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CHAPITRE II

Le dernier degré de la sainteté :

l'union stable et parfaite

§ I . Z/C mariage spirituel

247 ■ Avant d'expliquer la nature de l'union transformante, nous devons élucider une question importante : cette union suprême doit-elle se confondre avec le mariage mystique? Celui qui ne lirait que sainte Thérèse et saint Jean de la Croix répondrait par l'affirmative ; telle était notre opi-

nion avant d'étudier les vies et les écrits d'autres saintes âmes qui reçurent, elles aussi, la faveur du mariag-e spirituel. Les Saints, dans leurs écrits, parlent surtout d'après leur expérience personnelle; or, pour sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, la faveur du mariag^e mystique semble bien avoir coïncidé avec l'entrée dans le septième deg'ré ; aussi décrivent-ils l'union transformante sous le nom de mariage spirituel.

Mais ce terme de mariage spirituel, bien que désig"nant toujours une union fort étroite entre Dieu et l'âme, ne s'applique pas nécessairement à ce suprême deg"ré. Nous avons la preuve qu'il s'applique à des degrés divers dans ce fait que plusieurs saints personnages reçurent à diverses reprises la faveur du mariage spirituel.

Sainte Véronique Juliani avait passé par les épreuves qu'elle nous a décrites (supra, n. 208) quand le 1 1 avril 1694 — elle était âgée de trentetrois ans — eut lieu son mariage mystique dont elle a raconté la très touchante cérémonie (t. If, p. 244 et suiv.) Trois ans plus tard^ le 7 avril 1 697, Notre-Seigneur, qui avait maintes fois renouvelé avec Véronique ses saintes épousailles, lui fit comprendre qu'il allait contracter avec elle une nouvelle alliance, qui serait perpétuelle et indisso-

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lubie — vhicolo di legame iinitivo perpétua ed indissolabile. — Au moment de la communion, tirant un anneau de son côté sacré ^ Il le lui remit en disant : « C'est maintenant le véritable mariag-e. Ceux qui ont eu lieu précédemment entre nous n'étaient que des moyens pour arriver à cette parfaite union que maintenant je contracte avec toi^. »

Il en fut de même de la Vén. Marine Escobar.

248. Il y a entre Dieu et ses créatures diverses unions si intimes qu'elles ne peuvent être mieux exprimées en langage humain que parle symbole du mariage. Mais qui pourra comprendre combien de grâces d'union de plus en plus étroite peuvent être opérées par Celui dont l'amour est infini et la puissance sans bornes, quelles faveurs II accorde à ses intimes, faveurs de plus en plus précieuses, qui rapprochent toujours davantage l'âme de Dieu et resserrent l'union qui se fait par l'amour, par l'assimilation des volontés et par la communication des biens ?

^ Il lui avait déjà donné un anneau lors du premier mariage trois ans auparavant.

- Ora e vero sposalizio. Gli altri che tu hai fatti meco ^ sono stati mezzi per arrivare a qaesto perfetto che ora faro con te.

Tels sont en effet, noussemble-t-il, les éléments qui se rencontrent dans tout mariage mystique : amour porté jusqu'à l'héroïsme ; subordination habituelle de la volonté humaine à la volonté divine, la première attendant le mouvement de la grâce qui lui manifeste la seconde ; communauté des richesses spirituelles. L'amour s'exerce dans* la partie la plus intime de l'âme : « Depuis ce temps-là, dit la Vén. Marie de l'Incarnation (depuis son mariage spirituel), mon âme est demeurée dans son centre qui est Dieu , et ce centre est en elle-même, où elle est au-dessus de tout sentiment. C'est une chose si simple et si délicate qu'elle ne le peut exprimer. On peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler et faire tout ce que l'on veut, et néanmoins cette occupation foncière demeure toujours et l'âme ne cesse point d'être unie à Dieu... Les orages des tentations (qui cependant peuvent être parfois fort vives) n'arrivent point là, et rien ne peut tirer l'âme de son bienheureux séjour. » (Vie, par Cl. Martin, I, 28, additions p. i52.)

Les inspirations de la grâce sont devenues si fréquentes que l'âme sait, pour ainsi parler, en toute circonstance, ce que Dieu demande d'elle. « L'âme, dit encore la Vénérable, expérimente

sans cesse ce moteur g^racieux (rEsprit-Saint), qui dans le mariage spirituel a pris possession d'elle. » {Vie, I, 23, p. 107.) Cette action de l'Esprit divin, qui la tient si fortement unie à Dieu, ne lui permet pas d'oublier les intérêts de son Epoux, ni de s'y montrer insensible.

Enfin l'union est devenue si intime entre Dieu et sa créature que celle-ci « n'a rien qui ne soit à Dieu et Dieu n'a rien qui ne soit à elle. L'Amour est à l'âme, dit la même servante de Dieu, et l'âme est à l'Amour, et, si je l'ose dire, tous biens sont communs et il n'y a plus de distinction du mien et du sien. » (Ibid, i, 26, p. 121.) La créature en effet fait à Dieu l'abandon de tous ses goûts, de tous ses désirs, de toutes ses volontés, de toutes ses œuvres; elle ne veut plus agir pour elle-même, elle ne s'appartient plus. En retour Jésus lui donne comme un droit sur les richesses qu'il a acquises, sur ses mérites; elle peut y puiser, comme une épouse peut puiser dans les trésors de l'Epoux. Quand Notre-Seig^neur accorda à Jeanne Bénigne Gojoz, sainte religieuse Visitandine du xvii*^ siècle, la faveur du mariage spirituel. Il lui dit : « Tu entres aujourd'hui et à ce moment même en la participation de mes biens infinis. »

Les dispositions que nous venons de décrire se

rencontrent déjà dans le sixième degré, non pas toujours, il est vrai, dans la première phase qui est celle des grandes épreuves purificatrices, mais du moins dans l'état d'héroïsme acquis, qui succède à cette crise violente. Aussi croyons-nous que le mariag-e mystique peut se rencontrer dans ce degré.

249. Le lecteur se demandera peut-être quelle différence existe entre ce sixième deg-ré et le septième. Cette différence doit être fort g-rande, mais elle est très difficile à apprécier par nous qui en sommes si éloignés. Les astres d'une même constellation nous semblent fort rapprochés les uns des autres ; mais si nous pouvions atteindre celle des étoiles qui est la plus proche de nous, nous verrions alors combien est grande la distance qui la sépare des autres.

Les différences lesplus notables nous échappent donc; en voici cependant qui peuvent se constater. Cette annihilation, librement voulue, de la nature devant la grâce ^ cette captivité amoureusement acceptée qui enchaîne le vouloir humain au vouloir divin, subit dans le sixième deg-ré d'assez nombreuses interruptions; elle est presque continue dans le septième; en même temps elle est moins violente : la volonté humaine, bien qu'aussi étroi-

tement liée à la volonté divine ne sent plus autant sa chaîne, elle n'est plus comme auparavant rigoureusement maintenue dans un état de sujétion et de dépendance, car l'âme participe beaucoup plus abondamment aux lumières, aux sentiments de Dieu même. Aussi n'éprouve-t-elle plus cette lassitude qu'elle ressentait parfois dans le sixième degré; la lutte y était parfois si pénible que la pauvre âme avait besoin de quelque trêve; l'ascension de la montagne était si rude qu'il fallait de loin en loin faire halte et se reposer, puis se ranimer et reprendre courage. L'âme parvenue au septième degré est dans un état beaucoup plus stable.

Dans le sixième degré se rencontrent encore des retours sur soi-même, peu fréquents, il est vrai, et promptement réparés par des actes d'abandon pleins d'amour, l'âme s'élançant vers son Dieu et appelant sur elle la justice divine pour détruire et anéantir ses fautes. Dans le septième degré ou l'union transformante, la grâce est si abondante et si puissante qu'elle inonde l'âme et, pour ainsi dire, absorbe et engloutit les passions naturelles. Les premiers mouvements de ces passions humaines sont d'ordinaire tellement faibles qu'ils sont comme impuissants à ébranler la volonté; ils

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ne demeurent plus guère qu'à Tétat latent, et ne se manifestent plus au dehors : ceux qui voient ces âmes saintes sont portés à croire qu'il n'y a plus chez elles d'opposition entre la nature et la g^râce.

I 2 , Combien est intime cette union avec Dieu

25o. Les opérations sublimes, les grâces de choix dont nous venons de parler communiquent à l'âme une sorte d'illumination et de purification suprême. Elle se sent merveilleusement éclairée, dégagée, autant qu'il est possible en ce monde, de tout ce qu'il y avait d'imparfait en elle, et unie à Dieu d'une manière pour ainsi dire indissoluble : elle est désormais établie au sommet de la perfection.

Ecoutons ceux qui ont eu le bonheur d'être élevés à cet état :

« De cet état tout ce qu'on peut dire et tout ce qu'on peut comprendre, dit sainte Thérèse, c'est que l'âme, ou pour mieux dire l'esprit de l'âme {la partie la plus spirituelle, la plus élevée audessus des sens), est devenue une même chose avec Dieu... Dieu s'est uni si étroitement à sa créature, qu'il ne veut plus s'en séparer, de même que ceux qui (liés par le mariag-e) sont indissolublement unis.

« Les fiançailles spirituelles {sixième degré) sont difFérentes, car souvent là il y a séparation, et l'union qu'elles produisent est, elle aussi, différente, précisément parce qu'elle n'est pas permanente, aussi chacun de ceux qui sont unis reste ce qu'il est par lui-même ; cette faveur divine ne dure guère, et quand elle est passée, l'âme demeure privée de la compagnie du Seigneur, ou, pour mieux dire, n'a plus le sentiment de sa présence.

« Dans le mariage spirituel il n'en va pas ainsi ; l'âme reste toujours avec Dieu dans ce centre (dont j'ai parlé). L'union (des fiançailles) ressemble à celle de deux cierges de cire, si bien rapprochés qu'ils ne donnent qu'une seule lumière, mais qui peuvent être séparés l'un de l'autre ; ou bien elle est comme la flamme, la cire et la mèche, qui ne forme qu'un flambeau, mais que l'on peut aussi séparer. Le mariage spirituel peut se comparer à l'eau qui, tombant du ciel dans une rivière ou dans une fontaine, s'y confond tellement qu'on ne peut plus séparer une eau de l'autre, ou encore un petit ruisseau qui entre dans la mer et ne peut plus en être distingué. C'est encore comme une grande lumière qui se divise en entrant dans un appartement par deux fenêtres, mais qui

ensuite ne forme qu'une seule lumière. » (7® Demeure, ch. II.)

261. « II s'établit entre la nature divine et la nature humaine, dit de son côté saint Jean de la Croix, une union si intime et une si parfaite communication de l'une à l'autre, que ces deux natures. Dieu et l'âme, tout en conservant leur être propre, semblent néanmoins se confondre l'une et l'autre en Dieu, Il est vrai que cet admirable effet ne peut en cette vie se produire dans toute sa plénitude ; si toutefois ce qui se passe est au-dessus de tout ce qu'une intellig^ence créée peut comprendre et de tout ce que peut exprimer la lang-ue humaine. » (Cant, spir., str. 22.)

« Exprimer par des paroles ce que Dieu communique à Tâme dans une union si étroite, c'est chose absolument impossible, comme il est impossible de rien dire de Dieu qui en puisse donner une véritable idée. Comme c'est le Seigneur luimême qui se communique à l'âme par une gloire admirable qui la transforme en Lui, il en résulte que Dieu et l'âme, dans cet état, ne sont qu'un, comme le cristal et le rayon de lumière qui le pénètre, comme le charbon et le feu qui l'embrase, comme les planètes et la lumière du soleil qui les éclaire. » (Ibid., str. 26.)

(( Dieu , dit-il encore , par la puissance irrésistible de son immense amour, absorbe l'âme en Lui-même avec plus de force et d'efficacité qu'un torrent de feu ne saisit une goutte de la rosée du matin pour la transformer en une vapeur imperceptible qui s'évanouit dans l'atmosphère. » (Ibid., str. 3i.)

262. (( Cette mystérieuse union se fait, dit mainte Thérèse, dans le centre le plus intérieur de l'âme. » Et saint Jean de la Croix explique comment il faut entendre cette expression : « Nous appelons ici le centre le plus profond de Tâme les extrêmes limites que peut atteindre son être, sa vertu, la force de son opération et de son mouvement sans pouvoir aller au-delà... Dieu est le centre de l'âme. Quand donc l'âme sera parvenue en Dieu selon tout son être et selon toute la force de ses opérations, elle sera arrivée au centre le plus profond qu'elle puisse atteindre en Dieu ; alors elle Le connaîtra parfaitement, elle l'aimera de toutes ses forces et elle en jouira pleinement et entièrement... Alors elle sera admirablement transformée et parfaitement illuminée dans son être, dans sa puissance et dans sa vertu jusqu'au point de devenir très semblable à Dieu. » {Vive Jlammey str. i, vers 3.)

253. Nous trouvons dans la vie de sainte Catherine de Ricci un miracle touchant, par lequel Notre-Seig"neur a rendu sensible son union avec l'âme qu'il épouse, faisant voir à quel point II la rend semblable à Lui-même.

« Une des sœurs en religion de sainte Catherine de Ricci ne pouvait croire à ses extases. Un jour, la trouvant dans cet état et se voyant sans témoin, elle se mit à g-enoux devant la Sainte,^ suppliant ardemment le Seigneur d'avoir pitié d'elle et de lui arracher du cœur son obstination à ne pas ajouter foi aux ravissements de sa sainte épouse. Puis, levant les yeux vers le visage de Catherine, elle ne vit que le visage de Jésus- Christ avec ses grands cheveux et sa barbe. Saisie de frayeur à cette vue, elle veut s'enfuir. Mais, sans quitter son extase, la Sainte, la retenant de ses deux mains par les épaules et, la regardant en face, lui dit : « Qui penses-tu que je sois, Jésus ou Catherine? » La pauvre enfant, encore plus effrayée, poussa un grand cri, de façon à être entendue d'une foule de ses compagnes qui accoururent de toutes parts, et répondit : « Vous êtes Jésus. » Et trois fois à la même demande elle fit la même réponse : « Vous êtes Jésus. » — A l'instant une grande joie inonda son âma... Elle

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raconta ensuite naïvement à ses compagnes que « jamais elle n'avait vu beauté comparable à la beauté du visag-e de Jésus qui avait pris la place de celui de Catherine. » (P, Bayonne, Vie de sainte Catherine de Ricci, t. I, ch. ix.)

Le même fait était arrivé à sainte Catherine de Sienne. Son confesseur, le B. Raymond de Capoue, vit un jour les traits de la Sainte disparaître tout à coup pour faire place à ceux du Sauveur : « Quel est donc celui qui me reg^arde ainsi? » s'écria-t-il tout tremblant. « Celui qui Est », répondit la Sainte.

§ 3. Permanence de l'union parfaite

264. Ainsi divinisée, Tâme ne perd pas facilement la liaison étroite qu'elle a contractée avec son Dieu et les ineffables consolations qui en résultent. Jusque-là bien pénibles étaient pour elle les absences de son Bien-Aimé, se montrant et disparaissant tour à tour pour accroître ses désirs et enflammer sa charité. Maintenant qu'elle est arrivée au dernier terme de la perfection , Dieu va « cesser ce jeu de l'amour », et l'âme « ne perdra plus le sentiment de sa présence ». (Sainte Catherine de Sienne.) Elle « ne sort plus de ce centre où elle est avec Dieu ». (7^ Demeure,

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cil. II.) « Même au milieu des plus grandes croix et des affaires les plus difficiles, jamais la partie principale d'elle-même ne se meut de cette demeure intérieure » (ibid., cli. f ) où Dieu réside.

Aussi « ce qui distingue cette septième demeure, c'est qu'il n'y a presque jamais de sécheresse ». (7^ demeure, ch. 3.) « Ceux qui ont le bonheur d'y entrer n'ont presque jamais ou du moins très rarement besoin de recourir aux considérations pour enflammer la volonté. Ils marchent continuellement en la compagnie de Notre-Seigneur d'une manière admirable , voyant pour ainsi dire en même temps sa divinité et son humanité. » (6® demeure, ch. 7.) « Auparavant, l'âme dépensait beaucoup de temps à préparer son esprit, et après cette laborieuse préparation il arrivait encore que le feu ne pénétrait pas complètement le bois qu'il devait consumer. Maintenant l'âme éprouve à chaque instant l'action de l'amour et la divine étincelle enflamme la matière bien sèche qu'on lui a préparée, dès qu'elle vient à la toucher. » {Vive Jlam., str. i , vers 6.)

Les anxiétés d'amour ont donc pris fin; l'âme est heureuse : « Elle est en possession d'une merveilleuse plénitude de Dieu » ; (Cant. sp., str. 22.) « elle est revêtue de Dieu et baignée dans la Divi-

nité même, non pas seulement à rextérieur, mais ce qu'il y a de plus intime en elle nage dans les délices divines et dans les eaux spirituelles de la vie véritable ». (Ibid., str. 26.)

255. Cette présence sensible de Dieu, cette union béatifiante va parfois jusqu'à une connaissance explicite et une vue intellectuelle des trois Personnes divines. Ainsi en fut-il pour sainte Thérèse : « Les trois personnes de la sainte Trinité se montrèrent à elle dans une vision intellectuelle...; à la faveur d'une connaissance admirable^ qui lui fut alors donnée, elle comprit qu'il ^st souverainement véritable que ces trois Per- •sonnes ne sont qu'une même substance, une même puissance, une même sag-esse, et un seul Dieu^. »

1 II ne s'agit pas ici de la vision intuitive, mais d'une -connaissance purement intellectuelle semblable à celle que les anges dans l'état d'épreuve pouvaient avoir de ce mystère; mais connaissance surnaturelle même pour les ang-es qui naturellement et sans révélation ne peuvent connaître que l'existence et l'unité de la nature divine, et non la trinité des Personnes.

2 7e demeure, ch. ler. Ce fut avant de s'unir à la Sainte par les liens du mariage spirituel , et comme pour l'y préparer, que Dieu lui accorda cette vision merveilleuse. Il en est souvent de niême pour les âmes que le Seigneur appelle â cette sublime faveur; ne convient-il pas, en effet, que lame

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A partir de ce moment, sans conserver il est vrai de ce profond mystère une vue aussi claire, la Sainte ne cessa pas de savoir les Personnes divines présentes en elle et de se sentir en cette adorable compagnie, à peu près « comme une personne qui, se trouvant avec d'autres dans un appartement très clair, cesserait tout à coup de les voir, si Ton fermait les fenêtres, sans néanmoins cesser d'être certaine de leur présence ».

256. Mais c'est là, nous semble-t-il, une faveur extraordinaire, et Ton aurait tort d'en faire une règle générale. De très grands Saints ont pu être unis à Dieu d'une façon aussi intime, aussi constante, aussi parfaite que sainte Thérèse, sans avoir aussi nettement conscience des grandes choses qui s'étaient opérées en eux. On lit dans le Dialogue des neuf rochers : « Quelquefois Dieu , par une grâce spéciale, se montre à eux (les habitants du neuvième rocher) à découvert i, mais cette faveur est très rare et dure quelques instants, comme le

à ce moment acquière une connaissance plus intime du Dieu dont elle va devenir l'épouse.

^ Nous faisons ici la même réserve que tout à l'heure : nous ne croyons pas que par ces mots soit désignée la visionintuitive, mais une connaissance purement intellectuelle donnant une idée très haute de la Divinité.

ravissement qu'éprouva saint Paul. Le plus grand nombre est appelé à contempler dans une obscurité divine Tincompréhensibilité de Dieu et à s'unir à Lui sans intermédiaire, d'esprit à esprit, dans la plus grande intimité de l'amour. »

De même Notre-Seig-neur ne fait pas connaître à toutes les âmes saintes qu'il leur confère la dignité d'épouses ou du moins qu'il veut les traiter comme telles. En effet, qu'il leur donne ou non ce titre, Dieu ne peut-Il pas accorder à ses fidèles les mêmes précieuses faveurs, et opérer en eux les mêmes merveilles d'amour? Aussi, le plus grand nombre^, crojons-nous, n'apprennent qu'au ciel que Dieu les a élevés à ce suprême degré de grâce et de sainteté.

§ [\. Paix ineffable des âmes saintes

257. La conséquence naturelle et nécessaire de cette présence sensible et béatifiante de Dieu dans l'âme, c'est une paix inexprimable. « Dieu, dit

* « Les habitants de ce neuvième rocher, demande Suzo au Seig-neur, savent-ils qu'ils sont unis à Dieu et à leur origine? — Ils ne le savent pas positivement, répond Jésus-Christ. » Il semble en effet plus conforme à la conduite ordinaire de la Providence de cacher aux âmes d'élite l'excellence des dons qui leur sont départis.

sainte Ang-èle de Foli^no, a établi mon âme dans un état à peu près immuable; j'ai été ravie avec mon cœur, ma chair et mon âme, sur les montagnes de la paix et je suis contente de toutes choses. »

Si dans la vie unitive, comme nous Tavons montré précédemment, on jouit d'une paix profonde qui peut subsister même au milieu des combats et des épreuves, cela est bien plus vrai pour ceux qui ont atteint le suprême degré de cette vie unitive.

258. Mais ce qui ajoute au bonheur des âmes saintes, c'est que les agitations etles troubles sont devenus pour elles bien plus rares. Autrefois, les sens se révoltaient souvent et l'esprit en éprouvait de pénibles angoisses; les puissances de l'âme, l'imagination surtout, « quand la volonté jouissait en paix des' ineffables communications du Bien- Aimé, venaient troubler ce repos plein de délices et finissaient même par le faire disparaître sous les incessantes fatigues de leur agitation ». (Cant, sp., str. 20.) Désormais ces tendances contraires sont considérablement amoindries, une bien plus grande harmonie règne entre la partie inférieure et la partie supérieure. « L'âme est tellement pénétrée de Dieu qu'elle ne ressent même pas de

premiers mouvements qui fassent la moindre opposition à ce qu'elle sait être la volonté de Dieu. L'âme imparfaite se sent très souvent inclinée au mal, ne fût-ce que par des mouvements irréfléchis qui proviennent de son entendement, de sa volonté, de sa mémoire, de ses désirs et de ses imperfections. Mais quand Tâme est parvenue au degré dont nous parlons, toutes ses puissances et toutes ses inclinations en sens précisément inverse tendent habituellement à Dieu, même par leurs premiers instincts. » {Ibid», str. 27.)

269. Il est vrai, ce n'est pas d'une manière constante que les appétits naturels sont ainsi étouffés et que les puissances participent aux douceurs de l'union divine : « On ne doit pas s'imag-iner, dit sainte Thérèse, que les puissances, les sens et les passions soient toujours dans cette paix^. » (7® Demeure, ch. 11.)

« Ne pensez pas, dit-elle encore, que ces âmes ressentent toujours dans ce haut deg'ré les effets dont j'ai parlé. Ce n'est que le plus ordinairementy ainsi que je l'ai dit. Parfois le Seigneur les laisse dans leur état naturel, et il semble alors que toutes les bêtes venimeuses qui sont dans l'enceinte extérieure et dans les autres demeures-

* Cf. Cantique spirituel , strophe 26.

du château s'unissent pour se veng^er sur ces âmes du temps où elles n'ont pu les attaquer. Il est vrai que cette épreuve dure peu, un jour seulement ou un peu plus. » (7® Demeurs, ch. iv.)

260. Non seulement les inclinations mauvaises sont modérées et pacifiées et n'imposent plus à l'âme de pénibles combats, mais encore les peines de cœur ne pénètrent plus aussi profondément : si ardente est la charité, si intime Tunion avec Dieu, qu'il n'y a plus g^uère place aux douleurs et aux préoccupations naturelles.

Saint François de Sales nous offre dans sa vie de beaux exemples de la parfaite indifférence des Saints. Le bruit avait couru qu'il serait obligé de dire adieu à son cher diocèse de Genève, où il avait tant travaillé et où devaient le retenir toutes ses atTections, pour être transféré au siège de Paris. Or, là-dessus il écrivait à sainte Chantai : « Soit que la Providence me fasse changer de séjour, soit qu'elle me laisse ici, cela m'est toiil un,.. Je ne puis rien dire de mon âme, sinon qu'elle sent de plus en plus le désir très ardent de n'estimer rien que la dilection de Notre-Seignenr crucifié et que je me sens tellement invincible aux événements de ce monde que rien ne me touche presque. » (26 février 1620.)

Ce n'était pas la première fois que le bon Saint donnait des preuves de son admirable détachement. Quelques années auparavant, quand avait pris naissance l'Ordre de la Visitation, il avait vu ses plans de fondateur contrecarrés et profondément modifiés. Il avait voulu établir un institut de vierges qui, joignant la vie active à la vie contemplative, allassent par le monde soulager les misères ; Tarchevêque de Lyon tint, au contraire, à ce que la Visitation fût un Ordre cloîtré. Le Saint accepta de très bonne grâce un plan tout contraire à celui qu'il avait rêvé : a Je fais cet acquiescement, écrivait-il, avec une douceur et tranquillité, ains avec une suavité non pareille, et non seulement ma volonté, mais mon jugement a été bien aise de rendre l'hommage qu'il doit à celui de ce grand et digne prélat... Croyez, ma très chère Fille, j'aime parfaitement notre pauvre petite Congrégation, mais sans anxiété, sans laquelle Tamour n'a pas accoutumé de vivre pour l'ordinaire, mais, le mien, qui n'est pas ordinaire, vit, je vous assure, tout à fait sans cela, avec une très particulière confiance que j'ai en la grâce de Notre-Seigneur. » (Octobre 1617.)

Cette pleine possession de lui-même, qui le rendait comme inaccessible aux émotions natu-

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relies, faisait qu'il ne connaissait pas la peur. On sait comment il traversa un jour la ville de Genève, où il aurait couru, s'il eût été reconnu, les plus grands dang-ers.

Des g'ens malveillants ayant pris occasion de ce voyage pour l'accuser auprès du prince de Savoie d'entretenir des intelligences avec ses ennemis, le saint Evêque ne s'émut aucunement de leurs calomnies : « Ne pensez pas, écrivait-il à sainte Chantai, que j'en sois agité, pas plus certes que de la moindre chose du monde. » (Décembre 1609.)

Dans cette même lettre il explique les actes héroïques qu'il vient d'accomplir à Genève, et dont il parle tout naturellement, comme s'il n'y voyait pas grand mérite : « Ah î ceux qui me connaissent savent que je ne pensai jamais à aucune intelligence avec les habitants et que je fais mille traits de courage par une vraie simplicité, non pas certes simplicité d'esprit, car je neveux pas parler doublement avec vous, mais simplicité de confiance. Or, tout cela n'est rien, et je ne le dis aussi qu'à vous, à laquelle je ne puis rien cacher de ce qui me regarde. »

261 . Tel est le calme de ces âmes saintes ! Elles paraissent affranchies des combats et des peines, tant leur indifférence est parfaite, tant leur être

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