Lorsque Faction de la grâce produit dans
l'âme de vifs élans, on a ce que les mystiques appellent Tébriété mystique. « On s'épanche alors, dit sainte Thérèse, en louanges à Dieu, mais sans ordre; l'âme hors d'elle-même, agitée des plus doux transports, souhaiterait faire éclater sa voix en cantiques de bénédictions. Oh ciel ! que doit éprouver une âme dans cette ravissante ivresse. Elle voudrait être toute convertie en langues pour louer le Seigneur. Elle dit mille saintes folies, mais qui vont droit au but et charment Celui qui la met dans cet état. » (Vie, ch. xvi, traduction Bouix.)
« Les aspirations causées par cette ivresse, dit saint Jean de la Croix, continuent parfois tout le temps de sa durée. D'autres fois l'ivresse peut exister dans l'âme sans produire ces brûlantes aspirations, qui ont plus ou moins d'intensité, selon que l'ivresse d'amour est plus ou moins prononcée. » (Cant. spir., str. XXV.)
Ce qui produit assez souvent ces vives ardeurs, €e sont les impressions sur les sens, les commotions produites dans l'appétit sensitif. En effet, dans ce genre d'oraison, la mémoire et l'entendement étant eux-mêmes tournés vers Dieu, non seulement rien n'empêche ces impressions sensibles, mais tout conspire à les augmenter.
L'amour naturel a de ces transports. Oui n'a vu une mère couvrir son enfant de caresses et de baisers, lui adresser les termes d'affection souvent les plus étranges et, pour employer le mot de sainte Thérèse, que nous venons de citer, lui dire mille folies. C'est qu'à certains moments toutes les facultés de la mère sont absorbées dans l'amour de son enfant, elle ne pense à rien en dehors de lui, et son cœur, que rien ne distrait, que tout au contraire échauffe et anime, ressent de vives émotions et prodigue à son enfant bien-aimé les marques de l'amour le plus ardent.
5o. Les mystiques, à la suite de saint Jean de la Croix (Cant. spir., str. 25), distinguent deux espèces d'ivresse : l'ivresse imparfaite et l'ivresse parfaite.
D'après la description que fait le saint auteur de l'ivresse imparfaite des commençants, elle n'est autre chose que ces élans pleins d'ardeur des âmes affectives, ces sentiments brûlants où dominent les désirs, les demandes toujours plus ou moins intéressés et toujours précises, car on y sait toujours ce que l'on désire et ce que l'on demande (V. t. I, n. 276). Au contraire, dans les élans contemplatifs qui naissent de l'union amoureuse précédemment décrite et qui constituent l'ivresse parfaite, il peut
bien y avoir aussi désir, demande; mais ce qui domine, c'est un vif sentiment d'amour, de jouissance, de complaisance dans les perfections de Dieu, d'ardente conformité à sa volonté, de désir de sa gloire.
De plus, ces sentiments si ardents sont souvent confus, indistincts, sans objet bien déterminé; on voit seulement que c'est l'amour qui les fait naître. Par exemple, on proférera des mots comme ceuxci : (( Mon Dieu, mon Dieu ! » sans trouver autre chose à dire et sans préciser davantag-e sa pensée, de quoi l'on serait du reste fort en peine. En effet, que font pendant cette sainte ivresse les puissances de l'âme, quel raisonnement poursuit l'entendement, à quelles idées s'applique-t-il, quels objets se représente l'imagination? Il semble que ces puissances n'agissent plus, car on ne voit pas qu'elles produisent des actes; cependant elles ne sont pas suspendues, ravies, comme elles le seraient dans une extase; c'est ce qui fait dire à sainte Thérèse : « Cet état est un sommeil des puissances où, sans être entièrement perdues en Dieu, elles n'entendent pourtant pas comment elles opèrent. »
Ainsi se comprend le langage, à première vue •étrange et inexplicable, de la Sainte qui appelle
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sommeil des puissances un état où l'âme est si active.
Telle est la quiétude parfaite.
Entre cette contemplation affective parfaite et la contemplation intellectuelle, il y a ceci de commun que toutes les puissances y sont atteintes et subissent l'action de la grâce; mais dans la première la volonté surtout est impressionnée, et c'est l'amour qui domine. L'une et l'autre doivent être regardées comme les formes les plus élevées de la contemplation non miraculeuse; elles sont plus rares que celles dont il nous reste à parler.
I 4. Quiétude sensible
5i. Nous avons cité (n. 46) saint Lig-uori, disant que dans la quiétude, l'amour communiqué directement à l'âme dans son fond intime rejaillit de là sur les sens; saint François de Sales nous a parlé ég-alement de cette quiétude qui est dans la seule volonté à r exclusion de l'entendement et de r imagination, mais dans la volonté sensiblement, l'âme tirant un contentement incomparable de sentir, par certaines douceurs intérieures, que Dieu lui est présent.
C'est cette quiétude que nous appelons quiétude
sensible, parce que, outre la volonté, les sens aussi sont impressionnés.
Il j a une connexion intime entre l'appétit intellectuel ou la volonté et l'appétit sensitif; il n'est donc pas étonnant que, l'un subissant les impressions de la grâce, l'autre en ressente plus ou moins vivement le contre-coup. Nous venons de dire que quand les autres facultés, mémoire, entendement, sont sous la même influence, les impressions de l'appétit sensitif sont ordinairement très vives. Dans la quiétude dont nous parlons, l'entendement et l'imagination sont plutôt un obstacle, les sens sont par là même moins fortement émus, et la suavité qu'ils éprouvent est douce et paisible.
Ainsi en est-il dans l'amour humain. Quand il a pour principe ou des qualités morales ou des motifs de raison comme les relations de paternité, de supériorité, etc., il réside évidemment dans la volonté, et cependant presque toujours la partie sensible de notre être est alors plus ou moins impressionnée; le cœur, quand il est sous le coup de l'affection, est ordinairement ému, et bien rares sont les personnes qui restent entièrement froides en aimant beaucoup. Si un père revoit son enfant revenu près de lui après une longue absence, il
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jouit de sa présence et il ressent cette douce émotion de l'amour satisfait, même lorsqu'il porte son attention sur des objets différents, par exemple pendant qu'il vaque aux travaux de son métier. Ces distractions nécessaires, tout en prenant une partie de son attention et faisant que sa joie est moins vive, moins expansive, ne l'empêchent pas entièrement de savourer le bonheur qu'il éprouve d'être avec celui qu'il aime. Il en est de mênie dans des affections plus intellectuelles que l'amour paternel et où les sens ont une moindre part.
52. Mais si dans ce genre d'oraison la grâce communiquée à la volonté rejaillit sur l'appétit sensitif, elle n'agit pas de même, avons-nous dit, sur l'entendement : celui-ci semble étrang-er aux phénomènes contemplatifs; toutefois il ne faut pas perdre de vue que l'entendement a toujours quelque part dans la contemplation. La grâce, en effet, agit sur sa partie supérieure pour lui communiquer la connaissance vag^ue et indistincte <lont nous avons parlé, et qui produit l'union amoureuse. C'est donc la partie inférieure de l'entendement qui reste soustraite aux opérations contemplatives, et qui, entraînée par l'imagination ou distraite par des occupations légitimes, produit toutes sortes de raisonnements.
53. Écoutons maintenant ce que nos saints auteurs disent de ce g"enre de quiétude : « La volonté, dit saint François de Sales, étant une fois^ bien amorcée à la présence divine, ne laisse pas d'en savourer les douceurs, quoique l'entendement ou la mémoire se soient échappés et débandés après des pensées étrang-ères et inutiles. Il est vrai qu'alors la quiétude de Tâme n'est pas si grande, comme si l'entendement et la mémoire conspiraient avec la volonté; mais toutefois elle ne laisse pas d'être une vraie tranquillité spirituelle, puisqu'elle règ^ne en la volonté, qui est la maîtresse de toutes les autres facultés. Certes,, nous avons vu une âme extrêmement attachée et jointe à Dieu, laquelle néanmoins avait l'entendement et la mémoire tellement libres de toute occupation intérieure, qu'elle entendait fort distinctement ce qui se disait autour d'elle et s'en ressouvenait fort entièrement, encore qu'il lui fût impossible de répondre, ni de se déprendre de Dieu, auquel elle était attachée par l'application de sa volonté; mais je dis tellement attachée qu'elle ne pouvait être retirée de cette douce occupation sans en recevoir une g-rande douleur qui la provoquait à des gémissements, lesquels même elle faisait au plus fort de sa consolation et quiétude;
comme nous voyons les petits enfants grommeler et faire des petits plaints quand ils ont ardemment désiré le lait et qu'ils commencent à téter, ou comme fit Jacob en embrassant la belle et chaste Rachel, jetant un cri, pleurant de la véhémence de la consolation et tendreté qu'il ressentait. Si que cette àme de laquelle je parle ayant la seule volonté engagée, et l'entendement, mémoire, ouïr et imagination libres, ressemblait, comme je pense, au petit enfant qui allaitant pourrait voir, ouïr et même remuer le bras sans pour cela quitter la mamelle. » (Amour de Dieu , vi, 10.)
c( Mais pourtant, continue saint François de Sales, la paix de l'âme serait bien plus grande et plus douce, si on ne faisait point de bruit autour d'elle, et qu'elle n'eût aucun sujet de se mouvoir ni quant au cœur ni quant au corps ; car elle voudrait bien être occupée en la suavité de la jouissance du bien. Et notez qu'alors la volonté retenue en quiétude par le plaisir qu'elle prend en la présence divine, elle ne se remue point pour ramener les autres puissances qui s'égarent, d'autant que si elle voulait entreprendre cela, elle perdrait son repos, s'éloignant de son cher Bienaimé, et perdrait sa peine de courir çà et là pour attraper ces puissances volaj^es, lesquelles aussi
bien ne peuvent jamais être si utilement appelées à leur devoir que par la persévérance de la volonté en la sainte quiétude; car petit à petit toutes les facultés sont attirées par le plaisir que la volonté reçoit, et duquel elle leur donne certains ressentiments, comme des parfums qui les excitent à venir auprès d'elle pour participer au bien dont elle jouit.
54. (( Il arrive quelquefois, et même souvent, dit de son côté sainte Thérèse, que la volonté seule est unie à son Dieu, et g-oûle dans une paix profonde les délices de cette union, tandis que l'entendement et la mémoire g-ardent assez de liberté pour s'occuper d'affaires et s'appliquer à des œuvres de charité ^ »
La Sainte insiste souvent sur cette division des puissances de l'âme, et partout elle eng-age à ne pas se troubler des écarts de l'entendement et des divagations de l'imagination. Celle-ci, ajoute-telle, peut s'égarer jusque parmi les bêtes cruelles et venimeuses qui sont aux abords du château — la Sainte veut désigner par là les tentations les plus horribles — pendant que l'âme est tout unie à Dieu dans ces demeures supérieures, c'est-à-
* Vie ch. XVII. Cf. Chemin de la perfection, ch. xxxii.
dire dans la contemplation la plus élevée. (IV^ Demeure, cli. i''*'.) « La volonté, dii-elle ailleurs, doit rester en repos, il ne faut point chercher avec l'entendement toutes sortes de paroles et de considérations. Que l'on prononce des paroles d'amour qui se présentent d'elles-mêmes, mais qu'on ne s'inquiète en aucune façon de l'entendement, qui n'est qu'un faiseur de bruit, {moledor^ celui qui moud avec fracas.) Si la volonté veut le faire participer à la joie qu'elle g^oûte, elle n'y réussira pas, car souvent, pendant qu'il s'ég^are, la volonté se verra unie avec Dieu et dans une paix profonde. Elle fera donc mieux d'abandonner l'entendement à ses écaris, continuant ellemême de jouir des délices qui lui sont accordées. » ( Vie^ ch. XV.)
55. Cette quiétude sensible, qui affecte à la fois la volonté et les sens, renferme un grand nombre de variétés selon les diverses opérations de la g-râce et les divers actes de l'âme. « Quelquefois, dit saint François de Sales, non seulement l'âme s'aperçoit de la présence de Dieu, mais elle l'écoute parler par certaines clartés et persuasions intérieures qui tiennent lieu de paroles; aucunes fois elle Le sent parler et Lui parle réciproquement, mais si secrètement, si
doucement, que c'est sans pour cela perdre la sainte paix et quiétude... Et d'autres fois elle sent parler TEpoux, mais elle ne saurait Lui parler, parce que l'aise de l'ouïr ou la révérence qu'elle Lui portt; la tient en silence ; ou bien parce qu'elle est eu sécheresse et tellement allangourie d'esprit qu'elle n'a de force que pour ouïr et non pas pour parler. » (Amour de Dieu, VI, ii.)
De même, i'union qu'y pratique la volonté s'exerce de bien des manières. Saint François de Sales (Ibid,, 1. VII) indique ces diverses façons selon lesquelles se fait l'union de l'âme en l'oraison, soit par de petits mais fréquents élancements, soit par un continuel et insensible pressement et avancement du cœur en la divine bonté, soit par un simple consentement « nous laissant unir sans résistance à cette divine bonté ».
La doctrine qu'expose ici le saint évêque s'applique, il est vrai, aux diverses espèces d'oraison ; mais plusieurs des modes d'unions qu'il indique conviennent surtout à la quiétude.
§ 5. Quiétude aride
56 Nous appelons ainsi celle qui n'affecte que la volonté, où elle est, selon le mot de saint François de Sales, imperceptiblement. Dans la
SES DIVERSES ESPECES loi
quiétude, comme le remarque saint Lig-uori, il arrive souvent que l'amour communiqué au centre de Tàme ne rejaillit pas sur les sens, et que l'âme possède l'oraison de quiétude sans aucune douceur sensible. Non seulement l'entendement et l'imag-ination ne sont plus sous l'influence de l'opération contemplative, mais l'appétit sensilif lui-même y est soustrait, l'union amoureuse seule subsiste dans la volonté.
Pour revenir à la comparaison du P. Surin (supra, n^ 44)? le joueur de luth a cessé toutes ses modulations, il n'y a plus que la grosse corde qui vibre.
Donnons sur cet état d'oraison la doctrine de saint François de Sales : « La volonté n'aperçoit point cet aise et contentement qu'elle reçoit, jouissant insensiblement d'icelui. Néanmoins l'àme, qui en ce doux repos jouit de ce délicat sentiment de la présence divine, quoiqu'elle ne s'aperçoive pas de cette jouissance, témoigne toutefois clairement combien ce bonheur lui est précieux et aimable, quand on la lui veut ôter ou que quelque chose l'en détourne ; car alors la pauvre âme fait des plaintes, crie, voire quelquefois pleure, comme un petit enfant qu'on a éveillé avant qu'il eût assez dormi, lequel, par la douleur
qu'il ressent de son réveil, montre bien la satisfaction qu'il avait en son sommeil. Quand vous serez en cette simple et pure confiance filiale auprès de Notre-Seig-neur , demeurez-y, mon cher Théotime, sans vous remuer nullement, pour faire des actes sensibles ni de Tentendement ni de la volonté; car cet amour simple de confiance, et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras du Sauveur comprend, par excellence, tout ce que vous allez chercher, çà et là, pour votre goût. Il est mieux de dormir en cette sacrée poitrine que de veiller ailleurs où que ce soit. » {Amour de Dieu, VI, 8.)
Quelques pages plus loin (ch. xi), l'aimable Saint revient sur ce mode d'oraison et en vante de nouveau le prix.
« Quelquefois, ni l'âme n'ouït son Bien-Aimé, ni elle ne Lui parle, ni elle ne sent aucun signe de sa présence, ains simplement elle sait qu'elle est en la présence de Dieu auquel il plaît qu'elle soit là... On se maintient en la présence de Dieu, non seulement l'écoutant, ou Le regardant, ou Lui parlant, mais aussi attendant s'il Lui plaira de nous regarder, de nous parler, ou de nous faire parler à Lui ; ou bien encore ne faisant rien
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de tout cela, mais demeurant simplement où il Lui plaft que nous soyons. »
C/est ici que vient la fameuse comparaison de la statue.
(( Mon cher Thëotime, prenons encore la liberté de faire cette imagination. Si une statue que le sculpteur aurait nichée dans la galerie de quelque grand prince était douée d'entendement, et qu'elle pût discourir et parler, et qu'on lui demandât : 0 belle statue, dis-moi pourquoi es-tu là dans cette niche? Parce, répondrait-elle, que mon maître m'y a colloquée. Et si l'on répliquait : Mais pourquoi y demeures-tu sans rien faire? Parce, dirait-elle, que mon maître ne m'y a pas placée afin que je fisse chose quelconque, ains seulement afin que je fusse immobile. Que si derechef on la pressait, en disant : Mais, pauvre statue, de quoi te sert-il d'être là de la sorte? Hé ! mon Dieu, répondrait-elle, je ne suis pas ici pour mon intérêt et service, mais pour obéir et servir à la volotité de mon seigneur et sculpteur; et cela me suffit. Et si on rechargeait en cette sorte : Or, dis-moi donc, statue, je te prie, tu ne vois point ton maître ; et comment prends-tu contentement à le contenter? Non, certes, confesse-
io4 L'ORAISON CONTEMPLATIVE
rait-elle, je ne le vois pas, car j'ai des yeux non pas pour voir, comme j'ai des pieds non pas pour marcher ; mais je suis trop contente de savoir que mon cher maître me voit ici, et prend plaisir à m'y voir. Mais si l'on continuait la dispute avec la statue et qu'on lui dît : Mais ne voudraistu pas bien avoir du mouvement pour t'approcher de l'ouvrier qui t'a faite, afin de lui faire quelque autre meilleur service? Sans doute, elle le nierait et protesterait qu'elle ne voudrait pas faire autre chose, sinon que son maître le voulût. Et quoi donc, conc!uerait-on , tu ne désires rien, sinon d'être une immobile statue, là, dedans cette niche? Non, certes, dirait enfin cette sage statue, non je ne veux rien être, sinon une statue et toujours dedans cette niche, tandis que mon sculpteur le voudra, me contentant d'être ici et ainsi; puisque c'est le contentement de celui à qui je suis, et par qui je suis ce que je suis. » Saint François de Sales termine par ces mots : (( Or, cette quiétude en laquelle la volonté n'agit que par un très simple acquiescement au bon plaisir divin, voulant être en l'oraison sans autre prétention que d'être en la présence de Dieu, selon qu'il Lui plaira, c'est une quiétude souverainement excellente, d'autant qu'elle est pure de
SES DIVERSES ESPECES io5
toute sorte d'intérêt, les facultés de l'âme n'y prenant aucun contentement, ni même la volonté, sinon en sa suprême pointe, en laquelle elle se contente de n'avoir aucun autre contentement, sinon celui d'être sans contentement pour l'amour du contentement et bon plaisir de son Dieu, dans lequel elle se repose. »
« Ce recueillement sec et aride, dit de son côté le P. de Caussade, à la douceur près, est semblable au précédent (celui de la Ouiéinde sensible), car on y est occupé de Dieu, quoique sans goût, le cœur y demeure tranquille devant Dieu, mais dans une paix sèche; on s'y trouve d'ordinaire sans ennui, mais aussi sans douceur. »
07. L'âme fera de g-rands progrès si, au lieu de rechercher les douceurs spirituelles dont elle est privée, elle accepte son nouvel état, et qu'elle consente à demeurer, selon le mot du Psalmiste, que les mystiques aiment à citer à cette occasion, comme une bête de somme devant Dieu : Ut jiimeniam factiis siim apud te^ et ego semper tecum (Ps. 72). « Si l'on est à l'oraison, dit le P. Grou , parlant des âmes parvenues à cet état, si l'on assiste à la messe, si l'on communie, il faut se tenir dans la disposition simple de recevoir ce qu'il plaira à Dieu de nous donner, sans se désoler,
io6 L'ORAISON CONTEMPLATIVE
si Ton n'a rien, si Ton est sec, distrait, en proie même à des tentations. »
Ailleurs, le même auteur, parlant de Marie- Madeleine écoutant en silence le divin Maître, ajoute : « Il n'est pas dit qu'elle parlât à Jésus- Christ ni qu'elle Tinterrompît ; elle se tenait devant Lui comme un disciple devant son maître, elle recevait ses leçons et les laissait pénétrer doucement dans son âme. Voilà le modèle de la parfaite oraison, où Tâme ne cherche point à s'exhaler en réflexions et en sentiments, mais où elle écoute celui qui l'instruit sans aucun bruit de paroles. Quand Dieu nous a fait la g-râce de nous appeler à ce g"enre d'oraison, il n'en faut jamais sortir^ sous quelque prétexte que ce soit, de distraction, de sécheresse, de tentations, mais il y faut persévérer, il faut dévorer toutes les peines qui s'y rencontrent et être persuadé qu'on y fait beaucoup, qu'on fait tout ce que Dieu veut que nous fassions,,
^ Cela ne veut pas dire que les âmes, une fois qu'elles ont été élevées à la contemplation, doivent, sous prétexte d'écouter Dieu, bannir toute réflexion et nég-lig-er toute préparation à l'oraison. Du reste, les règles que nous donnerons plus loin rendront plus clairement notre pensée et corrigeront ce que les paroles du P. Grou, que nous citons ici, pourraient avoir de trop absolu.
lors même qu'on croit ne rien faire et perdre le temps. C'est cette oraison qui avance le plus notre mort à nous-mêmes, et notre vie en Dieu. » {Manuel, Marthe et Marie).
« Bienheureuse l'âme, dit M. Olier, qui est obligée de garder le silence auprès de Dieu et qui n'a rien qu'à l'écouter, laissant au soin de l'Epoux de l'animer par son esprit, et de l'exciter à Lui parler et à l'aimer par les opérations de sa lumière et de son amour, et cela comme il Lui plaît, et quand il Lui plaît. » {Lettre , 97).
§ 6. La quiétude aride n'est pas l'oisiveté
58. Il arrive souvent que les âmes appelées à cette oraison et leurs directeurs eux-mêmes s'imaginent que c'est là non pas « une quiétude souverainement excellente », comme disait saint François de Sales, mais pure oisiveté. Si encore, comme dans l'oraison précédente, l'âme savourait d'une manière sensible le bonheur d'être avec Dieu, elle conviendrait que c'est une façon de l'aimer. Mais il n'en est plus ainsi. Cependant, c'est encore l'amour, car celui-là fait acte de charité qui se tient ainsi devant Dieu, sans autre vue que de demeurer avec Lui et de faire sa volonté. Les actes de cet amour sont délicats, impercep-
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tibles, la grâce contribuant bien plus que l'activité humaine à les produire : ils sont moins sensibles, mais aussi plus parfaits.
(( Ce n'est point en s'ag'itant, en s'empressant, ni en ag-issant beaucoup, dit le P. Grou, qu'on parvient à se reposer en Dieu, c'est en faisant tomber toute agitation, tout empressement, toute activité pour donner lieu à l'action de Dieu. Dieu est toujours agissant et toujours tranquille. L'âme unie à Dieu participe également à son action et à son repos. Elle agit toujours, lors même qu'elle ne s'en aperçoit pas, mais elle agit avec une grande paix. Elle ne prévient point l'action de Dieu, mais elle attend que Dieu la prévienne; elle se meut sous l'impression divine comme la main d'un enfant qui apprend à écrire se meut sous l'impression de la main de son maître. Si cet enfant n'a pas la main souple et docile, s'il veut former les traits de lui-même, il écrira mal. Cet enfant agit sans doute en écrivant, mais son action est dirigée par celle du maître. Le repos de cet enfant ne consiste pas à ne point mouvoir la main, mais à ne pas la mouvoir de lui-même et à suivre l'impulsion qui lui est donnée.
« Il en est ainsi de l'âme sous l'action de Dieu ; elle n'est point oisive un seul instant comme
SCS DIVERSES ESPECES
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l'imaginent ceux qui n'ont pas une vraie idée du repos en Dieu, mais Dieu lui donne le branle et gouverne son action. Il est vrai que l'action de Dieu, ainsi que celle de l'âme, est quelquefois imperceptible, mais elle est toujours réelle, seulement elle est alors plus directe, plus intime, plus spirituelle. Dans Tétat même naturel, combien d'actes intérieurs que nous n'apercevons pas et qui sont pourtant le principe de nos actions extérieures. Je regarde, je parle, je marche, je détourne les yeux, je me tais, je m'arrête parce que je le veux, et habituellement je ne fais pas attention à cet exercice continuel de ma volonté. A plus forte raison cela a-t-il lieu dans l'état surnaturel. On prie sans penser que Ton prie ; le cœur est uni à Dieu et il ne s'aperçoit pas de cette union. »
En effet, combien d'actes imperceptibles on y produit : le cœur se tourne vers Dieu, se complaît en Lui, s'unit à Lui.
(( Il ne faut donc pas dire qu'on ne fait rien et qu'on perd son temps dans l'oraison de repos, mais il faut dire qu'on y agit d'une manière très réelle, quoique très secrète, où l'amour-propre ne trouve rien qui le nourrisse, qui l'attache, qui le rassure, et c'est en cela même que consiste
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Tavantag-e de cette oraison. » {Manuel, p. 95.) 09 . Du reste, si l'âme ne prie en aucune façon, elle rêve. Or, il est facile de disting-uer une rêverie spirituelle de Toraison de quiétude, même aride. Dans la rêverie, l'âme voit qu'elle n'est pas unie à Dieu, qu'elle ne demeure pas en sa présence, qu'elle ne tient à Lui en aucune façon. Son imagination seule travaille et en prend fort à son aise, faisant peut-être de beaux plans de perfection, de beaux projets d'apostolat, en un mot bâtissant des châteaux en Espag^ne, mais sans retour amoureux vers Dieu, sans effort même paisible pour s'unir à Lui. Et cela est si facile à reconnaître que quand l'âme, au milieu de son oraison, cesse son union amoureuse, même aride, pour s'adonner à la rêverie, elle s'en rend compte bien vite, se le reproche et cherche à se rapprocher de Dieu.
Dans la quiétude aride, au contraire, la volonté demeure unie à Dieu ; on ne savoure pas cette union, on sait cependant qu'elle persiste ; on le reconnaît à ce qu'il en coûte de terminer ou d'interrompre son oraison, quelque sèche et distraite qu'elle ait été ; il est pénible de se séparer de Dieu, de quitter sa présence ; on ne pouvait Lui parler, on ne trouvait rien à Lui dire, et cepen-
SES DIVERSES ESPECES m
dant on était heureux d'être devant Lui. Donc,sans s'en apercevoir, on pratiquait et on g-oûtait Tamour de Dieu; or, qui oserait soutenir que c'est perdre son temps que de l'employer à aimer son Dieu?
60, Du reste, l'autorité des Saints et des théolo§"iens confirme notre doctiine. Bossuet décrit avec éloge l'oraison de sainte Chantai, que saint François de Sales approuva à maintes reprises, usant même du commandement pour empêcher la Sainte de s'en écarter tant soit peu.
Or, écoutons-la elle-même :
« Je ne sens plus, écrivait-elle à son saint directeur, cet abandonnementet cette douce confiance, et je n'en saurais faire aucun acte : il me semble bien, toutefois, que ces vertus sont plus solides et plus fermes que jamais... Mon esprit, en sa fine pointe, est en une très simple unité, il ne s'unit pas, car quand il veut faire des actes d'union, ce qu'il ne veut que trop souvent essayer de faire, en certaines occasions il sent de l'effort et voit clairement qu'il ne peut pas s'unir, mais seulement demeurer uni. L'âme ne voudrait pas bouger de là; elle n'y pense pas, et elle ne fait aulre chose que de former au fond d'elle-même un certain désir presque imperceptible que Dieu
fasse d'elle et de toutes les créatures et en toutes choses tout ce qui Lui plaira... Souvent, selon les occasions et la nécessité ou l'affection, qui vient sans être cherchée, Tâme s'écoule en cette unité. » C'était alors la quiétude sensible, et alors, savourant son amour, la Sainte ne craig'nait plus de s'y livrer ; elle ajoute, en effet : « Pour ce sujet, j'ai bien la vue que cela suffit pour tout... mais dites-moi... si cette simple unité... durant les sécheresses, suffira quand l'âme n'en a ni la vue, ni le sentiment, sinon presque en l'extrémité de sa fine poinle. »
Il fallut donc que saint François de Sales la rassurât sur ce point et lui rappelât de nouveau que cet abandonnement général entre les mains de Dieu était, au milieu même des sécheresses, excellent et éminemment salutaire.
§ 7. Contemplation affirmative et Contemplation négative
61 . Cette division de la contemplation, donnée par beaucoup d'auteurs, nous paraît s'accorder parfaitement avec ce que nous avons dit : Contemplât io affirmativa est^ dit saint Lig-uori , qiiando anima heneficio liicis divinœ^ sine alla sua opéra cernit aliquam veritatem, aut creatam
SES DIVERSES ESPECES ii3
ut esset infelicitas inferni, aut increatam ut divinam misericordiam. « Si l'âme, sans effort de sa part, voit clairement, grâce aux lumières que Dieu lui communique, soit une vérité créée comme les peines de l'enfer, soit une vérité divine comme l'infinie miséricorde, c'est la contemplation affirmative. »
C'est là ce que nous avons appelé avec beaucoup d'auteurs la contemplation chérubique ou intellectuelle.
Negatiua est qiiando dignoscit perfectiones divinas non in particulari, sed in génère cum confasa qiiadam notitia^ sed quœ ingerit conceptum longe majorem magnitudinis divinœ. <( On appelle contemplation négative celle par laquelle l'âme considère non pas quelque perfection divine en particulier, mais les perfections divines en général, n'en ayant qu'une connaissance confuse, mais qui lui donne de la grandeur de Dieu une idée de beaucoup plus élevée. » « Dans la contemplation négative, dit fort bien le R. P. Meynard, la volonté a plus d'action que l'entendement )> ; aussi croyons-nous qu'elle ne diffère point de la contemplation affective.
62. Nous avons déjà parlé plus haut (n. 27) de cette supériorité que saint Liguori vient de
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nous rappeler, de la contemplation nég"ative sur la contemplation affirmative; il n'en faut point être étonné, puisque Dieu, selon la remarque des théolog-iens, se connaît et se définit moins par des affirmations que par des négations, a Affirmons de Dieu jusqu'à l'éminence tout ce qu'il y a d'être dans les créatures, nions de Dieu toute imperfection et toute limite de l'être. Affirmons, mais surtout nions , la négation est plus sûre et plus digne de l'Etre divin. En affirmant, nous restons toujours en deçà de l'inaccessible majesté de Dieu; en niant, nous la dég^ageons de tout ce qui pourrait l'amoindrir et la couvrons d'un voile mystérieux, qui la relève dans notre estime. C/est pourquoi les chantres des perfections divines ont toujours voulu que l'esprit humain procédât, dans la définition de ses perfections, par des affirmations discrètes, précisées et corrigées par des négations respectueuses. » (P. Monsabré. Conférences de Notre-Dame. — 7*^ Conférence).
A vrai dire la contemplation négative est la contemplation proprement dite, celle qui produit l'union amoureuse; et sur elle vient parfois se greffer la contemplation affirmative. C/est en effet pendant que l'âme contemplative est unie à Dieu, négativement et confusément connu, qu'elle reçoit
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parfois des lumières distinctes, qui lui font saisir certaines vérités, certains mystères, ou le sens de quelque parole divine.
§ 8. Comment les divers genres de contemplation sont souvent mêlés
63. Les diverses espèces de contemplation ne sont pas dans la pratique aussi nettement délimités qu'on pourrait le penser. Qu'est-ce qui empêche, par exemple, la contemplation intellectuelle et la contemplation affective de se succéder dans le cours de la même oraison? De même la quiétude parfaite ne peut-elle pas apparaître passag-èrement ? Souvent, en effet, au milieu d'une oraison douce et calme, parfois même au milieu de ses travaux, l'âme éprouve une forte et subite émotion. Le nom adorable de Dieu ou de Jésus, le nom mille fois béni de Marie, ou une pensée sainte, parfois fort vague, aura suffi à embraser son cœur. C'est là ce que saint Jean de la Croix appelle lattouchement de rétincelle. « Cette touche divine, dit-il, enflamme le cœur d'un tel feu d'amour, qu'on dirait une étincelle qui, en tombant sur l'âme , l'a embrasée subitement et dans un instant, comme si elle se réveillait en sursaut. Alors la volonté s'enflamme et, avec une admirable
ii6 L'ORAISON CONTEMPLATIVE
ferveur d'amour, elle adresse à Dieu des désirs et des louang"es, des remerciements et des respects, des prières et des paroles qui montrent qu'elle Le met infiniment au-dessus de tout. Ce sont ces difFérents actes que l'âme nomme ici les aspirations divinement embaumées par lesquelles elle répond à l'attouchement du divin amour, et ce baume céleste, par son parfum et sa vertu, fortifie l'âme et la g-uérit de toutes ses misères. » {Cantiq.y str. 25).
En effet, si l'attouchement dont parle le Saint est passager, le « baume céleste » qui le suit demeure dans Tâme et y produit les effets les plus salutaires. C'est ce qu'enseigne aussi saint François de Sales. « Ce sentiment de la bonté céleste exprimé par celte parole de saint Bruno : 0 bonté ! ou par celle de saint Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu ! ou par celle de saint François : Mon Dieu et mon tout ! ce sentiment, dis-je, demeurant un peu longuement dedans un cœur amoureux, il se dilate, il s'étend et s'enfonce par une intime pénétration en l'esprit et, de plus, le détrempe tout de sa saveur, comme fait l'onguent précieux ou le baume qui, tombant sur le coton, se mêle et s'unit de plus en plus avec icelui. » {^Amour de Dieu, vn, i).
SI<]S DlVt:i\SES ESJ>ECES
S'il n'est pas téméraire de chercher à expliquer la nature de cette touche divine, il nous semble qu'il se passe alors, mais d'une façon passag-ère, ce que nous avons dit à propos de l'ivresse contemplative (n. /I9) : la g-râce s'est emparée subitement de l'âme tout entière et a saisi toutes ses puissances; l'entenderrient a reçu dans sa cime une soudaine lumière, comme une intuition des bontés de Dieu, vue rapide qui l'a vivement frappé, absorbant momentanément toute son attention et qui a embrasé la volonté; l'impression sensible qui en a résulté a été d'abord fort vive, puis s'est calmée, et à l'ébriété mystique d'un moment a succédé le calme de la quiétude.
64. De même, dans la quiétude aride, il peut y avoir des moments où l'appétit sensitif soit saisi et doucement impressionné. « Que si, dit saint François de Sales, à cette simple façon de demeurer devarnt Dieu (sans Touïr ni Lui parler), il Lui plaît d'ajouter quelque petit sentiment que nous sommes tout siens et qu'il est tout nôtre, ô Dieu, que ce nous est une g-râce désirable et précieuse. » (L. VI, ch. XI.) C'est donc la quiétude sensible qui peut, pour un moment, succéder à la quiétude aride.
D'autres fois, ,il sera difficile de dire si la quié-
( tude est aride ou sensible, ou bien si elle est sensible ou parfaite; dans ces choses morales les limites ne sont pas toujours bien nettes. L'impression faite sur les sens est-elle assez forte, estelle, au contraire, trop faible pour caractériser tel ou tel mode d'oraison, il est quelquefois difficile de le dire et, du reste, cela n'est pas, dans la pratique, d'une g-rande importance.
§ 9. La contemplation et la prière vocale
65. Si la contemplation, au moins dans ce qu'elle a d'essentiel, connaissance g"énérale et union amoureuse de Dieu, peut subsister dans des états d'âme aussi différents que ceux que nous venons de voir, et même au milieu des diverses occupations de la vie, il est clair qu'elle peut s'allier â la prière vocale.
« Je connais une personne, dit sainte Thérèse qui, n'ayant jamais pu faire d'autre oraison que la vocale, possédait toutes les autres ; et quand elle cessait de réciter, son esprit s'égarait de telle sorte qu'elle ne pouvait le souffrir. . . Elle récitait des Pater en pensant aux mystères où Notre-Seigneur a répandu son sang-, elle restait plusieurs heures priant de la sorte. Elle vint me trouver un jour fort affligée de ce que, ne pouvant faire l'oraison
SI<]S DIV|]I\SI]S ESPI^CKS
mentale ni s'applicjuer à la contemplation, elle se trouvait réduite à faire seulement quelques prières vocales; je lui demandai ce qu'elle récitait, et je vis qu'en disant le Pater elle était élevée à une pure contemplation, que le Seigneur la tenait intimement unie à Lui. » {Chemin de la perf.y ch. XXX, Bouix, ch. xxxr.)
Ainsi, en récitant des prières vocales, cette pieuse âme était élevée à la contemplation : il est donc possible , en priant vocalement , de se maintenir dans l'union amoureuse, sensible ou non. Et même pour les âmes habituées à ce genre d'oraison, il ny a pas de meilleure manière de réciter leurs prières, heures canoniales, chapelets, etc., et d'assister aux offices et cérémonies, que de rester tout le temps doucement unies à Dieu. C'est ce que recommande expressément Bossuet : « Le temps de l'oraison venu, il faut la commencer en grand respect par le simple souvenir de Dieu, invoquant son Esprit et s'unissant intimement à Jésus-Christ, puis la continuer en cette même façon comme aussi les prières vocales, le chant du chœur'', la sainte messe dite on
^ Dans les ordres de femmes où s'est conservé le chant ou la récitation de l'office en latin , il est bien désirable que les reliiçieuses puissent pratiquer ce genre d'oraison , car,
entendue et même l'examen de conscience. » (Opuscule cité).
66. Il est bien vrai que dans les moments assez fréquents où la grâce contemplative fait sentir puisamment son action, on préfère à la prière vocale le simple repos et le bonheur de demeurer silencieux devant Dieu. « La paix de l'âme, nous avons cité plus haut ces paroles de saint François de Sales, serait bien plus grande et plus douce, si on ne faisait point de bruit autour d'elle et qu'elle n'eût aucun sujet de se mouvoir ni quant au cœur, ni quant au corps. » Mais quand le devoir impose quelque prière vocale, il faut se faire violence; si l'âme goûte moins de douceurs, elle n'en perdra pas pour cela les lumières ni les affections contemplatives.
Dans certains cas, au contraire, où la grâce contemplative est plus faible, la récitation des prières vocales peut être un secours; alors, en effet, l'eau de la contemplation est, selon la remarque de sainte Thérèse, à fleur de terre, les pensées pieuses que suggèrent les paroles sacrées
ne comprenant pas le sens des paroles qu'elles prononcent, elles n'en peuvent retirer aucun secours. Si pendant qu'elles prient de bouche elles ne sont pas de la sorte intimement unies à Dieu, elles sont fort exposées à mal prier.
la font comme jaillir, et procurent ainsi à Tâme de vifs élans d'amour et de douces émotions.
§ 10. Un peut être contemplatif à son insu
67. Sainte Thérèse vient de nous citer un exemple frappant d'une âme qui était contemplative sans le savoir. Après ce que nous avons dit, la chose est facile à comprendre. Nous ne parlons pas de la contemplation intellectuelle : l'esprit vivement éclairé de lumières précises et distinctes sur l'un ou l'autre des mystères ne peut guère ne pas s'en apercevoir. Mais pour la contemplation affective, où la part du cœur est bien plus grande, combien en sont favorisés qui ignorent que c'est là la contemplation; combien qui ne reconnaîtraient jamais la contemplation dans cette oraison dont nous avons parlé, où le cœur seul reste uni à Dieu, pendant que l'imagination et l'entendement ne peuvent être fixés, et à plus forte raison encore dans cette autre espèce de quiétude où l'on s'aperçoit à peine de l'union amoureuse.
Du reste, comme nous l'avons dit, la contemplation n'est que l'exercice des dons du Saint- Esprit. Or, quand l'âme agit par le principe des vertus infuses, obéissant alors à des motifs raisonnés, par exemple tirant de son cœur, grâce à
<le saintes considérations, un acte de contrition, elle le constate facilement. Mais si elle opère par les dons, si par exemple elle regrette ses péchés par un acte du don d'intelligence et de piété, il n'y a pas de raisonnement explicite, et l'on peut ne pas s'en apercevoir. De là vient souvent que des âmes qui ont la contrition dans un degré éminent se plaignent de ne pas l'avoir, parce qu'elle n'est ni raisonnée ni sensible.