II. I
« Si dans cet état on lui adresse une louang-e, la chose lui fait l'efTet d'une mauvaise plaisanterie. » (Sainte Ang-èle de Foligno, ch. liv.)
« En effet, voyant clairement que, si elle a quelque bien, elle l'a reçu de Dieu et qu'il ne vient en aucune manière d'elle-même, elle souffre, dans les commencements surtout, un intolérable tourment quand elle s'entend louer. » (Sainte Thérèse, 6^ demeure, ch. i^'".)
C'est, en effet, l'un des principaux fruits des épreuves purifiantes, de faire connaître à l'âme sa misère ou , pour mieux dire, ce sont ces lumières que Dieu lui communique sur elle-même qui produisent en elle ces douleurs purificatrices.
(( Une fois, dit la B. Marguerite-Marie, m'étant laissée aller à quelque mouvement de vanité en parlant de moi-même, ô mon Dieu! combien de larmes et de g-émissements me causa cette faute ! Car lorsque nous fûmes seul à seule. Il me reprit
en celte manière et d'un visag'e sévère : a Qu'astu, ô poudre et cendre, de quoi te pouvoir glorifier, puisque tu n'as rien de toi que le néant et la misère que tu ne dois jamais perdre de vue, non plus que sortir de l'abîme de ton néant? Et, afin que la grandeur de mes dons ne te fasse méconnaître et oublier ce que tu es, je t'en veux mettre le tableau devant les yeux. »
« Et aussitôt, me découvrant cet horrible tableau, il me fit voir un raccourci de tout ce que je suis ; ce qui me surprit si fort, avec tant d'horreur de moi-même, que s'il ne m'avait soutenue, j'en serais pâmée de douleur, ne pouvant comprendre l'excès d'une si grande bonté et miséricorde de ne m'avoir pas encore abîmée dans l'enfer et de me supporter, vu que je ne pouvais me supporter moi-même. C'était là le supplice dont II punissait en moi les moindres mouvements de vaine complaisance; ce qui m'obligeait quelquefois de Lui dire : « 0 mon Dieu, hélas ! ou faites-moi mourir, ou cachez-moi ce tableau, je ne peux vivre en le voyant. » Car il imprimait en moi des peines insupportables de haine et de vengeance contre moi-même; et, l'obéissance ne me permettant pas d'exécuter sur moi les rigueurs que cela me suggérait, je ne peux exprimer ce que je souffrais. »
Sgo LES AMES HÉROÏQUES
Aussi, ces grands serviteurs de Dieu sont si profondément convaincus de leur abjection, que les dons de Dieu les plus extraordinaires ne leur inspirent aucune pensée de vaine complaisance; on les voit accomplir les œuvres les plus merveilleuses, opérer des miracles et garder d^eux-mêmes les sentiments les plus humbles.
Sainte Ang-èle de Foligno nous montre bien cette profondeur de l'humilité des Saints. « Le Seigneur me disait ; ô ma bien-aimée, ô mon épouse,. . . je ferai en toi de grandes choses en présence des nations; je serai connu en toi, glorifié, clarifié en toi, le nom que je porte en toi sera adoré à la face des nations. » II ajouta mille autres choses.
« Mais moi, pendant que je l'écoutais, considérant mes péchés et mes défauts, je me disais : Tu n'es pas digne de tous ces grands amours. Le doute me prit, et mon âme dit à celui qui parlait : « Si tu étais le Saint-Esprit , tu ne me dirais pas ces choses inconvenantes, car je suis fragile et capable d'orgueil. » Il répondit : « Eh bien, essaie l essaie de tirer vanité de mes paroles; essaie donc, tâche un peu, essaie de penser à autre chose. » Je fis tous mes efforts pour concevoir un sentiment d'orgueil; mais, tous mes péchés me revenant à
la mémoire, je sentis une humilité telle que jamais dans toute ma vie^ » (Chap. xx.)
224. Puissance de la charité, — Dans ces âmes humbles et dépouillées, Famour divin n'a pu manquer de prendre des proportions inouïes. Les actes de charité qu'elles produisent sont de beaucoup plus intenses et plus méritoires que ceux des âmes parfaites elles-mêmes. « Quand Dieu met une âme dans cet état de ténèbres mystiques, dit le P. Lallemant, II lui dilate l'entendement et la volonté, la rendant capable de produire des actes d'une éminente perfection. »
D'après Tenseig^nement de saint Thomas et de nombreux théologiens, les bons anges ont mérité la béatitude éternelle par un seul acte de charité et de soumission à Dieu, comme les mauvais ont mérité l'enfer par un seul acte coupable; cependant leur mérite est extrêmement divers, les anges du premier chœur, les Séraphins, étant immensément supérieurs en mérite et en gloire à ceux
* L'humilité c'est la vérité. On voit par tout ce que nous avons dit combien se tromperaient ceux qui prendraient pour de la folie l'humilité des Saints. La folie ^ elle est dans l'orjçueil; l'humilité est la vraie sagesse, c'est la connaissance parfaite de Dieu et de soi même.
Sga LES AMES HEROÏQUES
des derniers chœurs. On croit, en outre, et c'est l'opinion commune, que les élus, à leur entrée dans la Patrie, prennent place dans la hiérarchie bienheureuse parmi les anges dont ils ont égalé les mérites, les plus saints atteignant seuls les chœurs les plus élevés.
Il suivrait donc de là que les anges des degrés supérieurs, les Chérubins, les Séraphins, auraient pu, dans un seul acte, produire autant d'amour que les hommes les plus parfaits dans toute une vie d'héroïsme et de sainteté.
Qui pourrait contester à Dieu le pouvoir de créer des êtres qui, en un acte, méritent autant que d'autres en un million.
Sans doute, parmi les hommes, la différence ne pourra jamais être aussi grande que dans le monde angélique ; les hommes ont tous la même nature, tandis que les anges des divers chœurs sont spécifiquement différents. Cependant, même parmi les hommes, il peut y avoir des différences très grandes, les uns pénétrant bien plus profondément que les autres dans l'intelligence des choses divines et se portant avec une énergie de volonté bien plus intense à l'amour des biens surnaturels, et spécialement à l'amour de Dieu luimême.
LEURS DISPOSITIONS INTIMES SqS
2 25. C'est celte sorte d'agrandissement des facultés spirituelles que veut exprimer le P. Lallemant dans les paroles que nous avons citées. C'est ce qu'avait dit avant lui sainte Angèle de Foligno : « Quand le Seigneur découvre sa face, // dilate rame, et verse dans cette capacité subitement agrandie des joies et des richesses inconnues... Je vois, dit-elle plus loin, comment le Seigneur, depuis les jours d'autrefois, a agrandi ma capacité de Le connaître. » (ch. xxvii.)
« Au milieu de leurs grandes ténèbres, dit de son côté le P. Surin, où cet état d'affliction les «ngage, il se fait un grand jour dans leur âme et, en vertu de cette lumière et par la force de la grâce qui la suit, ces personnes voient plus clairement les vérités de lafoiei les choses spirituelles, connaissant l'intérieur de leur âme et tous leurs défauts, tout étant débrouillé en elles; ainsi, quand le jour se fait au miheu de la nuit, on voit distinctement les objets qui ne se voyaient auparavant qu'avec peine. » Puis, un peu plus loin, il dit encore : « Dieu verse en ces âmes des trésors de sagesse et de science, des connaissances très hautes des choses divines, abondance de conseils et de lumières tant pour eux que pour autrui. Premièrement, ils connaissent les mystères de la
foi d'une façon si relevée et si particulière qu'ils semblent les pénétrer profondément, quoique néanmoins au-dessous de leurs g-randeurs ; et cela par une lumière si sublime, qu'on peut dire sans exagérer que les sentiments qu'ils ont en suite de ces lumières touchant les mystères de rincarnation, de l'Eucharistie et de la Passion,, de la communication des grâces et généralement de toute l'économie du christianisme sont si hauts,, qu'il n'y a pas plus de proportion entre ce qu'ils en connaissent et ce qu'on en sait d'ordinaire par la théologie et science commune aux hommes,, qu'il y a entre les connaissances des enfants et celles des philosophes sur des choses naturelles... « Quant aux biens de la volonté accordés à ces âmes, ce sont des communications amoureuses avec l'Epoux céleste qui ne se peuvent bonnement décrire. Elles ont des ardeurs incroyables , des délices et des caresses de ce même Epoux, qui surpassent de beaucoup la portée de nos imaginations et la force même de la nature; celle-ci ne les pourrait soutenir , si Dieu ne la soutenait ellemême ; c'est pourquoi il est dit : Quœ est ista quœ procedit deliciis affluens, inniœa super Dilectum? Ces grâces, en un mot, sont de telle sorte qu'il vaut mieux se taire que d'en parler;
liluhs dispositions intimes 395
cependant, nous pouvons dire, en g-énéral, que c'est une perpétuelle application de Tâme à Dieu et un commerce réciproque des biens donnés et des louanges rendues ; en façon que l'âme porte une si grande expérience des goûts surnaturels qu'elle préfère un moment de son entretien avec Dieu à toutes les délices de la terre, et à tout ce que Dieu peut créer et donner hors de cette communication. » {Catécfi, spir., t. I, 4® partie, ch. vu.)
I 2. Faveurs accordées aux âmes qui ont subi la rigoureuse purification de l'esprit
226. Il est donc impossible d'expliquer à quel degré de foi et d'amour s'élèvent les âmes qui ont passé par cette rude purgation ; impossible même de comprendre comment un seul acte de charité de leur part surpasse en valeur et en mérite beaucoup de nos actes de charité, quelque désintéressement et quelque perfection que nous nous appliquions à y mettre.
227. Les goûts spirituels et les sentiments de délices que Dieu leur fait éprouver ne les élèvent pas moins au-dessus du niveau ordinaire des chrétiens. Elles-mêmes ne savent qu'en dire. « Ces sentiments, qui donnent à leur entendement tant
de connaissances, n'ont point de paroles qui leur soient proportionnées ; tout de même qu'une personne qui viendrait des Indes, ayant goûté les fruits de ces pays-là ne pourrait aucunement expliquer la différence de tels fruits, bien qu'elle en eût une notion très parfaite ; parce qu'il n'y a point de paroles propres à telles choses. Même ici, celui qui voudrait expliquer à un autre la différence d'entre le muscat, l'abricot et le melon, serait bien en peine et ne pourrait que par geste, ou par quelque son d'admiration, expliquer sa pensée, quoique au-dedans la connaissance qu'il a d'un de ces fruits, pour le distinguer de l'autre, ait en soi-même une grande étendue. Aussi, dans les choses surnaturelles, les sentiments et les connaissances qu'on en a sont de telles diversités d'objets que, pour les expliquer, il ne se trouve point de paroles : Non licet homini loqui, » (Surin, loco citato.)
Ceci est particulièrement frappant dans le livre des Visions et Instructions de la B. Angèle de Foligno. Cherchant à rendre compte des joies et suavités que Dieu lui faisait goûter, elle ne trouve à dire que des paroles de ce genre qui reviennent souvent : « Et cette joie est inénarrable et bien différente de toutes les joies dont j'ai précédem-
ment parlé » ; puis, elle s'indigne de la faiblesse des termes qui demeurent si éloignés de la réalité. Citons d'elle quelques passages :
« Quand l'âme est élevée au-dessus d'ellemême, illustrée par la présence de Dieu, quand Dieu et elle se sont rencontrés dans le sein l'un de l'autre, elle conçoit, elle jouit, elle se repose dans les divins bonheurs qu'elle ne peut raconter. Ils écrasent toute parole et toute conception. » Et, plus loin, elle dit encore : « Souvent mon âme est élevée en Dieu à de si foudroyantes joies que leur durée serait intolérable au corps qui laisserait là sur place ses sens et ses membres... Délectation, plaisir, joie, tout se succède sans se ressembler. Oh! ne me faites plus parler, je ne parle pas, je blasphème, et si j'ouvre la bouche, au lieu de manifester Dieu, je vais Le trahir. »
L'embarras qu'éprouvent à les décrire ceux qui ont ressenti ces émotions pleines de délices montre combien elles surpassent toute imagination. Ainsi s'explique le mot de saint Ignace, « que les vies des Saints qui sont écrites ne disent point les choses les plus excellentes des Saints, et que ce qu'il avait reçu de Dieu était plus que tout ce qu'il voyait écrit de leur vie». (Surin, loco citato.)
Sgg LES AMES HÉROÏQUES
228. Les faveurs accordées par Dieu à ces âmes, nous lavons déjà remarqué, peuvent rester dans Tordre de la foi ; elles sont alors admirables et sublimes sans être miraculeuses. Elles peuvent, au contraire, revêtir un tel caractère d'étrang^eté et de merveilleux, qu'il y ait vraiment miracle. Tels sont les ravissements, vols d'esprit, révélations, visions, etc. On peut en voir la description dans sainte Thérèse (6^ Demeure, ch. m et suiv.), dans saint Jean de la Croix {Cant,spir., str. i3), etc.
De ces derniers dons nous dirons seulement qu'à notre avis un grand nombre d'âmes héroïques en sont favorisées. Elles sont devenues si chères à Dieu qu'il use avec elles de la familiarité la plus tendre ; Il les admet comme naturellement à la connaissance de ses secrets et leur octroie des communications toutes divines. Encore n'en connaît-on que la plus petite partie, l'humilité de ces amis de Dieu leur faisant tenir caché le secret du Roi des Rois. Si le Bienheureux curé d'Ars n'avait été obligé, pour le bien des âmes, de manifester les lumières vraiment miraculeuses qui lui faisaient pénétrer les secrets des cœurs et qui lui permettaient souvent de connaître mieux qu'euxmêmes les fautes de ses pénitents, qui donc aurait
SU que Dieu lui accordait de si hautes faveurs?
229. Néanmoins, selon la remarque que fait saint Jean de la Croix, avant d'énumérer les diverses faveurs accordées aux âmes fiancées — car le Saint appelle l'état que nous venons de décrire l'état de fiançailles — « il ne faut pas croire que tous ceux à qui il est donné de parvenir à cet état sublime participent à toutes ces grâces, ni que chacun d'eux possède, ou delà même sorte, ou au même deg'ré, les connaissances et les impressions qui s'y rattachent. Aux uns Dieu donne davantag^e, aux autres II accorde moins ; les uns reçoivent d'une certaine manière et les autres sous une forme différente ; et cependant ils sont tous élevés à l'état de fiançailles spirituelles. » {Gant, spir., str. i4.)
Quoi qu'il en soit, voici, pour terminer cette question, l'énumération, d'après saint Jean de la Croix, des bienfaits admirables accordés par Dieu, dans une mesure plus ou moins grande, aux âmes purifiées : « L'âme voit et possède, dans l'union qu'elle a acquise avec Dieu, une abondance de richesses inestimables ; elle y trouve le repos et le plaisir qu'elle désirait, elle y reçoit sur la Divinité des lumières merveilleuses qui lui révèlent d'admirables secrets, et c'est là un des
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mets qu'elle savoure le plus délicieusement. Elle sent en Dieu une puissance et une force terribles en présence desquelles disparaissent toute autre force et toute autre puissance — c'est là le secret de cet héroïsme dont elle fait preuve dans la pratique de toutes les vertus, héroïsme dont nous avons fait plus haut la description — elle g'oûte en Lui une ineffable douceur et des délices spirituelles incomparables, elle y trouve la lumière divine et une parfaite quiétude ; elle jouit d'une manière très relevée de la sagesse de Dieu qui resplendit dans l'harmonie des créatures et dans les œuvres divines ^ ; elle se sentremplie de biens, délivrée et à l'abri de tout mal. Mais, par-dessus tout, elle comprend qu'elle jouit d'un amour inappréciable, qui fait toute sa nourriture, et dans lequel elle est confirmée. » (Ibid.)
280. Certains auteurs ont essayé de classer méthodiquement les faveurs diverses accordées
^ Ces lumières, qui lui donnent une joie très douce en lui montrant la sag-esse de Dieu dans ses œuvres, lui causent aussi des peines extrêmement vives quand elle voit les créaturcs se dérober au plan divin et ne pas donner à un Dieu si grand et si bon la gloire qu'elles Lui doivent. De là son affliction à la vue des fautes des pécheurs et aussi à la vue de sa propre misère et de son impuissance à glorifier le Seigneur autant qu'il le mérite.
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par Dieu à ces âmes d'élite et d'en indiquer l'ordre de succession. C'est là à notre avis une tâche impossible ; bien plus, ce serait une erreur manifeste de prétendre établir un ordre régulier et systématique dans les phénomènes, miraculeux ou non, qui se succèdent dans cet état. Transports, touches divines, liquéfaction ou écoulement de l'âme en Dieu, angoisses d'amour, langueurs d'amour, blessures d'amour, extases, ravissements, vols d'esprit, visions imaginaires, visions intellectuelles, apparitions de Notre-Seigneur, révélations, etc., toutes ces grâces sont susceptibles de mille combinaisons diverses : elles peuvent se rencontrer toutes dans un même sujet, tandis qu'un autre n'en éprouvera que quelquesunes ; elles peuvent aussi s'entremêler de bien des manières différentes.
« Dans l'ordre de la grâce, écrivait le P. Libermann, il y a plusieurs choses qui se combinent et qui, par conséquent, nous empêchent d'y suivre l'ordre et l'enchaînement que Dieu met dans ses œuvres, parce que nous ne connaissons pas toujours toutes ces choses qui se combinent ensemble, ni le degré de chacune d'elles. Ces choses sont : i° la prédestination éternelle de Dieu 5ur chaque âme, sur son degré de gloire et son
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degré de grâce; 2° la malice de l'homme qui s'oppose à cette grâce, je veux dire le degré de cette malice; 3" la volonté humaine avec ses différents penchants et affections, qui répond plus ou moins à cette grâce divine; 4° le caractère, le tempérament et les dispositions intérieures de chacun, ce qui apporte de si grandes modifications à l'action de la grâce; 5° les circonstances extérieures dont le sujet est environné. Tout cela influe considérablement sur les âmes et produit des variations sans nombre dans leur étal intérieur... Arrivée à la contemplation, l'âme passe par différents états, car l'oraison se perfectionne à mesure que l'âme avance ; mais qu'il y ait un ordre et un enchaînement suivi, je ne le crois pas. Gela dépend uniquement de la perfection avec laquelle on avance et des desseins de Dieu sur chacun. Défiez-vous des auteurs qui veulent tout savoir et tout régler. » (Libermann. Lettre du 9 août 1842.) Le P. Lallemant est du même avis. « Dans les diverses communications que Dieu fait aux âmes de ses dons et de ses visites il n'y a point d'ordre certain et limité, de manière qu'on puisse dire : après cette opération par exemple suivra cette autre. Sainte Thérèse donne cet avis et dit que Tordre qu'elle met entre les faveurs qu'elle reçut
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de Dieu, n'est que pour elle et marque seulement -ce qu'elle avait expérimenté. » {Doctr. sp., dernier paragraphe.)
§ 3. Légères imperfections des âmes héroïques
23 1. Ne semble-t-il pas qu'il ne manque rien aux âmes héroïques et qu'elles sont parvenues au plus haut degré de perfection que l'on puisse atteindre ici-bas ?
Nous verrons, en traitant du septième deg"ré, qu'il est une sainteté plus élevée encore. Les imperfections de ces âmes sont bien petites et difficiles à apercevoir; cependant, aux yeux du Dieu de toute sainteté, il manque quelque chose à leur perfection.
Ainsi elles consentiront peut-être à contenter certaines inclinations naturelles presque imperceptibles, aimant mieux une chose qu'une autre; elles s'attacheront quelque peu aux consolations spirituelles^ ; dans leurs rapports avec le prochain^ elles agiront quelquefois par une condescendance trop humaine.
(( Je suis bien heureux, Seigneur, dit Suzo dans son colloque des neuf rochers, de contempler la
* Cf. Cantique spirituel^ strophes 26 et 28.
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perfection des habitants de ce rocher (lé huitième), ceux-là du moins doivent être unis à leur principe»
« Jésus-Christ, — Tu te trompes, Henri; Dieu, il est vrai, les comble de grâces extraordinaires; les anges leur font voir des choses divines sous des formes et des images sensibles; leur âme est ornée d'admirables vertus, et ils approchent plus que tous les autres de l'union parfaite, mais ils ne sont pas encore arrivés au sommet de la montagne et au dernier degré de la perfection.
« Henri. — D'où vient qu'ils ne sont pas encore en possession de l'union parfaite et qu'ils ont tant de difficultés pour arriver à leur principe et pour parvenir au sommet de la montagne?
« Jésus-Christ» — \\ j di deux obstacles qui sont les ruses les plus parfaites de l'ennemi. Le premier est que, quand ils reçoivent le rayon divin, ils s'y attachent avec ardeur et veulent quitter le rocher pour voler plus haut. C'est une imperfection qui les éloigne, à un certain degré, de l'union parfaite; ils ne s'aperçoivent pas du défaut caché de la volonté et, parce qu'ils n'ont pas entièrement déraciné de leur cœur jusqu'aux désirs des consolations divines, ils ne peuvent avancer davantage. Le second obstacle est qu'ils se complaisent, sans le savoir, dans les voies extraordinaires par les-
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quelles Dieu les conduit et dans les secrets célestes qu'il leur révèle par des visions et des extases. Dieu voit ce défaut; mais, comme II sait combien la nature est difficile à détruire, Il leur pardonne et les conserve dans ce même degré de sainteté et de grâce. »
(( Il me parut, dit sainte Véronique Juliani, que le Seigneur me donna une certaine lumière sur les défauts que je commets à journées. Il me reprocha certaines paroles oiseuses et beaucoup de pensées inutiles, et encore de n'avoir pas tout fait par pur amour, mais d'avoir mêlé à mes œuvres un peu d'amour-propre. » (Diario, i Maggio 1694.)
23-2. Ce sont là, sans doute, des taches fort légères, puisque ces âmes, dont l'amour est pourtant si délicat et si perspicace, les aperçoivent à peine. Et cependant il est vrai de dire qu'en elles la partie sensible n'est pas encore complètement domptée, ni la nature parfaitement assujettie ^ Le démon parvient donc à leur nuire quelque peu ; il y met du reste un très grand acharnement. « Il emploie, nous dit saint Jean de la Croix, toute sa perfidie, il met en œuvre tous ses artifices pour réussir à troubler l'âme et à lui ravir quelque
* Cf. Cantique spirit.^ strophe i5 sub fine.
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chose, si peu que ce soit, du bien dont elle jouit. Il semble, en effet, bien préférable à cet esprit maudit de priver une âme parvenue à l'état que nous décrivons, de quelque deg-ré de gloire, de bonheur et de richesse spirituelle, plutôt que d'en précipiter une foule d'autres dans un abîme de crimes énormes, parce que celles-ci n'ont rien ou presque rien à perdre, tandis que la bien-aimée de l'Epoux possède d'inappréciables richesses. Perdre une petite quantité d'or très pur est un bien plus grand malheur que de perdre une quantité considérable de métal commun et vulgaire. » {Cant. sp., str. i6.)
§ 4- Mérite et sainteté de ces âmes d'élite
233. Malgré ces taches légères, imperceptibles à des yeux mortels, l'âme purifiée mène une vie admirable. Elle entreprend avec courage les travaux les plus pénibles, les œuvres les plus ardues, elle supporte avec paix les épreuves les plus dures. Grâce, en effet, à la force sublime que l'Esprit-Saint lui a communiquée, à sa confiance en Dieu, que la purification bien supportée a rendue plus ferme encore, ces épreuves ne lui causent plus les mêmes angoisses, les mêmes doutes cruels; « elles ne méritent plus le nom de
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peines, nous dit sainte Thérèse, puisque l'âme, en les souffrant, connaît que ce sont de grandes faveurs de Dieu et qu'elle en est très indigne ». (6® demeure, cli. i^'".)
Quelle somme de mérites n'amassent pas des cœurs ainsi disposés, combien ne sont-ils pas chers à Dieu ! Plus on considère la puissance de leur intercession qui se mesure à la grandeur de leur sainteté, plus on comprend ces paroles de Notre- Seigneur à Suzo : « Si l'Eglise possédait beaucoup de ces grands serviteurs de Dieu, les affaires de la chrétienté iraient bien mieux qu'elles ne vont.»
g 5. Direction de ces âmes
234. Arrivée à ce point de la vie spirituelle^ l'âme est évidemment sous l'influence constante de la grâce et sous la direction pour ainsi dire continue de TEsprit-Saint. Le rôle du père spirituel doit donc se borner à faire suivre à l'âme cette direction divine et à l'empêcher de s'en écarter jamais. Il n'a plus guère besoin d'exhorter, de suggérer, d'imposer des pratiques, mais plutôt de surveiller, de donner aux inspirations de la grâce le contrôle extérieur, aux œuvres le mérite de l'obéissance, et de préserver l'âme d'entraînements imprudents.
4o8 LES AMES HEROÏQUES
Combien ce rôle est délicat ! Chez certaines âmes qui pratiquent d'héroïques vertus, l'activité naturelle, mêle encore son impulsion aux motions de la g-râce et peut conduire à des sacrifices inconsidérés, à des privations, à des austérités nuisibles. Mais aussi, et plus souvent, le Seigneur qui dirige ces âmes a des vues toutes différentes des vues humaines; et Ton se tromperait grossie-rement en voulant soumettre tous leurs actes au contrôle insuffisant de la sagesse humaine. Un directeur qui condamnerait une entreprise, même ^n apparence déraisonnable d'une âme sainte, pourrait entraver l'œuvre de Dieu. Ainsi aurait fait celui qui aurait voulu empêcher sainte Thérèse d'entreprendre sa réforme, la B. Marguerite-Marie de propager le culte du Sacré-Cœur. De même Dieu demande parfois à des âmes généreuses des mortifications extraordinaires et qui semblent imprudentes : les jeûnes du B. J.-B. Vianney étaient, certes, absolument contraires à toutes les règles de la sagesse humaine; si un directeur avait voulu l'arrêter dans cette voie, il se serait opposé aux desseins de Dieu, et il aurait nui à la sainteté du Bienheureux.
235. L'art de la direction est le plus noble mais aussi le plus délicat de tous les arts, ars