CHAPITRE II
Nouveau mode d'opération de la grâce dans les âmes parfaites
§ I . Le mode humain et le mode ultra humain
9. De ce que nous venons de dire nous n'entendons nullement tirer cette conclusion que la méditation, à un moment donné, doit produire nécessairement la contemplation, celle-ci devenant de la sorte le fruit de nos efforts.
Que certaines âmes puissent s'élever ainsi par la seule force de leur intellig-ence à la contemplation de la vérité, qu'il y ait dans ce sens une contemplation purement active, nous ne le nions pas. Mais nous croyons ce genre de contemplation fort rare, et ces actes contemplatifs, quand ils existent, trop rapides et trop peu fréquents pour constituer une véritable oraison.
Quoi qu'il en soit, ce n'est point là l'oraison contemplative dont parlent les saints docteurs qui nous servent de g-uides. Pour acquérir cette oraison, l'industrie humaine, d'après eux, est
impuissante; il faut une action toute particulière de Dieu, action qui suppose, il est vrai, dans l'âme une certaine préparation, mais action surnaturelle, indépendante des désirs et supérieure aux efforts humains.
Cette action divine, nous venons de l'établir, ne se manifestera pas d'ordinaire brusquement et â rimproviste, mais elle n'en est pas moins nécessaire, et, ce qu'il importe de remarquer, elle constitue un g-enre de grâces nouveau et plus parfait.
10. Elle n'avait pas toute sa liberté la grâce divine dans l'âme bonne mais imparfaite; trop d'obstacles s'opposaient à son action. Les chrétiens qui n'ont pas dépassé la simple piété ont encore, avons-nous dit, beaucoup d'amour d'eux-mêmes, ils dispersent les forces de leur âme sur mille objets profanes; ils sont distraits par des préoccupations de vanité, de recherches de leurs aises, d'attaches à leurs intérêts ; aussi chez eux abondent les idées naturelles, les raisonnements humains. Par ailleurs les facultés inférieures, la sensibilité, l'imag-ination exercent sur leur vie une grande influence. Pour leur faciliter la prière la grâce doit donc aux vues humaines opposer des raisons appuyées sur la foi, aux jouissances naturelles qui
flattent les sens, les consolations sensibles de la piété. Les avantages de la vertu, les douceurs du service divin, telles sont les vérités que Dieu présente à l'âme pieuse, vérités qui la soutiennent et la dirig^ent dans les luttes de la vie.
Plus tard, si elle a suivi fidèlement les lumières qui lui sont venues par celte voie des raisonnements déduits selon les enseignements de la foi; si elle s'est appliquée généreusement à la vertu, brisant ses attaches par une mortification courageuse et une humilité sincère, renonçant au milieu des sécheresses aux consolations sensibles, la grâce divine ne trouve plus à son action les mêmes obstacles, elle n'est plus réduite à ses opérations premières et imparfaites. Alors l'intelligence qui n'est plus obscurcie comme auparavant, la volonté qui n'est plus captive, sont devenues aptes à recevoir des faveurs plus élevées; rien n'empêche plus la grâce d'agir directement sur ces facultés maîtresses, de donner à l'intelligence des lumières supérieures, et à la volonté des attraits d'amour non sensibles mais puissants.
1 1 . Dans le premier état la grâce s'adaptait aux procédés ordinaires de la nature humaine, elle suivait dans ses opérations, pour parler comme saint Thomas, le mode humain, recourant
aux déductions de la raison et mettant lentement en mouvement la volonté. Dans le second état elle procède d'une façon ultra humaine, pour employer encore le mot de saint Thomas, en suivant l'impulsion directe de l'Esprit-Saint. « Dona a vit tuiibiis distiiig auntiir in hoc quod virlutes per- Jiciant ad actiis modo humano, sed dona ultra HUMANUMMODUM.))(Sent. III, dist. XXXIV, q. i,a. i.)
Quand elle se contentait de g-uider la raison, en lui faisant suivre les principes que la foi enseigne, •et d'exciter la volonté à des actes d'amour au moyen de raisonnements fondés sur la foi, la grâce produisait des actes méritoires, mais de valeur commune; les actes qu'elle produira par la voie ultra humaine des donS; c'est-à-dire par l'opération du Saint-Esprit, éclairant l'âme directement et versant Lui-même en elle l'amour divin, seront d'une plus haute perfection. « Et hoc est quod quidam dicunt quod dona perjîciunt hominem ad altiores actus quam sint actus uirtutum (S. Th. I. 2. q. 68, a. i.). Et hœc opinio inter omnes vera videtur (III Sent., dist. xxxiv, q. I, a. I.).
Dans l'un et l'autre cas, l'âme sous l'action de la g-râce g-randit en vertus et croît en mérite; cependant très différents sont les effets. Sous
l'action de la sève qui circule des racines aux branches, le peuplier grandit, il s'élève droit vers les cieux, mais il n'étend point ses rameaux, il n'offre aux hommes ni l'ag'rément d'un frais ombrage, ni la douceur de fruits savoureux. Le chêne au contraire s'étend et offre un abri sous son large feuillage; le pommier, le poirier, le cerisier, Toranger donnent des fruits agréables; la sève produit dans ces arbres des effets beaucoup plus précieux et dont les hommes peuvent profiter. Ainsi en est-il des âmes en qui la grâce opère avec une pleine aisance : elles se sanctifient grandement, leur sainteté se communique et beaucoup de leurs frères en tirent profita
§ 2. Des termes de contemplation, grâces mystiques y oraison passive, oraison sarnatiirelle
12. Le mot contemplation effraie souvent les fidèles : ils se figurent que par lui on désigne un
^ Nous ne voulons pas dire que les âmes imparfaites n'agissent jamais par ropéralion des dons, ni que les âmes arrivées à la perfection ne se conduisent plus que par les motions du Saint-Esprit; dons et vertus se rencontrent chez les unes et les autres, mais comme nous l'expliquerons bientôt, l'exercice des dons est incomparablement plus fréquent chez les secondes que chez les premières, et d'autant plus fréquent qu'elles sont plus fidèles.
26 L'ORAISON CONTEiMPLATlVE
genre d'oraison extraordinaire, sans distractions possibles et tout voisin de l'extase. Ils oublient que la contemplation comporte de nombreux degrés. Quand on veut faire connaître une opération, ou un phénomène ou un être quelconque on prend cet être, cette opération, ce phénomène dans tout son développement et on le décrit tel qu'il apparaît alors, mais on n'entend pas exclure les cas où le phénomène est moins complet et moins parfait. Le mot contemplation pris dans son sens premier désigne un phénomène intime, une opération de l'esprit qui, éclairé de vives lumières sur une vérité sublime, l'admire, fixe sur elle son regard, et, oubliant tout le reste, jouit en paix de sa vision. Pour que l'âme reste ainsi suspendue dans l'admiration, il faut que des grâces plus puissantes que les grâces communes illuminent son intelligence. Mais ces grâces qui, nous venons de l'expliquer, sont le résultat de l'opération directe du Saint-Esprit , sont loin de produire toujours cette suspension admirative, qui est la contemplation proprement dite; souvent elles n'atteignent, nous le dirons bientôt, que l'intelligence et la volonté, laissant les autres puissances, la mémoire et l'imagination , causer de pénibles distractions. Et même les puissances atteintes ne
le sont pas toujours tout entières : pendant que Tâme se voit unie à Dieu par l'amour, qui réside dans la partie suprême de la volonté, elle peut avoir d'autres pensées et se livrer à d'autres occupations. De plus l'acle de la contemplation, s'étendît-il à l'âme tout entière, peut ne pas se prolong"er longtemps dans toute sa plénitude. L'oraison contemplative n'exclut donc pas les distractions; elle n'est pas un état extraordinaire et presque miraculeux.
i3. On appelle parfois la contemplation oraison passive. Compris dans ce sens que l'âme y serait inactive, se bornant à recevoir les faveurs divines sans faire acte quelconque, ce mot serait inexact. Si l'on veut dire que l'âme y est liée, ne pouvant avoir d'autre opération que celle qui lui est communiquée, il ne s'appliquerait qu'à des cas rares et non à la contemplation en général; mais il estjuste dans ce sens que dans la contemplation l'âme reçoit plus qu'elle n'ag-it. « In donis Spiritus Sancti mens hiimana non se habet ut movens sed magis ut mota. » (S. Th. 2. 2, q. 62, a. 2, ad. I.)
i4. On appelle encore la contemplation orai-son mystique^ et grâces mystiques ces dons de lumière et d'amour provenant de l'action immé-
28 L'ORAISON C0NTI:MPLATIVE
diate de l'Esprit-Sainl sur les puissances de rame. La raison de cette appellation vient du caractère mystérieux de ces g-râces, qui souvent saisissent l'âme à l'improviste, qui l'éclairent par des voies inconnues, et la poussent vers Dieu plus fortement qu'elle ne pourrait par elle-même se porter vers Lui. Ce nom vient aussi, et peut-être plus encore, du caractère mystérieux des vérités que l'âme saisit dans ce nouvel état : elle sait que le Dieu qu'elle aime est un Etre incompréhensible, elle se fait de ses charmes et de ses amabilités une idée très haute, mais confuse et mystérieuse.
i5. Cette oraison est encore nommée, par certains auteurs, oraison surnaturelle. Sainte Thérèse, par exemple, abordant la description des phénomènes contemplatifs, dit : « Je vais désormais parler de choses surnaturelles » . {/f'^- Demeure, ch. I*^^)
A ce propos, et pour qu'on ne se méprenne pas sur la valeur de ce mot, il est utile d'en bien préciser la portée. Ce mot, dans le langag-e des auteurs mystiques, comporte des sens différents. Il y a en efFet à disting-uer trois degrés de surnaturel.
i^ Le surnaturel ordinaire, qui consiste dans l'exercice des vertus chrétiennes; tout acte fait
par un principe de foi, pour un but spirituel est surnaturel ; il suppose l'action prévenante et concomitante de la grâce actuelle. Dans ce sens la méditation commune, la prière vocale, sont des œuvres surnaturelles. Nemo potest dicere « Dominus Jésus » nisL in Spiritu Sancto. (I Cor., XII, 3.)
2° Ce surnaturel se trouve toujours à notre portée, en ce sens que Dieu est toujours disposé à répondre à nos efforts et à nous aider à faire ces actes, dont Lui-même, du reste, nous inspire le désir. Mais, au-dessus de ce surnaturel ordinaire, il est d'autres opérations de la grâce plus relevées, qui ne suivent pas la voie la plus commune des actes de l'esprit humain, mais procèdent plutôt par des intuitions que par des raivsonnements. Elles supposent une action toute particulière de Dieu et sont par conséquent indépendantes de nos efforts : nous aurons beau vouloir nous les procurer, nos tentatives resteront vaines ; de même serons-nous impuissants à les garder en nous, s'il plaît à Dieu de les faire cesser.
« J'appelle surnaturel, disait sainte Thérèse, ce que nous ne pouvons acquérir par nous-mêmes, quelque soin et quelque diligence que nous y
3o L'ORAISON CONTEMPLATIVE
apportions. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de nous y disposer, et c'est un grand point que cette disposition ^ » C'est dans ce second sens que les actes de la contemplation sont dits surnaturels, la nature aidée de la grâce ordinaire ne pouvant les produire.
3^ Enfin, parfois on réserve le mot « surnaturel » aux opérations extraordinaires de la grâce, les actes qu'elles produisent étant contraires aux lois ordinaires de la nature, et, par conséquence, surnaturels non seulement dans leur essence, mais aussi dans leur mode ; telles sont les révélations, visions, extases, en un mot tous les phénomènes d'ordre miraculeux.
1 6 . Gela posé, on peut dire avec Schram (§219) que la contemplation commune esta la fois acquise et infuse, active et passive, naturelle et surnaturelle ^ D'une part, en effet, elle n'est donnée
^ La primera oracion, que senti, a mi parecer sobrenatnrol (que llamo yo lo que con industria ni diliqencia no se puede adquirir. aunque mucho se procure, aunque disponerse para ello si, y debe de hacer mucho el casOy etc.) (Lettre au P. Rodrigue Alvarez, février 1576.)
2 C'est sans doute parce que Schram « admet le passage régulier et ordinaire de la méditation à la contemplation » que Voos, le traducteur lalin de Scamarelli, lui reproche de confondre l'ascétique avec la mystique. Nous serions
NOUVEAU MODE D'OPÉRATION DE LA GRACE 3i
qu'aux âmes qui, parleurs efforts préalables, ont écarté les obstacles et s'y sont de la sorte disposées, et en cela elle paraît êlre le fruit de nos labeurs \ D'un autre côté elle dépend du bon plaisir de Dieu : les goûts divins (nous employons le mot de sainte Thérèse) qu'on y éprouve souvent, et même l'union intime avec Dieu, la connaissance générale et amoureuse de Dieu qui en fait le fond, sont indépendants des efforts de l'âme ; il faut pour les ressentir l'action de Dieu^, et celte action s'exerce plus tôt ou plus lard, selon les desseins de la Providence. On ne doit donc point s'ingérer de soi-même dans celte oraison, comme on fait pour l'oraison de discours et, jusqu'à un certain point, pour l'oraison d'affection.
Ce double caractère de la contemplation com-
tenté de faire à Voos et à plusieurs autres le reproche contraire, d'élargir beaucoup trop la ligne de démarcation entre ces deux voies, et de n'être pas en cela d'accord avec les grands mystiques.
^ Cf. Saint Jean de la Croix, Montée, 1. II, ch. xiv.
^ « Dieu est ici le principal agent; c'est Lui, en effet, qui répand alors secrètement et tranquillement dans l'àme la sagesse et la lumière, sans qu'il se fasse en elle beaucoup d'actes formulés ou réitérés.» (Saint Jean de la Croix, Vive Flamme, strophe III, § 6.)
mune est reconnu par Bossuet : « La méditation est fort bonne en son temps et fort utile au commencement de la vie spirituelle ; mais il ne faut pas s'y arrêter, puisque rame, par sa fidélité à se mortifier et à se recueillir, reçoit pour l'ordi^ naire une oraison plus pure et plus intime qui consiste dans une simple vue, regard ou attention amoureuse en soi vers quelque objet divin », etc. Ainsi ce n'est pas l'âme qui se donne à ellemême cette oraison, elle la reçoit; mais elle la reçoit d'ordinaire, grâce à sa fidélité à se mortifier et à se recueillir. (Opuscule sur l'oraison de simple présence de Dieu, ch. m.)