CHAPITRE PREMIER
Gomiuent les âmes parviennent à la vie unitive
§ I . Remarque préliminaire
94. Nous avons indiqué la marche que suit Tâme fidèle dans la quatrième demeure. Elle s'y achemine de la ferveur sensible à une ferveur plus spirituelle. Très désireuse d'aimer son Dieu et de se détacher d'elle-même, elle saisit rapidement, sans avoir besoin de long-s raisonnements, beaucoup d'occasions de sacrifices, de renoncement et de soumission à la volonté divine. D'abord elle ne le fait guère que sous l'influence des g-râces sensibles, puis, sa g-énérosité s'afFermissant dans
les sécheresses et les épreuves, elle finit par accomplir les actes les plus difficiles, même sans goût, dans le vide et Taridité.
11 lui reste encore, avons-nous dit, bien des défaillances: pendant des années peut-être, sa vie sera un mélang-e de sentiments vraiment fervents, de sacrifices rapides et généreux et de petites attaches, d'immortifications, qu'elle regrettera et dont elle ne parviendra pas à se défaire. Elle a de grandes vues de perfection, elle vise à Tabnégation complète, mais elle est encore faible et insuffisamment détachée d'elle-même. Gomment parviendra-t-elle au parfait dépouillement ? Il nous reste à le dire, car ce véritable renoncement, cette conformité habituelle de la volonté humaine à la volonté divine constitue l'état de perfection qui est le premier degré de la vie unitive.
I 2, Voie abrégée et voie commune
96, Sainte Thérèse nous enseigne qu'il y a certaines personnes particulièrement favorisées qui, à ce point de la vie spirituelle où nous sommes rendus^, reçoivent de Dieu une oraison beaucoup
^ Saint Liguori place l'oraison d'union plus tard, après la purification de l'esprit : en fait, il n'y a pas de règle absolue. Dieu la donne quand II veut.
plus élevée que toutes celles qui leur ont été communiquées jusque-là. Elle la nomme oraison d'union, et la décrit, avons-nous dit, comme un commencement d'extase^
La plupart des âmes arrivent plutôt à la vie unitive par une seconde voie qu'indique également sainte Thérèse^, et qui consiste dans la pratique exacte du renoncement et de toutes les vertus chrétiennes. « Je reconnais, dit la Sainte, que cette autre voie exige beaucoup plus de peines, mais la récompense en sera beaucoup plus grande si nous remportons la victoire... Dans le premier cas (dans l'union semi-extatique), le bonheur que l'âme éprouve en se voyant vivre d'une vie si nouvelle
* Beaucoup d'auteurs dépeig-nent d'une autre manière ce qu'ils appellent l'oraison d'union : pour eux l'oraison d'union n'est pas différente de ce que nous avons appelé contemplation parfaite. En effet , dans la contemplation parfaite l'âme est déjà intimement unie à Dieu. Sainte Thérèse le reconnaît; elle aussi parle d'union, de puissance unie à propos des oraisons contemplatives ordinaires; elle appelle encore union la conformité à la volonté divine, mais le plus souvent par les mots oraison d'union, elle désig-ne le premier degré de l'extase. Il importe beaucoup, en mystique, d'examiner attentivement ce que chaque auteur prétend . désigner par les termes qu'il emploie , la signification variant souvent d'un auteur à l'autre.
* 5e Demeure, ch. m.
lui est d'un grand secours ; tandis que, dans Tautre cas (dans l'union de conformité), il faut que l'âme, sans sortir de la vie ordinaire, se donne elle-même la mort. »
Nous avons vu^ l'épreuve de la soustraction des grâces sensibles, chez les chrétiens trop mous et trop amis d'eux-mêmes, manquer son but providentiel et les laisser comme fixés dans une regrettable médiocrité. D'autres plus fervents ont subi cette crise avec plus de succès; cependant, soit que leur détachement n'ait pas été suffisant, soit que leur confiance n'ait pas été entière, ils ne sont pas entrés pleinement dans la voie que Dieu ouvrait devant eux et ils sont demeurés dans un état mitoyen entre la vie illuminative et vie unitive^. Ceux qui parviennent à la vie unitive sont donc les cœurs généreux et confiants qui s'abandonnent à la conduite de Dieu et répondent à ses avances. Ils y arrivent d'autant plus rapidement qu'ils agissent avec moins de recherche d'euxmêmes et avec un désir plus désintéressé de glorifier Dieu. Ceux qui, bien que solidement vertueux, se replient trop sur eux-mêmes, scrutent
2 T. I, n. 33o et suiv.
avec inquiétude leurs moindres actes, ou bien sont avides de consolations, heureux de se faire porter, attendant trop pour pratiquer le sacrifice, pour faire acte de confiance et d'abandon, qu'on les excite et qu'on les encourag-e, mettent beaucoup plus de temps à atteindre la perfection. Au contraire, ceux qui vont de l'avant avec simplicité, droiture et oubli d'eux-mêmes, qui ont constamment en vue les grandeurs, la bonté de Dieu et Tamour qu'il leur porte, qui ne visent qu'à plaire à leur divin Maître, ceux-là marchent à pas de géant vers l'amour parfait.
96. Mais, pour ceux-là mêmes, Tépreuve souvent se prolonge. Pendant de longues années peut-être, il faudra que l'on travaille à se détacher de soi-même, que l'on se résigne à des luttes et à des sacrifices sans nombre ^ Durant ce temps
^ Ces combats et ces épreuves appartiennent-ils uniquement à la purification des sens? Nous croyons que pour que les âmes puissent atteindre la perfection, les facultés spirituelles doivent, elles aussi, subir une certaine purification; du reste, les deux parties du composé humain sont si intimement liées, qu'il serait difficile de marquer la limite où s'arrête la purification sensitive et où commence la purification de l'esprit. Saint Jean de la Croix, après avoir décrit les pénibles tribulations de la nuit de l'esprit, et après avoir déclaré qu'il faut les avoir subies pour obtenir les touches
i82 PORTRAIT DES AMES PARFAITES
pénible, c'est dans l'oraison que l'âme devra chercher la force qui lui sera nécessaire. De plus en plus éclairée par les dons contemplatifs qui lui seront accordés, elle acquerra une idée bien plus haute et bien plus juste des grandeurs de Dieu, des mystères de notre sainte religion, en un mot de toutes les vérités de la foi, et son cœur s'embrasera du feu de la pure charité. A d'autres moments, au contraire, les consolations de l'oraison lui seront refusées, mais ses désirs pleins de ferveur, sa confiance inébranlable toucheront le cœur de Dieu , et elle obtiendra des grâces puissantes qui la délivreront de ses misères. Elle sortira de ces épreuves affranchie de la domination des facultés sensibles : son imagination n'exercera plus sur elle un tyrannique empire, ses désirs humains seront calmés, ses inclinations naturelles atténuées. Elle passera donc au rang de ces âmes qui « n'aiment ni les superfluités, ni avec supersublimes de connaissance et d'amour qui produisent dans l'âme un véritable incendie, ajoute : « Pour atteindre les deg-rés moins élevés qui se rencontrent d'ordinaire, une purification aussi rig-oureuse n'est pas nécessaire. » {Nuit obsc, 1. II, ch. XII.) Il y a donc, d'après le saint auteur, pour beaucoup d'âmes, une purification spirituelle atténuée, bien moins effrayante que celle que nous décrirons plus loin. (L. VI, ch. Il, § 4.)
COMMENT S'ACQUiEllT LA PERFECTION i83
fluité, ains aiment seulement ce que Dieu veut, et comme Dieu veut^ ». Alors, « tout ce qui faisait opposition à la volonté divine ayant été expulsé de l'âme, elle demeure transformée eu Dieu par l'amour; les deux volontés, celle de l'âme et celle de Dieu, deviennent uniformes, il n'y a rien dans l'une qui déplaise à l'autre^ ». .
97. Elle aura donc atteint la perfection, car les dispositions que nous venons de marquer sont précisément celles que saint Thomas attribue aux parfaits^, à l'exclusion des débutants et des pro- Jitants.
^ Amour de Dieu, 1. X, ch. v.
2 Montée du Carmel, 1. II, ch. v. — Que le lecteur veuille bien rapprocher de ces lignes un autre passage déjà cité^ où le même saint auteur expose très bien ce qu'est l'état d'union. Direction des âmes ferventes ^ t. I, n. 346.
2 Le lecteur voit ici en quel sens nous prenons ce mot dans notre ouvrage. Quand ils appellent de ce nom les âmes chrétiennes, les théolog-iens ne prétendent nullement qu'elles soient de tout point parfaites ; de tout cœur ils souscrivent à cette parole de saint Bernard : « Il n'est point de parfait qui ne désire se perfectionner davantage, c'est même le signe de la perfection d'aspirer à une perfection plus haute. » Nemo perfectus est, qui perfectior esse non appétit^ et in eo quisque perfectiorem se probat, quod ad ma- Jorem tendit perfectionem. Epist. ad Drogonem. Cf. Bona. Via compendit ad Deam, cap. xiii.
i84 PORTRAIT DES AMES PARFAITES
Perfectio potest in hac vita haberi dnpliciter : uno modo in quantum ah affectu hominis excluditur omne illud quod contrariatar charitati^ sicut est peccatum mortale^ et sine tali perfections charitas esse non potest..., alio modo in
QUANTUM AB AFFECTU HOMINIS EXGLUDITUK, nOn
solum illud quod est charitati contrarium, sed etiam omne illud quod impedit ne affegtus
MENTIS TOTALITER DIRIGATUR AD DeUM ; sine qua
perfectione charitas esse potest, puta in incipieniibus et proficientibus . « La perfection à laquelle ou peut atteindre en cette vie est de deux sortes : par Tune on renonce à tout ce qui détruit la charité, c'est-à-dire à tout péché mortel, et sans cette disposition la charité n'existe pas; par l'autre, on renonce non seulement à ce qui détruit la charité, mais à tout ce qui empêche le cœur de se donner entièrement à Dieu. Ce d.uxième mode de perfection n^est pas essentiel à la charité, car on ne le trouve ni chez les commençants, ni chez les profitants. » (2. 2. q. 1 84, a. 2.)
g 3. Les marques de la vie iinitive
98. Il n'est pas toujours facile de distinguer si l'âme a vraiment brisé toutes ses attaches et si elle est parvenue à l'état de perfection, ou bien si
COMMENT S'ACOUIEKT LA PERFECTION i8S
elle est encore dans cet état que nous avons appelé la ferveur, où les attaches, considérablement affaiblies, sont souvent cachées à l'âme ellemême.
On peut surtout s'y méprendre quand les g'râces sensibles, étant fort abondantes, empêchent les révoltes des passions et font oublier à Tâme ses tendances mauvaises, ou encore quand une personne se trouve éloig^née des dang-ers et préservée pour un temps des occasions qui lui seraient fatales.
99. Une première marque de la vie parfaite^ c'est la contemplation devenue habituelle.
Tant que l'âme « aimait encore avec superfluité » , c'est-à-dire d'un amour trop naturel, elle jouissait bien parfois « des unions, des recueillements et repos amoureux..., mais elle n'entrait pas fort souvent en ces divines unions de l'Epoux, étant occupée et divertie pour aimer hors de Lui et sans Lui ce qu'elle ne doit aimer qu'en Lui et pour Lui )). (Amour de Dieu, X, [\.)
Quand donc ce g-enre d'oraison lui devient ordinaire, c'est une marque que son détachement est complet et son union à Dieu habituelle.
Elle cheminait jusqu'ici dans une voie intermédiaire, parfois favorisée du don de la contem-
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plation, plus souvent oblig-ée de recourir aux méthodes des oraisons inférieures ; désormais «chaque fois qu'elle se met en oraison, elle se «ent aussitôt captivée par une attention à Dieu douce et paisible, sans pouvoir raisonner ni même en éprouver le désir... Elle a donc acquis l'habitude en quelque sorte parfaite de la contemplation • ». Bien plus, il arrive assez souvent que <*,ette union contemplative, sensible ou non, per-
^ Montée da Carmel, 1. II, ch. xiv. Nous avons déjà cité les paroles de Suarez : Contemplatio perfectoriim non ^(lasi per occasionem et in transita exercetur, sed per se et QUASI EX HABiTU (suppa, cb. vi). Notons-le, toutefois, habituel ne veut pas dire constant. L'âme parfaite ne jouit pas toujours de la contemplation, et surtout elle n'éprouve pas, toutes les fois qu'elle le voudrait, les suavités de la quiétude sensible. « Semblable à un homme échappé d'une étroite prison, l'âme sortie des épreuves de la nuit des sens s'avance dans le sentier de la perfection avec un cœur plus dilaté et plus joyeux... L'imag-ination et les puissances ne sont plus préoccupées de former des raisonnements, et l'esprit se repose aussitôt avec une g-rande facilité dans une douce et amoureuse contemplation... Cet état n'exclut point les ténèbres, les sécheresses et les ang-oisses, parfois même «lies y sont beaucoup plus intenses qu'au milieu des épreuves antérieures. Toutefois, leur durée n'est pas aussi longue; api'ès quelques jours d'orage et de tempête, le ciel de l'âme recouvre sa sérénité habituelle. » Nuit obscure, II, i.
sévère au milieu de ses diverses occupations, sans qu'elle ait grand effort à faire pour s'y maintenir, parfois même sans aucun travail de sa part.
100. Mais l'union mystique est loin d'être toujours facile à constater. Nous avons dit que si on la découvrait sans peine chez les personnes en qui la grâce atteint plus directement l'intelligence, elle est beaucoup moins visible chez celles où la grâce touche surtout la volonté, et moins encore chez celles où dominent la mémoire et l'attention aux choses de détail.
Par ailleurs, certaines âmes ont les apparences de la contemplation sans en avoir la réalité, soit que le démon qui les sait dans un état peu satisfaisant les laisse en repos pendant l'oraison pour les entretenir dans une illusion dangereuse, soit que leur nature tranquille et leur esprit doucement rêveur leur donnent une grande facilité à se maintenir dans une paix qui n'a rien de mystique.
Aussi reconnaît-on d'une manière plus sûre qu'une âme est parvenue à la vie unitive à ce qu'elle possède les dispositions ordinaires des âmes parfaites, dispositions que nous décrirons tout à l'heure.
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§ 4- Degrés divers d'union à Dieu
loi. Mais auparavant, il nous reste à faire une remarque importante.
Dès lors qu'il y a pureté parfaite, c'est-à-dire entière soumission de la volonté et dépouillement total en vue de Dieu seul, l'âme n'aimant d'une façon consentie et habituelle rien que ce que Dieu veut et comme il Lèvent, on a l'état d'union ou la vie unitive. Mais « cette union d'amour renferme bien des degrés qui varient selon la capacité plus ou moins grande de l'âme et la mesure des grâces accordées par le Seigneur à chacune. La même différence existe parmi les bienheureux dans le ciel : les uns jouissent de Dieu plus parfaitement que les autres ; cependant tous Le voient, tous sont heureux et satisfaits, parce que leur capacité se mesure à la somme plus ou moins grande de leurs mérites. De même, nous rencontrons parfois, durant le pèlerinage de cette vie, des âmes jouissant d'une égale paix et d'une égale tranquillité dans leur état de perfection ; toutefois, l'une pourra avoir atteint un degré d'union plus élevé que l'autre, et chacune pourtant sera également satisfaite selon ses dispositions et la connaissance qu'elle a de Dieu. » Ainsi parle
inti:nsite de leur charité 189
saint Jean de la Croix [Montée, II, 5) et, en plusieurs endroits de ses ouvrag'es, il déclare que plus une âme a été exercée par les épreuves et les tentations, plus l'union à laquelle elle est appelée sera parfaite.