presque tous les cas, il n’en faut pas tenir compte et fixer exclusivement son attention sur le substratum mental. Donc, faire de la symptomatologie en désignant les syndromes sous le nom de monomanies, faire de l’étiologie restreinte en les appelant des états sympathiques, c’est laisser la question en l’état.

La même critique s’adresse aux auteurs qui cherchèrent à définir les syndromes d’après leur marche. Frappés de leur périodicité, ou mieux de la répétition fréquente des paroxysmes, ils en firent des folies intermittentes. Le mot rémittence eût, en tout cas, mieux valu, car l’état mental, cause première du syndrome, persiste avec ses caractères pathologiques dans les périodes intercalaires et fait prévoir le retour des accès. Ou oubliait ensuite la succession de syndromes différents chez le même individu, succession qui, si elle démontre l’instahilité mentale des sujets qui justifie le retour fréquent des paroxysmes avec conscience, détruit l’idée d’intermittences vraies qui ne s’adressent qu’à des états morbides de même aspect. De plus, si l’on considère ceux des syndromes qui, comme la dipsomanie, ont pu, par leur retour périodique, faire croire à une intermittence, on s’aperçoit que la répétition des accès n’a rien d’obligatoire ; certains malades s’en sont tenus à un seul accès dipsomaniaque. Enfin, n’oublions pas qu’il existe des syndromes qui, une fois

DES OBSESSIONS

installés, ne laissent guère de répit aux malades jusqu’à la fin de leurs jours.

Si les syndromes ne sont pas des psychopathies distinctes, sont-ils, considérés ensemble dans un seul et même groupe, une maladie à manifestations multiples, protéiformes? Certains ont répondu à cette question en les décrivant sous les noms divers de folie lucide, folie avec conscience, folie impulsive. C’est là encore une fois de la symptomatologie pure; c’est prendre la partie pour le tout, en donnant comme caractéristique à tout un groupe morbide, l’état de la conscience ou l’état impulsif. Ce procédé ne nous révèle point la nature intime du phénomène; c’est définir la pneumonie par ses crachats rouillés et la fièvre typhoïde pas sa diarrhée fétide.

Cependant l’idée de grouper ensemble les folies avec conscience réalisait un progrès, nous l’avons dit. Elle a présidé à l’enfantement de la théorie de Morel, qui fit de nos syndromes une névrose du système nerveux ganglionnaire viscéral. Moi’el fut frappé surtout de l’état d’émotivité des sujets et de l’intensité des phénomènes émotionnels qui sont si saillants en certains cas, et qui parfois paraissent être les phénomènes précurseurs des paroxysmes obsédants ou impulsifs. Pour lui l’état de souffrance du sympathique retentissait sur l’élat mental et engendrait cette situation qu’il désigna du nom de délire émotif.

Mais ces phénomènes émotionnels, pour capitaux

qu’ils soient, ne révèlent pas fatalement une lésion des sympathiques. Il ne faut pas oublier qu’ils ne sont, en somme, que l’exagération des phénomènes normaux de l’émotion qui s’accompagne toujours de manifestations vaso-motrices : rougeur ou pâleur de la face, palpitations, etc. Ces phénomènes qui ne sont à l’état normal^ qu’un état réactionnel en face de situations mentales bien déterminées, ne sont encore, au cours des syndromes morbides, que des états réactionnels dont l'intensité est précisément due à l’excès d’érnotivité, à l'émotivité pathologique des sujets. Donc si le sympathique intervient, il le fait secondairement et non primitivement. Il obéit à la situation mentale au lieu de la commander. Bien des circonstances démontrent, d’autre part, que le syndrome est avant tout un état cérébral. L’onomatomanie, la folie du doute, le délire du toucher, l’écbolalie, sont sans aucun doute des troubles du fonctionnement de l’écorce. Enfin rappelons que les phénomènes émotionnels ont une intensité très variable, qu’ils sont souvent réduits à peu de chose et que, dans certains cas même, ils disparaissent en laissant le syndrome suivre son cours, pour ne réapparaître qu’au moment des paroxysmes.

Si donc les syndromes obsession et impulsion ne sont pas des entités morbides, ce ne sont que des états symptomatiques. C’est ce qu’il nous reste à établir.

L’examen du syndrome en lui-même nous révèle tout d’abord un état d’émotivité exagérée, un état de suscep-

DES OBSESSIONS

tibilité spéciale du système nerveux central et surtout un profond état de déséquilibration. Nous n’avons pas à revenir sur ces points qui ont été établis. Mais si nous examinons maintenant le malade porteur d’un syndrome, en dehors des accès, avant leur apparition ou dans l’intervalle de deux paroxysmes, il se présente avec le même état de déséquilibration, avec le môme état d’émotivité dont l’exagération est la base même de tous ses accès obsédants ou impulsifs. Il se révèle, en un mot, avec ces caractères si typiques d’instabilité mentale qui stigmatisent le dégénéré et sur lesquels nous nous sommes étendus dans les précédents chapitres. C’est un taré, un nerveux, un insuffisant dès la base, dès l’origine ; cet état morbide est chez lui constitutionnel. On constate à toutes les époques de sa vie l’existence des éléments qui pourront constituer, le cas échéant, une obsession et une impulsion pathologiques. Ces syndromes qui germent sur cet état foncier, et qui offrent par instant une physionomie si frappante, y appai’aisscnt à l’état d’éhauche; on pressent qu’il ne faudra qu’un rien pour détruire l’équilibre et permettre au malade de franchir la limite incertaine qui le sépare du syndrome. Il est aisé d’en conclure que ce syndrome fait corps avec l’état mental lui-même du dégénéré et qu’il n’en est qu'un des aspects contingents.

Cette assertion trouve encore sa preuve dans l’apparition souvent très pi’écoce du syndrome. Nous avons observé l’obsession et l’impulsion dès la première

enfance, dans la seconde enfance; leur apparition à la puberté est d’une fréquence extrême. Un de nos malades recherchait à cinq ans les nudités masculines; il fut un peu plus tard kleptomane et eut plus tard encore d’autres syndromes. Un autre axait à six ans la crainte du toucher, un autre avait à la même époque la terreur angoissante des chiens et des miroirs. Nous avons vu la folie du doute éclore à treize ans. Des enfanis présentent encore des impulsions très nettes au suicide et à l’homicide. Et combien d’exemples semblables! Ne sont-ce pas là, au premier chef, des indices de tares constitutionnelles? Ce n’est pas tout encore.

Les .syndromiques sont héréditaires dans l’immense majorité dés cas. Si, par exception, ils ne tiennent pas leur état morbide d’influences héréditaires, ils la tiennent alors d’influences acquises assez puissantes pour faire naître d’emblée l’état de dégénérescence; le syndrome dans ces cas ne cesse pas d’être un des attributs du dégénéré. L’un de nous a observé la constitution de l’état mental du dégénéré consécutivement à une fièvre typhoïde chez une femme qui avait été jusque-là bien équilibrée. Cette femme fut prise quelques années après d’un accès de dipsomanie.

Lorsqu ils sont héréditaires, les syndromiques comptent des aliénés dans leur famille. Il n’est pas rare d’y rencontrer aussi des syndromiques. Les syndromes que ceux-ci ont présentés ont assez souvent un aspect différent de ceux qu’ont présenté leurs descendants. On

DES OBSESSIONS

sait que ce fait n’infirme en rien l’identité d’origine des syndromes observés chez les parents et chez les enfants, car nous avons vu qu’un seul malade pouvait souffrir simultanément ou consécutivement des obsessions et impulsions les plus variées. Le père et le fils sont, de par l’hérédité, unis par des liens tels que l’on peut dire que les syndromes du fils continuent la série inaugurée par le père en vertu des mêmes raisons qui les font se succéder dans la vie de l’un ou de l’autre pris séparément.

La constatation chez les ascendants et chez les descendants de syndromes, même différents, prouve le caractère héréditaire de ces états morbides. Il est prouvé plus éloquemment encore par les faits assez nombreux de transmission intégrale de père en fils du même syndrome : citons pour mémoire les impulsions au suicide, l'onomatomanie dont l’un de nous a rapporté un cas très remarquable, la dipsomanie, etc.

Les syndromiques enfin sont pour la plupart des candidats sérieux à l’aliénation proprement dite, à l’aliénation avec délire. Les délires qu’ils présenteront les confondront encore avec ces malades dont nous avons décrit dans ce travail l’état mental ; nous étudierons dans un autre ouvrage le délire des dégénérés.

En résumé, l’obsession et l’impulsion représentent l’état parfait, idéal en quelque sorte, de la déséquilibration mentale. Ils en sont la véritable formule et sont la signature indiscutable des états dégénératifs. Grâce à

178 LES DÉGÉNf^RÉS.

la persistance de la lucidité de l’esprit, ils permettent de saisir sur le vif, mieux encore que ne le fait la simple déséquilibration, la désharmonie fenctionnelle du système nerveux, l’automatisme des centres cérébrospinaux.; Ils méritent l’épithète de stigmates psychiques qui leur a été donnée par l’un de nous. Groupés en un faisceau unique après une analyse clinique scrupuleuse, ces états morbides acquièrent une valeur symptomatique très significative ; disséminés sur tout le parcours de la vie du dégénéré comme autant d’incidents marquants, ils justifient l’autre qualification de syndromes épisodiques de la folie des dégénérés qui leur a été attribuée par l’un de nous depuis longtemps.

Pour terminer cette étude du substratum mental des dégénérés que nous avons répartie en deux chapitres pour les besoins de la description, nous dirons que le dégénéré peut s’offrir à l’observation sous doux aspects principaux : un état de déséquilibration simple ; un état syndromique qui n’est qu’une variété plus stéréotypée du premier. Le premier est constant, il fait partie de la définition même des états dégénératifs; il est fatal : pas un dégénéré n'en est exempt. Sur ce terrain vient germer le second état, qui est constitué par une série d’épiphénomènes qualifiés, dans l’ordre des phénomènes psycho-physiologiques, par les épithètes d’obsession et d’impulsion. Ces états sont inconstants; ils ne font pas, comme le premier, fatalement partie de l’histoire du dégénéré. Lorsqu’ils existent, ils donnent aux

DES OBSESSIONS

malades un cachet particulièrement frappant ; ils donnent à leur état une signification réellement pathognomonique bien mieux que la simple déséquilibration, qui peut être réduite à peu de chose et mêpie passer complètement inaperçue. |

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