II
§ 5. Enseignement de Bossaet sur ce sujet
35. Nous croyons utile de mettre ici sous les yeux du lecteur une page où Bossuet explique la nature de la contemplation. On y verra exposée en beau lang-ag-e une doctrine identique à la nôtre, et qui, après les explications que nous venons de donner, sera, croyons-nous, plus facile à saisir.
« Souvenez-vous, dit-il, que l'âme, déchue de la justice originelle et entièrement livrée aux sens, ne se connaît plus elle-même qu'avec une peine extrême; et, comme dit saint Augustin, s'enveloppant avec les images sensibles dont elle est toute offusquée, elle se fait, par ce moyen, toute corporelle, et ne se distingue point elle-même d'avec son corps... Par une suite de cet état, ce qu'elle ignore le plus, ce sont ses actes et ses mouvements intellectuels : les sens occupent tout; et on se remplit tellement des objets corporels qu'ils nous apportent que, ne voyant rien qu'à travers ce nuage épais, on croit en quelque façon que tout est corps et que ce qui n'est pas corps ou corporel n'est rien. D'où vient aussi que l'âme est si peu touchée des biens purement intellectuels et que toute sa pente est vers les sens et les objets sensibles ?
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« On ne sort de ce triste état que peu à peu et avec d'extrêmes efforts. J'avoue bien que l'âme peut se redresser par son raisonnement comme ont fait quelques philosophes. La foi la redresse aussi d'une manière plus prompte et plus efficace, mais c'est proprement dans la contemplation que, recueillie en elle-même, elle commence à se démêler comme expérimentalement d'avec le corps dont elle se sent appesantie, et à séparer ses opérations intellectuelles qui sont ses véritables actions d'avec celles des sens et de la partie imaginative, qui n'est autre qu'un sens un peu plus intérieur que les autres, mais, dans le fond, aussi g'rossier, puisqu'après tout, ce qui j entre n'est toujours que corps.
« L'âme donc, dans cette ignorance, naturellement dominée par l'habitude de sentir et de croire en quelque façon que rien n'est réel que ce qui se sent, ce qui se touche, ce qui se manie, en se réduisant peu à peu à la pure intellection, s'échappe à elle-même et ne croit plus opérer, pendant qu'elle commence à exercer ses plus véritables et plus naturelles opérations. Les actes de la volonté sont encore plus imperceptibles que ceux de l'intelligence, car, encore que toute pensée soit prompte et rapide de sa nature, ce qui fait
dire à ce sublime poète, pour exprimer la célérité d'un mouvement : « Vite comme la pensée », néanmoins l'acte de la volonté, si on veut le rang-er parmi les pensées, se trouvera le plus vite de tous les actes humains, puisqu'il l'est tellement qu'à peine a-t-on le loisir de le sentir. L'entendement se promène sur diverses propositions pour former un raisonnement et tirer une conséquence, mais le coup du consentement, pour ainsi parler, se donne en un instant et ne se connaît qu'à ses effets. « L'âme donc, dans Tétat de contemplation, se trouve si épurée, ou, comme parlent les spirituels après Gassien , « si mince et si déliée » extenuata mens, et ses pensées si subtiles et si délicates que
les sens n'y ont point de prise Dans cet état
de pure contemplation « l'âme s'appauvrit, dit encore Gassien; elle perd les riches substances de toutes les belles conceptions, de toutes les belles images, de toutes les belles paroles » dont elle acccompag-nait ses actes intérieurs. On en vient donc jusqu'à parler le pur langage du cœur. Jusqu'à ce qu'on en soit venu à ce point, on parle toujours en soi-même un langage humain, et on revêt ses pensées des paroles dont on se servirait pour les exprimer à un autre. Mais dans la pure contemplation, on en vient tellement à parler à
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Dieu qu'on n'a plus un autre lang^ag^e que celui que Lui seul entend, qui est celui que nous avons appelé le lang^ag-e du cœur, surtout dans l'acte d'amour qui ne se peut et ne se veut expliquer à Dieu que par lui-même. On ne lui dit qu'on l'aime qu'en aimant, et le cœur alors parle à Dieu seul.
(( Si l'on vient et jusqu'où l'on vient à la perfection d'un tel acte pendant cette vie, et si l'on en peut venir jusqu'au point de faire entièrement cesser au dedans de soi toute imag-e et toute parole, je le laisse à décider aux parfaits spirituels; ici où j'ai besoin d'éviter toute question, je me contente de dire que cet épurement s'avance si fort dans la sublime contemplation qu'on entrevoit du moins la parfaite pureté, et que, si l'on n'y parvient pas entièrement, on a quelque chose qui s'en ressent beaucoup. La pensée donc, ainsi épurée, autant qu'il se peut, de tout ce qui la grossit, desimag^es, des expressions du langage humain, de tous les retours que l'amour-propre nous inspire sur nous-mêmes, sans raisonnement, sans discours, puisqu'il s'ag-it seulement de recueillir le fruit et la conséquence de tous les discours précédents, g-oûte le plus pur de tous les êtres , qui est Dieu, non seulement par la plus pure de toutes les
facultés intérieures, mais encore par le plus pur de tous les actes, et s'unit intimement à la vérité plus encore par la volonté que par l'intelligence. « L'âme entre alors véritablement dans l'école du Saint-Esprit, dans cette école intérieure où elle est excellemment enseignée de Dieu. « Qu'elle est éloignée, dit saint Augustin, des sens de la chair » , cette école où régnent la paix et le silence ; cette école « où Dieu se fait entendre », où se tient le conseil du cœur, où se prennent les résolutions, « encore un coup, dit le même Saint , qu'elle est éloignée des sens de la chair ! » Le sens étonné n'y voit rien, et l'âme, qui lui échappe, lui paraît comme réduite à rien : Ad nihilum redactiis sum et nescivi. « J'en suis réduit au néant », disait David, et ce néant même que je trouve en moi dans un fond où Dieu me ramène, m'est impénétrable, et nescivi; ce qui lui fait ajouter : Je suis devenu devant vous comme une bête : ut jumentum, sans raisonnement, sans discours, et tout ce que je puis dire en cet état, « c'est que je suis toujours avec vous », et que je ne trouve que vous dans l'obscurité de la foi où vous m'avez enfoncé : et ego semper tecam. Voilà ce que je puis dire, en bégayant, de l'exercice parfait et de l'imperceptible vérité des actes intel-
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lecluels dans la sublime contemplation. » [InS' ir action sur les états d'oraison, l. V.)
§ 6. La contemplation est V effet des dons du Saint-Esprit
36. La doctrine que nous avons exposée est en parfaite harmonie avec ce que les Maîtres nous enseignent des dons du Saint-Esprit, qui conduisent Tâme non pas comme les vertus infuses par des motifs raisonnes, par des conclusions légitimement déduites, mais bien par des illuminations et des inspirations de la grâce plus intuitives que déductives.
En effet, d'après saint Thomas (i, 2, q. 68, a. i), Suarez {De gratia, 1. II, ch. xvii), les dons du Saint-Esprit sont des habitas distincts des vertus surnaturelles, et qui donnent à l'âme une disposition à recevoir les lumières et à obéir aux motions, non pas de la raison éclairée par la foi — ceci est le rôle des vertus infuses — mais de l'Esprit-Saint, lumières et impulsions qui se produisent dans Tâme directement sans le secours des raisonnements. « Grâce aux dons, dit saint François de Sales, l'âme devient souple, maniable et obéissante aux divins mouvements et célestes inspirations du Saint-Esprit. »
37. La plupart des chrétiens, par leurs infidélités sans nombre, mettent beaucoup d'entraves, à l'exercice des dons du Saint-Esprit. « On s'étonne, dit le P. Lallemant, de voir tant de religieux qui, après avoir vécu en état de grâce des quarante et cinquante ans, disant la messe tous les jours, pratiquant tous les saints exercicesde la vie relig"ieuse et, par conséquent, ayant les. dons du Saint-Esprit dans un degré physique fort élevé; on s'étonne, dis-je, de voir que ces relig"ieux ne font rien paraître des dons du Saint- Esprit dans leurs actions et dans leur conduite, que leur vie est toute naturelle; que quand on les blâme, qu'on les désoblige, ils en marquent leur ressentiment ; qu'ils témoignent tant d'empressement pour les louanges, pour l'estime et l'applaudissement du monde; qu'ils y prennent tant de plaisir, et qu'ils aiment et recherchent tant leurs aises et tout ce qui flatte l'amourpropre.
« Il n'y a pas de sujet de s'en étonner : c'est que les péchés véniels qu'ils commettent continuellement tiennent les dons du Saint-Esprit comme liés, de sorte que ce n'est pas merveille qu'on n'en voit point en eux les efl^ets. » (Doctrine spirituelle, 4^ principe, ch. m. Art. 3.)
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Il est bien clair que les chrétiens peu avancés dans la mortification et le renoncement sont inaptes à recevoir fréquemment l'impulsion de l'Esprit-Saint. Comment seraient-ils sous la direction habituelle du divin Esprit, eux dont la vie est pleine de résistances à la g-râce et d'hésitations à en suivre les lumières ; leur volonté, empêtrée par mille affections naturelles, liée par des habitudes sensuelles et ég-oïstes, qu'ils aiment et qu'ils entretiennent, ne saurait se pher promptement aux inspirations célestes. A mesure qu'ils se défont de ces attaches imparfaites, ils rompent les liens qui enchaînaient au milieu d'eux l'Esprit d'amour, et les dons entrent de plus en plus en exercice.
38. De l'aveu de tous les Docteurs, ce sont surtout les dons d'intelligence et de sag-esse qui produisent la contemplation.
Il est évident que le don d'intellig-ence a une grande part dans la contemplation ; c'est lui qui permet de pénétrer plus profondément, d'atteindre plus directement les choses de Dieu ; c'est lui qui donne à l'entendement humain de s'élever audessus de ses opérations ordinaires, si faibles et si imparfaites, et lui communique la puissance de percevoir les perfections, les g-randeurs divines
en se passant, autant que faire se peut, du concours des facultés inférieures. Il arrive parfois qu'une inspiration, à laquelle rien ne faisait songer, vient soudain tracer une ligne de conduite à l'âme fidèle, et celle-ci voyant que cette inspiration est en harmonie avec les enseignements de la foi, l'accepte librement et la suit de grand cœur. C'est un effet du don de conseil; l'Esprit-Saint Lui-même a mis dans l'âme cette subite inspiration. De même par le don d'intelligence des idées très élevées des grandeurs divines sont versées dans l'âme, et celle-ci, voyant que les notions qu'elle reçoit de la sorte sont conformes à la doctrine chrétienne, y adhère avec amour.
Donnons un exemple pour éclairer cette théorie. Il arrive souvent aux âmes contemplatives d'être vivement frappées de la présence de Dieu audedans d'elles-mêmes. L'impression forte qu'elles éprouvent à la pensée de cette divine présence montre bien qu'elles en ont un sentiment si puissant, une perception si pénétrante qu'elles ne sauraient en acquérir de semblables par le raisonnement ni par les considérations les mieux présentées. C'est là, à n'en pas douter, un effet du don d'intelligence.