CHAPITRE IV Caractères de la charité des âmes parfaites
§ I . Lear énergie calme et tranquille
ii6. On confond trop souvent l'intensité de la volonté avec la violence. Ce sont deux choses bien
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ditl'érenles. Ecoutons là-dessus le Vén. Libermann. (( Dans l'ordre naturel, un jeune homme voulant une chose la veut avec passion, un homme mûr la veut au moins aussi fortement, mais avec calme. La volonté de l'homme mûr est généralement plus forte que celle du jeune homme; la différence qui se manifeste en faveur de la force de la volonté du jeune homme n'est que dans l'expression qui, étant passionnée en lui, fait paraître sa volonté plus énerg-ique, tandis qu'elle n'est que plus active. La grâce, agissant sur les sens, est à son état de jeunesse (c'est Vétat affectif)] plus tard vient l'âge mûr où l'expression est moins passionnée, mais où l'action intime de l'âme peut être et est ordinairement, c'est-à-dire quand nous sommes fidèles, plus énergique et, par conséquent, plus intense (état contemplatif),
« La vie des Saints nous en fournit une foule d'exemples. Ainsi, quand Notre-Seigneur Jésus- Christ dit à ses Apôtres que tous se disperseraient pendant cette nuit de douleur, saint Pierre, tendrement et vivement affecté par la présence du divin Maître, dont la vue corporelle pénétrait les Apôtres et les disciples d'un sentiment d'amour incompréhensible à celui qui ne l'a pas vu dans sa chair, saint Pierre, pénétré de cet amour sen-
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sible, lui répond : Et si omnes scandalizati fuerint in te, ego nunqiiam scandalizabor : quand même tous se scandaliseraient à votre sujet, moi je ne me scandaliserai pas ; et un instant après : Etiamsi oportaerit me mori teciim, non te negabo : quand je devrais mourir avec vous, je ne vous renierai pas. On voit bien dans ces paroles hardies l'ardeur sensible de l'amour provenant d'une impression intense. Cet amour avait ses défauts assez nettement exprimés dans la hardiesse de ces paroles, défauts qui se trouvent g^énéralemenl dans cet amour sensible, quand il est violent ; mais dans le fond, c'était un amour véritable, et les paroles sincères de Pierre en font voir la violence. Quand, plus tard, saint Pierre rentra dans sa prison pour se faire crucifier, il le fit avec beaucoup plus de calme, et cependant l'intensité de son amour dans l'accomplissement de cet acte était bien plus g-rand que pendant la nuit de la Passion. » {Ecrits, p. l\02.)
117. Ce qui contribue encore, pour une g-rande part, à donner aux parfaits ce calme et cette force tranquille, c'est qu'ils ne ressentent plus aussi vivement ni les assauts des passions, ni l'opposition du monde.
(( L'amour, de sa nature, est doux, gracieux,
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paisible et tranquille. Que s'il fait quelquefois des assauts, s'il donne des secousses à l'esprit, c'est parce qu'il y trouve de la résistance ; mais quand les passages de l'âme lui sont ouverts sans opposition ni contrariété, il fait ses progrès paisiblement, avec une suavité non pareille.
(( Comme l'on voit les grands fleuves faire des bouillons et rejaillissements avec grand bruit es endroits raboteux, esquels les rochers font des bancs et écueils qui s'opposent et empêchent l'écoulement des eaux, ou au contraire se trouvant en la plaine ils coulent et flottent doucement sans effort ; de même le divin amour trouvant es âmes humaines plusieurs empêchements et résistances, comme à la vérité toutes en ont, quoique différemment, il y fait des violences, combattant les mauvaises inclinations, frappant le cœur, poussant la volonté par diverses agitations et différents efforts afin de se faire faire place, ou du moins outrepasser ces obstacles ^ » (Amour de Dieu,\\\, 14.)
« Quand il plaît à Notre-Seigneur de nous faire
1 Le bon Saint disait un jour de lui-même : « Quoique le tracas ait un peu allang-ouri tous ces bouillonnements de cœur, les résolutions par la g-ràce divine me sont demeurées ». Lettre à une dame.
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parvenir à la perfection du véritable amour, à l'inditTérence et au souverain mépris de la terre et de tout ce qui la touche, de nous-mêmes et de tout ce qui est de notre amour-propre et de notre intérêt, alors notre âme ne sent plus tant cette extrême répug"nance et cette violente opposition à tout ce qui est du monde; notre âme ne pense plus à cela, elle Fa tellement méprisé, oublié, mis de côté, que, tous les attraits de ses vanités et affections terrestres ne la touchant plus, elle ne les voit plus, parce que en toutes choses elle voit Dieu, elle ag^it pour Dieu et en Dieu, son esprit ne voit plus que Dieu, et son cœur n'aime que Dieu. » (Vén. Libermann. Lettre du 6 mai iSSg.)
ii8. De tout cela il suit que les âmes contemplatives n'ag"issent plus guère par ardeur naturelle ; elles sont en grande partie affranchies de cette influence de l'imagination qui produit chez la plupart des hommes tant de desseins empressés, tant de projets plus ou moins sages, et qui occasionne tant d'illusions. Elles agissent moins par elles-mêmes que par l'impulsion du Saint-Esprit.
Aussi l'amour-propre, qui gâte si souvent et si facilement nos faibles vertus, a bien moins de prise sur l'âme unitive : il n'a plus autant où s'appuyer; l'âme, étant plus passive et plus calme.
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n'est pas aussi tentée de vaine complaisance. Au début, pour s'exciter au bien, elle cherchait et trouvait des considérations, elle prenait des résolutions ; dans la vie affective, elle se livrait à de nombreuses et véhémentes protestations ; maintenant il n'en est plus de même, au moins d'ordinaire, et sa manière d'agir est bien plus secrète. C'est là une des raisons pour lesquelles l'âme contemplative, quoique plus parfaite, a une plus petite opinion d'elle-même que l'âme affective. Dans ses entreprises, dans les œuvres que le zèle lui inspire, on ne remarquera donc pas cette activité inquiète, ni cet enthousiasme juvénile que font paraître les débutants, ce qui ne l'empêche pas d'ag-ir avec autant de générosité et surtout avec bien plus de constance et de fermeté. Ni les échecs ne l'abattent, ni les humiliations ne la rebutent. Elle fait de son mieux et laisse le succès à la volonté de Dieu, comptant beaucoup — et cela la distingue profondément des imparfaits — sur la grâce divine, et bien peu sur les moyens humains.
119. La volonté de Dieu, c'est là, en effet, l'unique souci de l'âme parfaite : que la volonté de Dieu s'accomplisse sur la terre comme au Ciel, qu'elle s'accomplisse dans le prochain, qu'elle
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s'accomplisse en elle-même par l'exéculion des desseins de la Providence, c'est là son souhait le plus ardent : peu lui importe ce que Dieu aura décidé à son sujet. « S'élant entièrement abandonnée entre les mains de Dieu , le grand amour qu'elle a pour Lui la rend si soumise à sa volonté qu'elle ne désire ni ne veut autre chose, sinon qu'il dispose d'elle comme II Lui plaira ». (5® Demeure, ch. II.)
Le Vén. Libermann cite un mot charmant du Vén. P. Eudes, qui indique bien cette soumission ou, pour mieux parler, cette union complète à la volonté de Dieu : « Je croyais, quand je vous écrivais ma dernière lettre, que je voulais venir vous voir bientôt, mais je vois que je me trompais, et que je voulais ne venir que dans deux mois, parce que la divine volonté m'arrête encore deux mois ici. » (Vén. Libermann. Lettre du i4 décembre i834.)
§ 2. Humilité des âmes parfaites
120. Nous venons d'indiquer l'une des raisons qui préservent de l'orgueil l'âme arrivée au cinquième degré. Il nous reste à donner la principale. Son humilité vient surtout des lumières que TEsprit-Saint verse en elle, et qui l'éclairent non
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seulement sur les grandeurs divines, mais aussi sur son néant et ses faiblesses. Pourquoi Tliumilité est-elle, de l'aveu de tous, la pierre de touche de la vraie vertu? Uniquement parce que TEsprit- Saint, qui accorde aux âmes généreuses le don de force et les rend ainsi capables d'accomplir des œuvres difficiles, leur accorde toujours simultanément le don d'intelligence, qui leur révèle à la fois la sainteté de Dieu et la misère humaine.
Certains directeurs ne redoutent rien tant pour les âmes avancées dont ils ont la charge que la tentation de vaine complaisance en elles-mêmes. Admirant leur g-rande vertu et leur généreuse fidélité à la grâce, ils s'imaginent qu'elles-mêmes doivent être portées à s'admirer et à mépriser les âmes moins fidèles. Sans doute ce danger est toujours possible, puisque Lucifer et ses anges, si merveilleusement éclairés, ne l'ont pas évité. Cependant l'expérience prouve que de toutes les tentations celle qui a peut-être le moins de prise sur les âmes parfaites est celle d'orgueil. Ceux qui la redoutent tant pour elles oublient ou ne savent pas que ces âmes touchent pour ainsi dire du doigt le néant de la créature, qu'elles comprennent bien mieux qu'eux-mêmes la grande part que le Seigneur a dans leurs vertus, qu'elles éprouvent
une très vive horreur des imperfections qu'elles commettent. Elles se voient plus petites à mesure qu'elles voient Dieu plus grand, et plus elles sont fidèles, plus Dieu les éclaire; aussi sont-elles beaucoup moins que les âmes imparfaites portées à se complaire en elles-mêmes.
§ 3. Unité de vue et simplicité d'intention des âmes parfaites
12 1. Douée d'une force tranquille et calme, délivrée des ag"ilations fiévreuses de l'imagination et des facultés sensibles, s'attachant toujours, en toute circonstance, à l'unique volonté de Dieu, l'âme parfaite mène une vie d'une grande droiture et d'une grande simplicité. Dieu, l'Etre infiniment simple, a communiqué à cette âme fidèle quelque chose de sa sublime simplicité. Aussi le P. Grou le déclare avec raison : « Tout ce que Dieu opère dans une âme pour la rendre sainte se réduit à la simplifier. » Laissons ce pieux auteur exposer lui-même la transformation ou mieux la simplification qui s'opère dans Tâme à mesure qu'elle avance.
« Lorsque l'âme s'est donnée parfaitement à Dieu, afin qu'il fasse d'elle tout ce qui Lui plaira dans le temps et dans l'éternité, Il la simplifie