REMARQUE PRELIMINAIRE
44- Nous venons de dire ce qu'est l'union amoureuse produite par une connaissance confuse, générale de Dieu et des choses divines, et qui fait le fond commun de la contemplation ordinaire. Il nous reste à dire, comme nous l'annoncions plus haut, quelles sont les formes accidentelles qui, venant s'ajouter à ce fond commun, constituent les divers modes de contemplation ordinaire.
En effet, pour employer une comparaison qui est du P. Surin : « Ainsi qu'un joueur de luth tient son instrument en bon accord, quoiqu'il fredonne avec grande diversité, pourvu que la grosse corde qui fait le fond et la base de sa chanson demeure en mêm.e ton, de même pourvu que l'union du cœur demeure, on peut toucher toute sorte de corde dans l'oraison, si elle est accordante à ce ton principal et fondamental. » {Catéchismp, spiri-
tuel, t. I, 2® partie, ch. ii.) Or, comme renseigne ailleurs (Ibid., t. II, 2^ partie, ch. i) le même auteur revenant sur cette comparaison, c'est justement ce qui arrive aux âmes qui, au fond, ne cherchent que Dieu, et qui font leur unique intention de Lui plaire, c'est-à-dire aux âmes qui sont dans la vie unitive et contemplative. Dès qu'elles se mettent en oraison , elles sentent vibrer la grosse corde, c'est-à-dire qu'elles éprouvent cette union amoureuse dont nous avons parlé ; mais si l'accompagnement reste le même, les modulations changent, les puissances de l'âme pouvant produire pendant ce temps une grande variété de pensées et d'affections.
Les auteurs divisent tout d'abord la contemplation en chérubique ou intellectuelle, et en contemplation séraphique ou affective. La foi et la charité s'exercent, il est vrai, toutes les deux dans l'oraison contemplative, mais « chez les uns la foi domine, chez les autres la charité ». (Libermann.) (( Tantôt c'est l'entendement, tantôt c'est la volonté qui agit le plus, selon que Dieu communique à l'âme ou plus de lumière ou plus d'affection ». (P. Lallemant.)
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I I . Contemplation intellectuelle
45. Parlons d'abord de la contemplation cliérubique ou intellectuelle.
L'âme qui est dans cette disposition d'union à Dieu peut, sous l'influence de la grâce — Spiritus ubi viilt spiral — avoir son attention dirigée sur les mystères de la foi, les perfections divines; alors, au lieu de raisonner comme ferait l'âme méditative, au lieu de produire cette grande multiplicité d'actes que ne comporte plus son état, elle peut rester toute fixée et absorbée dans l'objet de sa contemplation. Comme elle est alors sous l'influence des dons du Saint-Esprit, et particulièrement du don d'intelligence, elle pénétrera, sans l'aide du raisonnement, bien plus profondément, tel mystère, telle vérité; elle recevra des lumières bien plus claires et bien plus vives : « Méditer sur l'enfer, dit le P. Lallemant, c'est voir un lion en peinture; contempler l'enfer, c'est voir un lion vivant ». (Doctrine spirituelle, 7*^ principe, ch. iv, art. 5.)
Telle est la contemplation chérubique ; c'est d'elle, selon nous, que parle sainte Thérèse au chapitre xvii de sa Vie, quand elle explique ce genre d'oraison où « Dieu s'empare de la volonté
et aussi de l'entendement, car celui-ci, cessant de discourir, reste absorbé dans une ravissante contemplation des divines grandeurs. Il découvre alors tant de merveilles que, l'une faisant perdre l'autre, il ne peut s'attacher à aucune en particulier. »
Dans ce g'enre de contemplation, l'action de la g-râce s'exerce donc non seulement sur les parties supérieures de l'âme, pour y produire l'union amoureuse, mais sur tout l'entendement, pour lui communiquer de merveilleuses lumières.
On s'imag-ine trop généralement qu'il n'y a pas d'autre contemplation que celle-là*. Or, ce n'est là qu'une des formes de l'oraison contemplative, et ce n'est pas une des plus communes ; elle se rencontre bien plus rarement que les divers modes de contemplation affective.
^ C'est par suite de cette erreur qu'il y a tant d'idées fausses sur la contemplation, qu'on la juge si rare, et que l'on regarde comme inutile d'en étudier les règ-les.
Nous devons reconnaître cependant que la nature et la fréquence de la contemplation sont aujourd'hui mieux comprises que lorsque ces lignes parurent pour la première fois, il y a neuf ans : les ouvrages publiés ces dernières années par M. Lejeune, le R. P. Ludovic de Besse, le R. P, Poulain, ont dissipé bien des préjugés. Mais il en reste encore, et nous souhaitons vivement que tous disparaissent. .(Note de la Je édition.)
§ 2. Contemplation affective on quiétude
46. La contemplation séraphique ou affective est celle où l'amour domine. C'est à elle plus particulièrement qu'on applique le nom de quiétude, en raison du repos que l'amour contemplatif apporte à l'âme.
« La sainte quiétude, dit saint PVançois de Sales, comporte divers degrés » ; ce sont ces divers modes de contemplation affective que nous allons chercher à expliquer.
In quiète, dit saint Liguori, amor commiinicatiir, immédiate spiritui in ipso animœ centra, deinde etiam ad sensus externos diffanditur, hoc aiitem non semper, iinde multoties accidit quod anima habeat orationem quietis sed sine alla dulcedine sensibili. a Dans la quiétude, l'amour est communiqué à l'esprit directement, et celte communication se fait au centre de Tâme pour se répandre de là dans les sens ; mais ce rejaillissement sur les sens extérieurs n'a pas toujours lieu, ce qui fait que souvent l'âme possède l'oraison de quiétude sans aucune douceur sensible ». {Praxis, i34.)
Pour mieux faire comprendre cette doctrine, laissons la parole à saint François de Sales :
« Quelquefois la quiétude est en toutes les puis • sances de l'âme jointes et unies à la volonté; quelquefois elle est seulement en la volonté, en laquelle elle est aucunes fois sensiblement, l'âme tirant un contentement incomparable de sentir par certaines douceurs intérieures que Dieu lui est présent ; et d'autres fois imperceptiblement, l'âme ayant alors une certaine ardente suavité d'être en la présence de Dieu, laquelle lui est pour lors imperceptible ». {Amour de Dieu, VI, II.)
I 3. Quiétude parfaite
47. La quiétude parfaite est celle où toutes les puissances sont atteintes :
Telle était celle de la B. Marg-uerite-Marie : (( Mon Souverain Maître se présentait à moi dans le mystère où il voulait que je Le considérasse, et II appliquait si fort mon esprit en tenant mon âme et toutes mes puissances eng^louties dans Lui-même que je ne sentais point de distractions, mais mon cœur se sentait consumé du désir de l'aimer, et cela me donnait un désir insatiable de la sainte communion et de souffrir. Sa bonté me tenait si fort dans l'occupation que je viens de dire, qu'elle me dég-oûtait des prières vocales,
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lesquelles je ne pouvais faire devant le Sainte Sacrement, où je me sentais tellement tout appliquée que jamais je ne m'y ennuyais.., j'y aurais passé des jours et des nuits sans boire ni manger, et sans savoir ce que je faisais, sinon de me consumer en sa présence comme un cierge ardent pour Lui rendre amour pour amour. »
48. Les impressions de grâce que l'âme reçoit en abondance dans cet état, et qui de son centre se répandent dans toutes les puissances, peuvent ou bien tenir l'âme dans le repos et la paix, ou au contraire exciter en elle de vifs transports.
« Parfois, dit saint Jean de la Croix, cette divine lumière (de la contemplation) investit l'âme avec tant de force que celle-ci ne fait attention ni aux ténèbres, ni à la lumière; elle demeure ainsi dans un profond oubli de toutes choses, ne sachant pas où elle est, ni ce qui s'est passé dans cette opération. De longues heures s'écoulent dans cet état et ne paraissent qu'un instant à l'âme lorsqu'elle revient à elle-même. Le temps suit son cours, sans que Fàme captivée dans l'oraison s'en aperçoive. )) {^Montée, ii, i4.)
C'est là la contemplation affective parfaite mais paisible.