V. Lombuoso. L'homme criminel. ir. Paris
die, etc. Voir ce que nous avons dit des stigmates physiques de la dégénérescence). De semblables irrégularités existent du côté de la fonction cérébrale ; à côté des sentiments, des passions, des penchants extraordinaires qui ont eu le crime comme résultante apparente, on remarque des bizarreries, qui semblent faire du criminel un être à part.
Voilà un premier point : c’est la partie analytique de l’œuvre italienne.
2“ Considérant alors dans leur ensemble ces vices moraux et ces vices physiques, on admet que les uns et les autres sont de même nature. On va plus loin et l’on déclare que non seulement ces deux ordres de stigmates coexistent, mais encore qu’ils se correspondent et même se commandent mutuellement. On formule cette conclusion, qu’il existe une relation entre le crime et les stigmates physiques du criminel, que ces derniers sont autant d’indices révélateurs du premier.
On va plus loin encore, et, demandant à la statistique des indications numériques, on ne tarde pas à établir que telle catégorie d'anomalies physiques correspond à telle catégorie de troubles moraux et à tel genre de crime : la pédérastie, l’homicide, le viol, etc., possèdent dès lors leurs signes certains. De l’examen anthropologique d’un individu, l’on peut déduire qu’il a commis ou qu’il peut commettre tel ou tel attentat. Tel est le second point de la doctrine Lombrosienne; c’est la con-
stilution de divers types anthropologiques du criminel.
5“ Enlin prenant pour base de raisonnement le fait que toutes ces anomalies sont d’ordre congénital, qu’elles naissent avec l’individu et meurent avec lui, que le criminel est construit d’une autre façon que l’homme honnête, on déclare que tous les types criminels peuvent être synthétisés dans un type spécial auquel on donne le nom de criminel-né. Dès lors n’est pas criminel qui veut; le crime est un acte aussi fatal que le sont les stigmates physiques qui l’accompagnent et qui l’indiquent. Le criminel-né apporte en lui la prédisposition au crime comme un autre est un épileptique ou un aliéné en puissance; c’est une sorte de diathèse criminelle qui se relie à des générateurs multi[)les, ordinairement d’ordre pathologique. Il faudrait en conclure qu’à l’instar des stigmates physiques, le crime luimême est un stigmate morbide.
De ce double fait que le dégénéré peut devenir délinquant, par le fait qu’il est dégénéré, et que les criminels possèdent des attributs dégénératifs on pourrait, ce semble, conclure que dégénérescence et criminalité peuvent être confondues. Nous ne critiquons pas encore cette conclusion. Constatons seulement qu’il existe, au moins dans certains cas, des relations étroites entre ces deux facteurs, qui semblent même parfois devoir êtx’e confondus. Ces [loints de contact ne sont d’ailleurs pas les seuls qui aient donné quelque force à la thèse de Lombroso. En voici d’autres.
On voit souvent criminels et dégénérés émaner d’une même souche morbide où l’on rencontre pêle-mêle aliénés, fous moraux, déséquilibrés, criminels. Dans une même lignée, il n’est [)as rare encore de voir les uns à côté des autres, les criminels et les aliénés. En outre, il est fréquent de voir un criminel devenir aliéné délirant ou encore un homme devenir criminel après avoir guéri autrefois d’un accès de délire. 11 est commun encore d’observer un criminel engendrant un autre criminel et ce qui est mieux, engendrant, à côté de celui-ci, un aliéné.
Enfin, si l’on analyse le premier criminel venu, même dénué de toute tare physique, il est certain qu’il apparaîtra souvent, sinon comme un monstre moral, ou comme un dégénéré intellectuel, tout au moins comme un faible, un homme à volonté chancelante, un être dont la sensibilité morale est sujette à ‘caution. Sinon, rien ne donnerait l’explication du crime, à moins, et cela est souvent légitime, d’en rechercher la cause dans des fatalités indépendantes de l’individualité criminelle elle-même.
Tous ces motifs ne sont-ils pas propres à faire admettre une parenté étroite entre folie, dégénérescence, folie morale, crime, etc? Ne semble-t-il pas que le crime n’est autre chose qu’un des nombreux maux qui s’attachent à l’espèce décadente ; que tous ces états sont les rameaux d’un même tronc? Enfin celte conclusion de Lombroso lui-même ne s’impose-t-elle pas :
les criminels de toutes les races tendent vers un type
uniforme qui est le résultat d'une dégénération morbide?
Mais, pour sérieuse qu’elle soit, la thèse n’est pas à l’abri des critiques, et il nous semble que, si elle possède sa part de vérité, elle a aussi sa grosse part d’exagération. C’est là le danger des généralisations trop rapides, surtout lorsqu’elles sont échafaudées sur un sol aussi traître que la statistique.
11 est bien vrai que le dégénéré est souvent criminel, mais faut-il en conclure que le crime est relié à l’état dégénératif par un lien d’effet à cause ? Le nombre est considérable des dégénérés qui ne délinquent jamais, et leur conformation psycho-physique n’est pas différente de celle des dégénérés qui délinquent et même de ceux qui récidivent. Le crime n’est ici qu’une des si multiples et si différentes adaptations de l’esprit du déséquilibré. Pour le clinicien, il n’a pas plus de valeur que le moindre de ses autres actes. La société seule peut s’en préoccuper davantage à cause de ses conséquences exceptionnelles ; mais l’observateur théoricien n’y voit pas autre chose que l’activité irrégulière d’un être qui par essence est irrégulier. Le déséquilibré n’est pas plus porté par sa nature vers le crime qu’il ne l’est vers les bonnes œuvres qu’il accomplit souvent avec une irrégularité maladive. Songera-t-on à identifier ses bonnes actions avec la tare dégénérative'’ Evidemment non. Crime et bonnes œuvres seront deux modes de réaction opposés, commandés par des circon-
Stances multiples, chez le déséquilibré comme chez rh).n ri e sain d’esprit, sans qu’il appartienne plus au premier de devenir un criminel qu’au second de devenir un honnête homme. La dégénérescence n’enfante pas plus la propension aux actes immoraux, obscènes, etc., que l’expansivité philanthropique du raisonnant. Ce qu’elle crée, c’est un terrain en vertu duquel les causes génératrices, extrinsèques ou intrinsèques, du crime agiront d’une façon plus intense parce que ce terrain résiste moins ou parce que ces causes seront appréciées d’une façon toute spéciale par le dégénéré. Celui-ci deviendra plus facilement criminel que l’homme bien pondéré, de même qu’il délirera plus facilement que lui, mais il n’aura pas en lui le germe du crime ; le criroe ne s’accomplit pas chez lui en vertu d’une fatalité native. Il ne faut pas confondre la semence avec le terrain propice à sa germination. Bref, il n’existe pas de raison de confondre ensemble dégénérescence et criminalité ; le crime n’est pas plus un syndrome faisant partie de l’histoire des dégénérés qu’il ne fait partie de celle de la paralysie générale. Ici et là il n’est qu’un accident.
Mais poursuivons. Il est vrai encore que beaucoup de criminels sont porteurs de stigmates de dégénérescence. Faut-il en conclure que crime et dégénérescence ne font qu’un? Évidemment non. Si ces criminels sont physiquement stigmatisés du vice héréditaire, cela prouve qu’ils sont dégénérés et rien de
plus ; nous rentrons .alors dans le cas précédent et les mêmes réflexions trouvent ici leur place. Les stig. mates décrits par Lombroso et, d’une façon générale, par tous les criminalistes, sont communément ceux que l’on observe chez les dégénérés non criminels.
Faut-il maintenant s’attarder à combattre le type criminel? Les stigmates physiques n’indiquent pas plus le crime ou tel genre de crime qu’ils n’indiquent les autres bizarreries mentales dont la collection est si grande chez le déséquilibré. Les uns et les autres se sont développés parallèlement sans s’influencer réciproquement. En supposant que le crime soit une matière anthropologique définissable, les stigmates physiques ne l’annonceraient pas plus que le tophus n’indique la lithiase biliaire, bien que la goutte et la lithiase biliaire soient deux syndromes communs à un même état dystrophique général. Les stigmates physiques pourraient dénoncer l’état dégénératif dont le crime serait une autre manifestation, mais rien de plus.
Combien voit-on encore de criminels, même parmi les plus récidivistes, qui ne sont porteurs d’aucune tare physique, et combien encore de dégénérés criminels dans le même cas? Et inversement, combien ne voit-on pas de dégénérés parfaitement stigmatisés au point de vue physique et dont l’existence est à jamais indemne de toute tentative nuisible ? Le Congrès d’anlhropologie criminelle qui s’est réuni cà Paris en
1889 a pu rencontrer les preuves cliniques de ce que nous avançons dans un choix d'individus que l’un de nous lui a présentes à Sainte-Anne. 11 n’est pas difficile de trouver des criminels porteurs, par exemple, des stigmates accusateurs du meurtre, au dire de l’école italienne, et qui n’ont commis que des vols, sans même une tentative meurtrière. Combien d’autres commettent des crimes dont ils n’ont aucun stigmate, et ne commettent pas ceux dont ils ont les stigmates? L’occasion en a manqué, objectera-t-on. Il est bien difficile d’admettre que le criminel prédisposé au meurtre, au vol, ou à la pédérastie n'ait jamais rencontré, dans son milieu de vie habituelle, l’occasion d’agir dans ce sens, d’autant mieux que, fatalement prédisposé, il n’a pas à attendre cette occasion, il doit la faire naître ou tout au moins la rechercher. Mais, en l’admettant ainsi, dès lors qu’on fait intervenir le facteur occasion, n’est-ce pas réduire de beaucoup le facteur prédisposition et les tendances fatales qui l’accompagnent ? Reconnaître dans la genèse du crime l’influence possible de l’occasion, n’est-ce pas faire du même coup du crime, tout au moins dans certains cas, une éventualité étrangère à l’individu ? N’est-ce pas admettre tout au moins que ce crime peut être, suivant l’importance de l’occasion, un acte accessible à tout être sur lequel ne pèse aucune tare ? Cela nous paraît évident. Si donc le crime peut avoir une origine étrangère au criminel, la théorie de la prédisposition
-190 LBS DÉGÉNÉRÉS.
se trouve détruite, tout au moins dans ses conclusions
absolues.
Ce que nous venons de dire s’applicfue en grande partie à la réfutation du criminel-né qui n’est que la synthèse dogmatique des types variés de criminels. Criminel-né se dit de l’être qui naît avec les attributs moraux et physiques du criminel. Nous avons vu que ces attributs n’avaient rien d’absolu ; que, lorsqu’ils existent, ils ne sont pas plus significatifs de tel genre de crime qu’ils ne le sont de la criminalité elle-même. Ces prétendus attributs ne sont autres que les stigmates de la dégénérescence, d’où il suit que ceux qui en sont porteurs sont des dégénérés. C’est dire conséquemment que le crime est un état dégénératif et par suite un état morbide. Donc, le criminel est un malade.
Si cette affirmation était bien logiquement déduite de faits observés et hors de contestation, ses conséquences pratiques seraient considérables. Mais, quelles quelles fussent, il faudrait les accepter. Malheureusement les criminalistes qui les ont adoptées ont par trop préjugé la question de savoir ce qu’est un crime. C’est là une question préalable qui n’a pas encore reçu sa solution, de telle sorte que la théorie tout entière est construite sur des bases hypothétiques, et qu’elle n’est elle-mêfne qu’une hypothèse, quelles que soient ses apparences scientifiques et positives. Parler de criminelné revient à dire que l’on naît doué d’aptitudes à commettre des actions sur la valeur desquelles tout le
monde discute. N'est-ce pas dire que le criminel-né n’existe pas. Voilà le côté erroné de la doctrine lombrosienne. Mais elle a son côté vraisemblable. Critiquons-le.
Il est toute une catégorie de criminels qui naissent non pas criminels, mais avec les aptitudes maximum à le devenir, suivant les circonstances. Ceux-là, appelonsles, si l’on veut, des criminels-nés. Or, nous avons vu ce qu’ils sont, ce sont des dégénérés, des malades; nous les connaissons aussi sous une autre dénomination, celle de fous moraux. Lors donc que le crirne-né existera, il sera synonyme de folie morale, de dégénérescence. Mais nous sommes ici sur un terrain pathologique, du ressort exclusif du médecin, de l’aliéniste. On ne saurait dire, et Lombroso lui-même ne le ferait pas, que tous les criminels sont des fous moraux. Ces malades ont des caractères spéciaux bien connus ; s'ils sont des criminels aux yeux de la loi, aux yeux du juge, pour le médecin, ils ne le sont pas, et ils ne peuvent l’être. N’est-cc pas la meilleure démonstration que l’acte légalement qualifié crime ne peut servir de base d’appréciation du criminel, puisque, chose essentiellement relative, il cesse d’être crime dans certaines circonstances déterminées?
Le criminel-né n’existe pas, ou, s’il existe, c’est un malade. Cette formule dont nous empruntons les termes à M. Garnier, réduit à sa juste valeur l’œuvre si considérable de Lombroso. Crime et dégénérescence
ne peuvent être identifiés. L’idée de Lombroso est vraie pour quelques cas ; elle devient une erreur si on la généralise. 11 nous devient facile maintenant de fixer les rapports vrais de ces deux facteurs : crime et dégénérescence. Ces rapports peuvent être exprimés par quelques aphorismes.
1“ Les dégénérés peuvent devenir criminels, et ils le deviennent plus souvent sans doute que les êtres non dégénérés, parce qu’ils s’adaptent moins commodément que ces derniers aux conditions de vie régulière et aux conventions incompatibles avec les actions légalement qualifiées crimes.
2“ Certains criminels présentent des stigmates de dégénérescence. Bien que ces stigmates ne puissent avoir aucun rapport d’indication avec les actions commises par ceux qui en sont porteurs, ils signifient tout au moins que ces criminels sont des dégénérés.
3“ Mais si le dégénéré peut être criminel, et si le criminel peut être un dégénéré, il y a aussi des criminels qui n ont aucun des caractères de la dégénérescence. il faut faire une différence entre le criminel morbide et le criminel vulgaire. Le premier seul répond à la description du criminel-né, encore que cette expression consacre une erreur, en tant qu’elle proclame comme fatales des aptitudes à agir dans un sens qu’une convention seule définit coupable.
Il nous reste à répondre aux arguments tirés de la parenté, évidente dans certains cas, de la dégéné-
ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE. m
rescence, de la folie et du crime. Cette connexion n’est qu’apparente. Si elle était réelle, elle prouverait tout simplement que le criminel peut être un dégénéré ou que le dégénéré peut être un criminel. Elle n’identifierait en aucune façon le crime et la dégénérescence, pour ce fait, déjà amplement indiqué, que le crime n’est rien de défini en soi, qu’il est toujours une action discutable. Enfin, si elle prouvait encore que le dégénéré peut être plus souvent que tout autre un faible, un incapable, un être qui succombe facilement dans la lutte, elle n’indiquerait pas que crime et folie, qui sont d’ailleurs deux choses incomparables, doivent être confondusvJ.^
Cette grave question des rapports de la criminalité et de la dégénérescence méritait les développements dans lesquels nous sommes entrés. La théorie anthropologique qui tend à les confondre, compte de nombreux partisans, et ses conséquences sociales, si elle était rigoureusement exacte, préoccuperaient à bon droit tous les esprits.
Nous ne dirons que quelques mots maintenant des deux théories qui ont fait du crime, l’une un état atavique, l’autre un état régressif.
L’une et l’autre commettent encore l’erreur d’envisager le crime comme une entité bien définie; l’une et l’autre, considérant encore le crime comme une aberration étrange, accessible seulement à quelques-uns, admettent implicitement l’apport à la naissance d’ap-
titudes spéciales, à la réfutation des(]uelles nous nous
sommes appliqués.
Ces deux théories sont, en vérité, identiques; une seule différence les sépare. La théorie atavique ne considère pas le criminel comme un être pathologique; la théorie régressive le confond avec le dégénéré. .Nous avons montré ailleurs (chap. iii) qu’on ne saurait confondre dégénérescence et régression. Si l’on admet la confusion, nous n’avons rien à ajouter aux arguments que nous venons de développer; si le régressif est un atavique pur et simple, les deux théories n’en font qu’une et c’est l’idée seule du crime, considéré comme phénomène d’atavisme, qu’il nous reste à combattre.
La théorie de l’atavisme repose sur les rapports de similitude qui paraissent exister entre le physique et le moral du criminel et ceux que l’on attribue aux ancêtres de l’espèce. Le criminel est, affirme-t-on, un homme primitif égaré au sein de la civilisation moderne. Les ancêtres étaient plus criminels que nous ; ils avaient les vices, les instincts, les passions et les penchants que l’on retrouve chez nos criminels modernes.
Ce sont là des conceptions bien étranges. De quel droit déclare-t-on que le taux de la criminalité était plus élevé chez les ancêtres que de nos jours? Sur quelle base scientifique appuie-t-on cette affirmation, si peu flatteuse pour ces derniers? De quels ancêtres parle-t-on d’ailleurs? Où commence et où finit l’ancêtre ' criminel auquel nous pouvons comparer notre criminel
d’aujourd’hui? Le connaît-on? L’a-t-on décrit? Il est tout aussi hypothétique que l’homme normal auquel on a proposé de comparer le dégénéré. On a procédé par assimilation, en comparant d’une part le criminel à l’homme sauvage, et en supposant d’autre part que l’ancêtre devait reproduire le type de l’homme sauvage actuel. Admettons-le un instant. Mais de quel droit considère-t-on maintenant l’homme sauvage comme un type plus criminel que l’homme civilisé? Nous voyons ici poindre la confusiqn. L’être hrut, inculte, l’arriéré, le sauvage si l’on veut, est un être plus instinctif, moins intellectuel que l’homme cultivé, que celui qu’on est convenu d’appeler civilisé. Ses actions répondent par suite, beaucoup plus souvent que les nôtres, à l’idée plus ou moins étroite que nous nous faisons du crime. Cela prouve-t-il encore qu’il soit plus criminel, ou mieux plus porté au crime par sa nature primitive, que nous autres? La réponse affirmative préjuge toujours la définition même de l’acte criminel qui est, il faut bien s’en convaincre, tout entière à trouver et qui est avant tout une matière conventionnelle.
Peut-on s’appuyer davantage sur les similitudes de l’état physique? Ce serait nne grossière erreur d’observation qui consacrerait une fois de plus la confusion tant de fois faite entre l’état normal et l’état pathologique. Oui, la microcéphalie, par exemple, est un trait commun aux criminels et aux races arriérées, mais on ne peut comparer un crâne dont la faible capacité est
en rapport avec un organe en cours de développement, avec un crâne dont la faible capacité est due à des synostoses prématurées et essentiellement morbides. On en peut dire autant de toutes les prétendues analogies morphologiques que l’on a cru trouver entre l’homme criminel et l’homme primitif. La similitude serait-elle parfaite, il faudrait prouver au moins que toutes ces imperfections natives sont indicatrices de la criminalité ; nous avons vu ce qu’il fallait en penser à propos du criminel-né.
Nous croyons avoir mis au point la question des rapports de la dégénérescence et de la criminalité. 11 résulte de notre étude que Vacte qualifié crime n'a par lui-même aucun caractère spécifique qui puisse servir de base à une classification des criminels ni à une différenciation entre le criminel dégénéré et le criminel vulgaire. Le mot crime est un terme qui s’applique seulement à toute une catégorie d’êtres nuisibles, quelle qu’en soit l’essence, quels que soient leur état d’esprit, leurs attaches héréditaires et leurs caractères anthropologiques. Donc, le crime n’est pas un phénomène dégénératif; nous avons vu qu’il n’était pas non plus un phénomène atavique ou régressif.
Aucune des doctrines que nous avons examinées ne donne pleine satisfaction à l’esprit ni au point de vue théorique, ni au point de vue pratique. L’expei’t, il est vrai, n’a pas à se soucier des divergences d’opinion
relatives aux origines de la criminalité, à l’existence ou à la non-existence du libre arbitre; il ne demande que les moyens d’éclairer sa religion, pour ensuite guider le magistrat en déclarant à bon escient que tel est responsable, que tel autre ne l’est pas. Mais les discussions théoriques ont bien quelque portée, et, lorsqu’il s’agit surtout d’une matière variable comme le crime, les règles pratiques découlent fatalement de conceptions théoriques. Or, l’on ne peut rester aujourd’hui indifférent à l’évolution de l’anthropologie criminelle qui annonce, pour un avenir peut-être assez prochain, un remaniement complet de nos codes et le bouleversement de nos systèmes pénaux. Il est impossible que l’expert ne s’inspire pas, dans ses déterminations, des données positives de cette nouvelle science, d’autant plus qu’elles peuvent contribuer, ainsi qu’on le verra, à lui donner une grande aisance en face des graves problèmes qu’il est appelé à résoudre, tout en lui permettant de concilier les exigences de sa conscience avec celles de son mandat.
C’est donc à l’anthropologie criminelle que nous emprunterons des notions exactes pour étudier le crime et le criminel et en déduire quelques indications générales en ce qui concerne la médecine légale des dégénérés.
Deux écoles criminalistes sont aujourd’hui en présence : l’une, la plus ancienne, est Vécole dite classique de droit pénal, par opposition à la seconde, de création
:i98 LES DÉGÉNÉRÉS.
récente, et que l’on nomme Vécole anthropologique.
Les principes de ces deux écoles sont tout différents.
Nous aurons peu de chose à dire de ceux de l’école classique qui ont régné de tout temps, et qui ont servi de base à l’édification de tous les codes. Pour elle, il existe une loi morale; le bien et le mal, le juste et l’injuste ont des caractères irréductibles. En outre, l’homme raisonnable a le pouvoir de choisir entre l’un ou l’autre et il est libre de se déterminer. Ce sont là des données psychologiques que tout le monde connaît. Leurs conséquences sont très simples; le crime est une chose parfaitement définie et indiscutable : c’est un attentat à la loi morale. L’homme conscient et jouissant de son libre arbitre est responsable; il est par suite punissable. Le talion est un principe qui forme la base de toutes les législations. Dès lors tous les arrêts judiciaires ont un caractère très net de représailles qui sont évaluées, fragmentées suivant les circonstances, et mises en rapport avec la valeur supposée de l’infraction à la loi morale.
Nous nous étendrons davantage sur les principes de l’école anthropologique, dont l’existence a été quasi proclamée lors du dernier congrès d’anthropologie criminelle tenu à Bruxelles en 1892. Cette école entend étudier crimes et criminels à l’aide des méthodes scientifiques, et les considérer comme autant do phénomènes accessibles h l’analyse. Elle se défend par conséquent de tout a priori; eWa n’est inféodée à
aucun dogme. Son point de départ est l’observation pure et simple ; elle analyse et ne hasarde de conclusions qu’autant qu’elle est en possession de faits établis. Appliquons sa méthode à la critique des bases mêmes de l’école classique.
L’anthropologiste se refuse tout d’abord à reconnaître l’existence d’une loi morale immuable. Il observe au contraire que la morale est une chose essentiellement conventionnelle, qu’elle varie selon les temps, selon les lieux, que chaque âge de l’évolution humaine a possédé son code moral. Le bien et le mal, le juste et l’injuste, sont des mots qui ne désignent rien que de relatif, il est aussi impossible au boschiman le plus arriéré qu’au philosophe le plus transcendant de définir ce qu’est en soi le bien, ce qu’est en soi le mal. Ces deux choses évoluent avec les sociétés et se modifient suivant les circonstances, non pas seulement individuelles, mais encore collectives par lesquelles les unités elles-mêmes sont constamment influencées. Les bases sur lesquelles ont été édifiés les divers systèmes philosophiques de morale ont été aussi nombreuses que les [)hilosophes eux-mêmes et aussi incertaines que nombreuses. On peut affirmer qu’il n’est pas deux hommes qui mettent en pratique les mêmes principes de morale; aucun système n’a prévalu si ce n’est, dans un groupe social déterminé, la codification des us et coutumes en honneur chez la majorité. 11 n’y a rien là que de conventionnel et celte sorte de contrat a subi les fortunes les
plus diverses, les modifications les plus opposées aux différentes époques de l’histoire de l’homme. Voilà ce que l’ohservation enseigne.
L’on peut objecter que, malgré tout, une sorte de doctrine morale semble s’être constituée partout, dans tous les groupes sociaux, même les plus inférieurs, avec des caractères à peu près uniformes, ce qui semblerait prouver que la conception du bien et du mal n’est pas seulement affaire de convention, mais découle de principes plus élevés. Ce fait incontestable n’infirme en aucune manière le caractère évolutif de la morale; il prouve seulement que les besoins de l’être individuel et de l’être collectif sont partout les mêmes et ont partout exigé les mêmes garanties. Au point de vue social, le bien et le mal sont conditionnés par les exigences des rapports collectifs. La morale a pour base les principes mêmes de la solidarité qui assure le fonctionnement régulier, présent et futur, de la collectivité. Au point de vue individuel le bien et le mal sont conditionnés par les exigences de la conservation propre et celle de l’espèce. C’est toujours aux grandes vérités mises au jour par la science anthropologique qu’il faut en revenir quand on veut discuter ces questions de haute philosophie pratique.
Si, d’après les données anthropologiques, la morale est une matière essentiellement changeante et évolutive, le crime lui-même ne comporte pas une définition univoque. Les actions nuisibles, en effet, n’ont été quali-
fiées crimes qu’autant qu’elles contrevenaient aux principes de morale en cours, lesquels principes étaient variables. Cela a toujours été et c’est encore vrai de nos jours où l’on voit le meurtre sinon en honneur, du moins considéré comme œuvre utile dans certaines peuplades sauvages, alors qu’il est puni de la peine capitale dans notre société. Le crime n’a rien en soi d’absolu, il est relatif, il est chose conventionnelle. Sa valeur en tant qu’acte réprouvé par la loi est conditionnée par une foule de circonstances individuelles et extra-individuelles dont la principale réside dans le degré d’évolution plus ou moins avancé où se trouve telle ou telle société. Nous en avons vu un exemple dans le meurtre dont nous venons de parler. Si le sauvage tue les vieillards, c’est qu’ils sont devenus par leur faiblesse et leur inutilité, un obstacle à l’évolution de la tribu sauvage. 11 croit accomplir une œuvre utile à la collectivité. Si ce meurtre est inversement un acte criminel dans une société avancée, c’est que l’évolution a développé des sentiments d’altruisme et de solidarité qui n’existent qu’à l’état imparfait chez l’arriéré ; c’est qu’en outre il n’existe plus de motifs d’intérêt collectif à la suppression des êtres faibles. Le crime est donc, suivant l’expression de M. Manouvrier, une matière essentiellement sociologique.
Il n’est question ici, bien entendu, que du crime en tant qu’action nuisible à autrui, car l’action nuisible que l’homme commet contre lui-même, est exclue des
sanctions pénales, à moins qu’elle ne se répercute sur
autrui.
Quelque conventionnelle que soit la définition de la morale et du crime, elle n’en sert pas moins de base à l’édification des codes pénaux qui, par leur système de répression graduée, ne sont en vérité que la formule de la défense sociale et de la préservation contre les êtres qualifiés criminels, ou mieux nuisibles. Mais dans quelle mesure ces représailles sont-elles justifiées, jusqu’à quel point la société a-t-elle le droit de fragmenter les peines en donnant aux actes qualifiés crimes, une valeur déterminée ? Y a-t-il erreur ou simplement exagération dans l’exercice de son droit de défense de la part de la société? C’est ici que se dresse la grosse question des responsabilités que l’anthropologie criminelle tend à résoudre d’une façon nouvelle et plus appropriée aux notions qu’elle a acquises.
L’anthropologiste ne voit dans le crime qu’un mode de réaction contre un certain état de choses reconnu utile et convenable pour le bien général. Cet état de choses doit être maintenu dans l’intérêt de tous et la loi est chargée d’immobiliser l’individu qui s’insurge contre lui. D’autre part, poui l’anthropologiste le criminel est un être sollicité inégalement, mais toujours, par deux ordres d’influences : par des influences intrinsèques, individuelles, elles-mêmes biologiques, s’il est réputé normal, biopathologiques, s’il est réputé malade ou dégénéré ; et par des influences extrinsèques, sociales.
Ces influences, biologiques ou pathologiques, relèvent toujours plus ou moins directement des influences extrinsèques, et particulièrement sociales. Il n’est nullement question ici, on le voit, d’une détermination de la responsabilité individuelle, qui ne fait rien à la chose. Le criminel est-il responsable et punissable ou ne l’est-il pas? Nous n’en savons rien, car nous ignorons s’il jouit de son libre arbitre ; nous ne savons qu’une chose, c’est qu’il nuit aux intérêts de tous.
L’étude comparative du crime, matière sociologique, et du criminel, matière anthropologique, révèle donc un point important : un antagonisme entre l’individu et la société, d’où résulte le crime. Cette constatation est pleine de conséquences. De quel côté est le crime? 11 peut être imputable à l’individu, comme il peut l’être à la société. Il peut être aussi bien l'action nuisible de la collectivité envers l’uuité que celle de l’unité envers la collectivité. Le plus souvent il est imputable aux deux à la fois. D’où deux ordres de responsabilité, celle du criminel et celle de la société, conséquence de de fait qu’il existe dans l’étiologie du crime un facteur individuel et un facteur social. Pour l’école classique ce facteur social entre à peine en ligne de compte ; il ne constitue pas en tout cas un principe; il est laissé tout entier à l’appréciation du magistrat chargé d’appliquer la loi. C’est une grosse^cune.
Quelles sont maintenant les conséquences pratiques de cette façon toute nouvelle de comprendre les choses?
Quel que soit le crime dans son essence, et quel que soit le criminel, nanti ou non de sa responsabilité, dès lors qu’il y a action nuisible, le droit d’agir contradictoirement est acquis à la loi. Le principe de la préservation sociale est sacré : il est proclamé bien baut par l’anthropologiste, qui aboutit au même résultat que la vieille école classique. Mais il dénie du même coup à la société le droit de graduer les peines, ce qui suppose que le crime possède une valeur intrinsèque calculable. .Or le crime est chose variable et le libre arbitre appartient encore au domaine de la métaphysique.
En même temps qu’elle exerce son droit de défense,
, la société, consciente de ses erreurs et de sa part de responsabilité, doit considérer comme un devoir de payer sa part de dette. Elle ne le peut qu’en unissant r systématiquement aux mesures de répression des ! mesures d’atténuation. Pratiquement elle change de fond en comble les modes habituels de répression et les divers régimes pénitenciers. C’est dans ce but qu’elle fait de la peine, qu’elle est forcée d’appliquer, un moyen de relèvement et de réhabilitation pour le criminel. Ce n’est pas tout. La meilleure partie de son action consiste à prévenir le crime par tous les moyens possibles, afin de diminuer le nombre des circonstances où elle est obligée de sévir. La prophylaxie du crime doit être sa constante préoccupation. Il en est de ce mal social comme des maux du corps ; mieux vaut les éviter que d’avoir à les traiter. Ce n’est pas ici le lieu d’indiquer
OU d’étudier les moyens d’y parvenir; c’est affaire à la sociologie. Cependant l’on peut dire d’une manière générale que la substitution progressive des prisonsasiles, où serait institué te traitement moral des condamnés, aux établissements pénitentiaires où les condamnés subissent uniquement les rigueurs d’une peine morale et corporelle, est un des modes d’action proposé par l’anthropologiste. Comme corollaire, les pénalités temporaires seraient abolies; il n’est pas possible de les déterminer d’une manière équitable, pas plus qu’il n’est possible de chiffrer la valeur exacte d’un crime. Les peines doivent être illimitées et leur durée proportionnée à la durée même des tendances nuisibles du condamné et aux résultats de son traitement. C’est ici que l’union intime des lumières du magistrat et du médecin pourra produire les plus heureux résultats tant au point de vue de la sécurité publique qu’au point de vue même de l’équité.
Résumons en quelques mots les principes de l’école anthropologique : La morale est évolutive et changeante ; le crime lui-même est évolutif et changeant. Donc les systèmes pénaux qui ne peuvent être basés sur l’existence hypothétique d’une loi morale, ni sur la valeur des actes qualifiés crimes, ne peuvent être qu’une série de conventions ayant pour but : la préservation sociale contre les nuisibles. La durée des peines doit être proportionnée à la durée du danger couru, car tout tarif pénal suppose l’évaluation exacte de la valeur du crime.
et ce qui est plus grave, l’évaluation du degré de responsabilité. La société enfin ayant sa part de responsabilité dans le crime individuel et n’ayant qu’un droit, celui de se préserver, a le devoir, tout en protégeant le criminel contre lui-même et en se protégeant contre lui, de chercher à l’amender en donnant, d’autre part, tous ses soins à la prophylaxie du crime.
Tel est l’état actuel de la question criminelle; nous, l’avons indiqué dans ses termes contradictoires en rappelantd’une part les principes de la vieille école classique et, d’autre part, ceux de l’école anthropologique.
Il n’est pas douteux que les données positives de cette: dernière école continuent à léconder les réformes de, l’avenir comme elles ont commencé à le faire déjà. Bien que les données anthropologiques n’aient pas encore produit tous les résultats qu’on est en droit d’en, attendre et qu’elles ne puissent servir de hase unique aux jugements des experts, il n’était pas possible de les., passer sous silence. Elles peuvent tout au moins dicter à ces experts des déterminations qui eussent paru autrefois très hasardées, et qui le paraîtront de moins en moins, si l’on en juge par ce fait que les magistrats s’imprègnent de jour en jour davantage dés idées nouvelles. Le congrès de Bruxelles est un éclatant témoignage de ce progrès de l’opinion; en dehors des discussions dogmatiques et théoriques qui ont pu diviser (îiicore tes esprits, on ne peut méconnaître, qu’à la louange de la magistrature de tous les pays, un élan
s’est manifesté, tendant à fusionner sur le terrain de la pratique, les efforts du juge et de l’homme de science, au grand avantage de l’équité.
Quoi qu’il en soit, à l’heure actuelle, lorsque l’on discute un sujet de médecine légale, il faut encore compter avec les codes tels qu’ils sont constitués, et tenir compte des doctrines qui les ont inspirés, relatives à la responsahilité humaine. Comment faut-il entendre cette question de la responsahilité?
Nous n’avons pas à soulever ici de discussion sur la responsahilité, mais nous devons dire qu’au lieu de poser à l’expert la question de savoir si tel criminel est ou n’est pas responsable, il serait plus juste et plus scientifique évidemment de lui poser ces deux autres questions : Le crime dont il s’agit, n’est-il qu’un accident ou bien le criminel olîre-t-il des caractères indiquant une tendance habituelle à s’insurger contre les lois et combien cette tendance à nuire peut-elle durer? Mais il faut avouer qu’une réponse positive à ces questions, qui seules ont un caractère scientifique, ne permettrait pas au magistrat l’application de modes de répression autres que ceux qui existent quant à présent. Force est donc à l’expert de conclure à la responsabilité ou à l’irresponsabilité des sujets. Pour cela, il n’a qu’un moyen de se tirer d’embarras, c’est, partant de ce principe que le criminel quel qu’il soit est un nuisible, de considérer la responsabilité à son point de vue social, objectif, plutôt qu’à son point de vue individuel, sub-
jectif‘. Ainsi considéré, le mot responsabilité devient alors équivalent de dette à payer pour un dommage causé; c’est affaire de solidarité, de mutualité; cela dispense de résoudre la question philosophique. Dans l’appréciation de ce mode de responsabilité, l’expert peut alors s’inspirer largement des vues anthropologiques que nous avons esquissées, en faisant la balance de ce qui revient dans le crime au criminel, et de la part qui devrait incomber à ses facteurs extrinsèques.
C’est dans ce sens que peut encore se résoudre la question de responsabilité partielle ou atténuée, afin qu’à côté de l’isolement réclamé pour l’être nuisible, au nom de la sécurité publique, il soit tenu grand compte de certaines particularités accessoires du crime. En considérant encore ici la question de responsabilité à un point de vue purement social, l’expert peut permettre au tribunal l’application d’une peine atténuée, sans qu’il ait besoin d’employer dans son rapport les termes si discutés de responsabilité partielle. L’étude qu’il aura faite du crime dans ses relations avec la personnalité du criminel et avec les circonstances accessoires qui ont précédé ou accompagné le crime, lui permettra de formuler dans ses considérants le coeflicient de nocivité de son malade, et non plus son degré de responsabilité, coefficient qui servira de base aux appréciations du tribunal.
Toutes les considérations précédentes, en raison de leur sens général, s’appliquent parfaitement à la méde-
cine legale du dégénéré, et notre travail s’en trouve abrégé d’autant.
Le dégénéré est-il responsable? Si l’on considère la responsabilité au point de vue individuel, la réponse ne peut être que négative, car, par définition, le dégénéré jouit d’un état mental nativement irrégulier; son équilibre défectueux, qu’il ne lui appartient pas de régulariser, et qui le dispose éminemment à s’insurger contre l’ordre des choses reçu, se manifeste dans la plupart de ses actions. Son libre arbitre, si tant est qu’il existe, est fatalement entaché d’impuissance. Dans la pratique, c’est le dégénéré qui soulève les plus grosses difficultés médico-légales, et c’est pour lui qu’a été imaginée l’idée d’une responsabilité partielle. Ce malade peut-il effectivement n’être mal équilibré que sous certains rapports, et rester libre d’agir dans tel ou tel sens, sous d’autres rapports? Suffit-il qu’il soit conscient de ses actions pour que la responsabilité de celles-ci lui soit imputée? Ce sont autant de questions bien épineuses dont la solution reste toujours des plus difficiles.
Ce n’est pas, on le voit, sur le terrain psychologique qu’il faut se placer pour résoudre ces questions, et les conceptions modernes de l’anthropologie criminelle, en donnant à l’action qualifiée crime une signification très étendue et toute nouvelle, permettent de tourner la difficulté en attendant que les législations réformées autorisent l’usage de modes de répression mieux en
rapport avec l’idée qu’on doit se faire du crime. Au point de vue social, le dégénéré criminel est un nuisible tout comme le ciiminel vulgaire; on doit s’en garanlir avec la même énergie. C’est à ce point de vue seul qu’il est possible de parler de responsabilité atténuée, ces deux termes signifiant alors l’isolement du nuisible pendant une durée proportionnelle à son degré de nocivité et justement variable avec ce degré. C’est du moins ainsi que doit l’entendre l’expert, puisque le juge est impuissant encore à tarifer la répression d’après le degré de nocivité. Le dégénéré se trouve être simultanément irresponsable et responsable : irresponsable en principe, puisqu’il est dégénéré, et responsable au point de vue social, puisqu’il est nuisible. L oéclarer irresponsable, c’est, comme on l’a dit, tendre aafîaiblir la répression, car le nombre des criminels dégénérés est considérable; n’oublions pas en outre que leur qualité d’irresponsables les désignerait tous indifféremment pour l’asile d’aliénés. Déclarer le dégénéré criminel responsable, en ne se plaçant alors qu’au point de vue social, c’est placer le juge dans un grand embarras, et l’obliger à appliquer une peine injuste. On voit donc la nécessité pour l’expert, dans l’état actuel des choses, de réclamer ce qu’il est convenu d’appeler une atténuation de peine.
Sur quoi se baseront les appréciations de l’expert pour réclamer eette atténuation, et comment pourrat-il évaluer le coefficient de nocivité du criminel ? 11
est difficile de tracer des règles générales, car ici, les questions d’espèces, qui sont si multiples et si variées, priment toutes les autres. Pourtant deux éléments de jugement devront intervenir, l’un tiré de l’examen même du criminel, et l’autre de l’étude du crime.
Au point de vue individuel, le degré de dégénération sera tout d’abord déterminé. Les deux premiers degrés, l’idiotie complète et l’imbécillité, u’ollrent pas matière à discussion. L’idiot et l’imbécile sont aussi pleinement irresponsables au point de vue psychologique qu’ils sont responsables en tant que nuisibles. Si le premier cas «st la négation absolue de toute pénalité, le second indique un isolement absolument illimité.
Le débile ou simple d’esprit apprécie difficilement la valeur de ses actes ; il n’a que rarement la pleine conscience de la valeur morale qu’on peut leur attribuer dans son milieu habituel. C’est de lui que l’on peut dire que son crime est en général un accident. L’atténuation de peine trouve alors sa légitimation dans cette idée même d’accident, et dans le degré de résistance que sa nature maladive et déséquilibrée lui aura permis de déployer contre les sollicitations extérieures au crime. L’importance de ces sollicitations est énorme ; elles peuvent être étrangement puissantes dans certains cas, et même assez puissantes pour innocenter un être bien équilibré. Il y a, dans ces cas délicats, une sérieuse balance à faire, et l’on conçoit combien peuvent être utiles à l’expert d’amples con-
naissances relativement à l’étiologie sociale du crime, telle que la conçoit l’anthropologie. Cette balance est, il faut bien l’avouer, livrée absolument à l’arbitraire, car il n’existe aucune mesure capable de jauger exactement la valeur intellectuel le et morale du dégénéré et celle des circonstances accessoires du crime. Elle est tout aussi arbitraire d’ailleurs que le tarif des pénalités qui servent de sanction au crime. Mais pour arbitraire qu’elle soit, c’est la seule arme que possèdent médecins et magistrats pour protéger le déséquilibré contre lui-même et contre la société, et inversement la société contre le déséquilibré.
Ces mêmes particularités s’appliquent au malade que nous avons qualifié cliniquement du nom de dégénéré supérieur, cet être qui, malgré le développement souvent très large de ses facultés intellectuelles, ne présente pas moins d’étranges lacunes qui le rendent accessible aux suggestions criminelles si nombreuses qu’engendre l’état même de société. C’est ici surtout que l’examen approfondi des dilférents mobiles du crime, des mobiles individuels et des mobiles extra individuels, rendra les plus grands services. Est-il plus responsable que les simples d’esprit? C’est ce qu’il est bien difficile d’affirmer; toujours est-il qu’il est infiniment plus nuisible que ce dernier, à cause de ses moyens puissants d’action. Les dégénérés de cette catégorie l’écidivent au crime avec une étonnante facilité, bien qu’ils n’aient aucun des caractères du fou
moral. Cette suggestibilité si facile n’établit-elle pas d’une façon péremptoire l’importance des facteurs sociaux du crime, et n’indique-t-elle pas l’urgence absolue de mesures d’élimination autre que nos pénalités, même atténuées, contre ces êtres dangereux? Le devoir de l’expert, dans ces cas si litigieux, sera, tout en déclarant le dégénéré éminemment nuisible, d’énumérer les circonstances capables de faire apprécier l’acte criminel en lui-même et comparativement le degré de suggestibilité ou de résistance qu’a présenté le criminel. L’expert n’ignore pas que de ses conclusions dépendent en partie le renvoi du criminel à l’asile d’aliénés, ou son renvoi pour un temps dans un établissement pénitencier. N’ayant pas à choisir d’autre alternative, la plus équitable base de ses conclusions devra reposer d’une part sur l’importance des circonstances extra-individuelles du crime dans l’espèce qui lui est soumise, et d’autre part, d’une façon plus générale, sur les caractères cliniques présentés par le criminel, semblant indiquer une tendance à la récidive.
Il n’a pas été question encore du dégénéré impulsif, de celui qui, souffrant de l’un des syndromes épisodiques que nous avons étudiés, se rend coupable d’une action criminelle ; nous désignons ici par exemple l’impulsif homicide, le pyromane, le kleptomane, le dipsomane. Il ne peut être question de responsabilité. Qu on se rappelle les caractères de l’impulsion morbide dont le principal est l’irrésistibilité absolue. Ce caractère
supposepar définition l’anéantissement du pouvoiryolontaire et par suite de la responsabilité individuelle. Mais il y a plus.
Le syndromique, pour arriver à ses fins, emploie souvent des moyens criminels qui, n’ayant plus le caractère de l’impulsion, peuvent paraître imputables.
C’est le cas du dipsomane, par exemple, qui vole pour satisfaire son besoin de boire. Ici l’action de voler, bien qu’elle ne soit pas impulsive en elle-même, est cependant commandée par un besoin impérieux, d’une autre nature, c’est vrai, mais dont elle n’est pas séparable. La responsabilité n’est plus en cause. La question médico-légale relative aux impulsifs offre un vif intérêt en ce sens qu’elle prouve surabondamment qu’on ne saurait se servir du caractère tiré de l’intégrité de la conscience pour établir la responsabilité. Le syndromique est parfaitement conscient, et il est parfaitement irresponsable.
Arrivés au terme de notre étude médico-légale, nous ne pouvons mieux faire que de souscrire aux vœux du congrès d’anthropologie criminelle, tendant à la création d’établissements que l’on a, peut-être, improprement, •ippelés prisons-asiles. Cette question se rattache au premier chef à la médecine légale des dégénérés. Actuellement, entre l’asile et la prison n’existe aucun milieu, si ce n’est cette fameuse responsabilité atténuée, qui n’est qu’une solution d’attente. Nous ne savons, ni ce qu’est le crime, ni ce qu’est la responsabilité hu-
maine; nous ne savons positivement qu’une chose : c’est qu’il y a des êtres nuisibles, que l’on qualifie de criminels et qui sont dégénérés. Un doute pèse sur la valeur morale d’un grand nombre d’entre eux et pourtant il faut s’en garer. L’asile d’aliénés ne leur convient pas, la prison les stigmatise peut-être h tort. Que faire ? Ayons des établissements où, grâce aux lumières combinées du magistrat et du médecin, l’on pourra faire du criminel une étude approfondie, tout en sauvegardant les intérêts de tous, où les méthodes de moralisation et de relèvement du criminel seront le corollaire forcé de la séquestration. La conséquence première de cette organisation sera la réforme pénale, en vertu de laquelle / toute répression limitée par le temps sera supprimée I comme principe, et plus équitablemeut proportionnée 1 à la durée de nocivité des criminels. La conséquence seconde en sera de faciliter singulièrement la tâche du magistrat et du médecin auquel ne sera plus posé la question si discutable de responsabilité, mais seulement celle de la possibilité d’une récidive et de la durée probable de la tendance à nuire. Dès lors, à l'asile d’aliénés appartiendra le criminel nettement aliéné ; à la prison le criminel paraissant indigne d’une atténuation de peine ; à la prison-asile enfin, appartiendra le criminel sur lequel pèsera un doute, disons le mot, le dégénéré.
Quelle peut être la durée du séjour à la prison-asile et comment peut-on déterminer le moment où toute tendance nuisible aura cessé? Dans l’immense majorité
de.s cas, c’est affaire cJc tâtonnements, et l’on doit se déclarer tout aussi im|)uissant à dire que tel criminel ne récidivera pas, qu’on l’a été à le dire responsable ou irresponsable. La sortie définitive ne peut être prononcée que par le tribunal, après plusieurs sorties d’essai, et après qu’il aura pris connaissance du dossier médico-judiciaire relatant l’attitude du criminel à la prison-asile et les résultats de son traitement.
Les progrès futurs de l’anthropologie hâteront la solution des problèmes sociaux si complexes que soulève la question de la criminalité. Elle les résoudra tout d’abord, c’est vraisemblable, en ce qui regarde les dégénérés. Ne sera-ce pas là déjà une immense acquisition?Car, si nous n’avons pu résoudre par l’affirmative la question de l’identité du crime et de la dégénérescence, n’est-il pas vrai, que les dégénérés émargent, pour un nombre énorme, au bilan de la criminalité? ,