CHAPITRE I
Sommaire. — 1° Obsessions et impulsions. — Trélat (folie lucide); Jousset, Morel (délire émotif) ; Falret (hypochondrie morale) ; Foville, Marcé, Dagonet (folie impulsive). — Discussion sur la folie avec conscience : Delasiauve (pseudo-monomanie) ; •llillod (pseudo-aliénation). — Tendances vers un groupement synthétique : Foville, Magnan et l’école de l’Admission (les syndromes épisodiques de la folie des dégénérés). — 2“ Folie raisonnante et folie morale : Falret, Campagne, Bigot, Legrand du Saulle, Krafft-Ebing, Maudsley, Savage, etc. — 3° Conceptions d’ensemble sur les états dégénératifs et les folies héréditaires : Moreau de Tours, Morel, Falret, Doutrebente, Gullerre, Magnan, etc. — 4° Les délires : folies primaires dégénératives. — Le délire de persécution : Lasègue. — La mégalomanie : Foville. — Les paranoïas ou folies primaires ; leurs rapports avec les dégénérescences.
Depuis l’apparition du traité des dégénérescences M (1857), les idées de Morel imprègnent, nous l’avons -|| dit, presque tous les travaux de pathologie mentale, aussi bien à l’étranger qu’en France. Jetons un coup m d’œil rétrospectif sur ceux d’entre eux qui vinrent peu fl à peu, soit confirmer, soit modiBer, soit combattre la || doctrine de ce maître. Nous comprendrons mieux l’état ■ de la question des dégénérescences à l’heure où nous ■ écrivons et la nécessité d’une entente basée sur une méthode exclusivement clinique de classification.
LES Éms DE DÉGÉNÉRESCENCE DEPUIS MOREL. 19 Les classifications actuelles, presqueaussi nombreuses que les aliénistes, ont cependant certains points de contact. Toutes, ou presque toutes, font un groupe à part des formes simples de la folie, connues sous les noms de manie et de mélancolie, psychoses essentiellement basées sur des troubles affectifs. Toutes, ou presque toutes, séparent encore les formes intermittentes de la folie (folie à double forme, alterne, circulaire, etc.) et les psychoses toxiques. Toutes enfin sont d’accord pour isoler les cérébropathies ou affections cérébrales organiques. Le désaccord commence ou, pour mieux dire, continue lorsqu’il s’agit d’interpréter et de classer les aliénations sans délire et les délires proprement dits. Sous le terme d’aliénation sans délire, nous comprenons ici les obsessions et impulsions pathologiques, la folie raisonnante et la folie morale, trois états qui, pour nous, sont autant de stigmates de la dégénérescence. Sous celui de délire, nous entendons les aliénations qui naissent primitivement de l’intelligence ; nous avons dit que les psychoses affectives n’étaient guère l’objet d’un dissentiment ; nous savons d’autre part que, des folies secondaires, il n’est presque plus question.
Les obsessions et impulsions conscientes, que nous synthétisons sous la rubrique Syndromes de la folie des dégénérés, ne sont qu’autant de monomanies jusqu’à l’époque de Morel, où Ton commence à mieux comprendre l’importance de l'hérédité. Dans son traité des
maladies mentales, Morel se sert encore du mot de monomanies pour les désigner, mais on les voit figurer, à litre d’éléments cliniques, dans son grand chapitre des aliénations héréditaires qui absorbe, d’ailleurs, l’immense majorité des vésanies. 11 ne leur accorde pas d’autre importance.
Pour Trélat* (1861), qui s’en tient aux classifications de Pinel et d’Esquirol, les états de folie lucide sont encore autant de monomanies. H reconnaît pourtant que les malades sont le plus souvent prédisposés héréditairement.
Jousset^ fait, en 1865, une description très nette des impulsions morbides, dont il met en relief les caractères constants à'irrésistibilité et de conscience. Il s’arrête malheureusement à ce travail d’ébauche.
En 1866, Morel, frappé de Pair de ressemblance qui rapprochait un certain nombre d’obsessions et d’impulsions avec conscience, les extrait du cadre de scs aliénations héréditaires, les considère comme des troubles sympathiques liés à une névrose du système ganglionnaire viscéral. Il les décrit ensemble sous le titre de délire émotif. Ce fut une idée malheureuse qui dissociait son groupe des héréditaires, mais elle eut cela de bon pourtant, qu’elle fit ressortir un lien étroit de parenté entre des phénomènes morbides décrits
1. Trélat. La folie lucide étudiée et considérée au point de vue de la famille et de la société (Paris 1861).
2. JoussET. De la nature de l’aliénation et de la division naturelle de la folie en formes distinctes. France médic., 1865.
LES ÉTATS DE DÉGÉNÉRESCENCE DEPUIS MOREL. 21 jusque-là séparément. Cette tendance synthétique va s’accentuer désormais.
Sous le nom d’/i^poc/iondWe moraZe avec conscience de son état, Falret (1866) désigne un état mental de déséquilibration avec ou sans obsessions et impulsions*. Pour lui, cet état est fréquemment héréditaire et lié à d’autres maladies nerveuses; presque toujours, il s’accompagne de signes physiques tels qu’anesthésies et hyperesthésies, sensations douloureuses, symptômes d’hystérie et d’hypochondrie.
Ces mêmes impulsions conscientes sont considérées par Dagonet comme entités désignées en bloc sous le nom de folie impulsive (renouvelée de Ach. Foville et de Marcé). Il ajoute pourtant que les malades offrent une prédisposition héréditaire plus ou moins prononcée ^
En 1869-1870 s’ouvrit à la Société médico-psychologique une discussion sur la folie avec conscience, discussion toute psychologique à laquelle prirent part Fournet, Delasiauve, Morel, Girard de Cailleux, Maury, Billod, Daily, etc. Morel fut à peu près le seul qui se préoccupa du substratum niental. Pour la plupart des autres, la folie avec conscience est une entité plus ou moins constituée. Pour Delasiauve, c’est une pseudomonomanie, pour Billod une pseudo-aliénation, pour Morel c’est le délire émotif. Fournet n’y voit qu’une