CHAPITRE II Direction des âmes du second degré
Article prêcher. — Quelques principes généraux sur la direction
77. C'est d'ordinaire à ce point de la vie spirituelle que les âmes commencent à sentir le besoin de direction ; du moins il devient plus facile de provoquer des épanchements intimes, certaines ouvertures de cœur, qui permettent au directeur de les mieux connaître et de les conduire plus sûrement dans les sentiers de la piété.
Cette direction doit être paternelle , ferme , surnaturelle et pratique.
^ i . La direction doit être paternelle
78. Il faut que les dirigés, surtout s'ils sont encore assez peu zélés pour leur avancement, sentent qu'on leur porte intérêt et qu'on désire
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vivement, par amour pour leurs âmes, leurs progrès Jans la vertu. « Tenez pour certain, dit le P. Lallemant, que vous aurez plus fait pour leur perfection, si vous leur avez gag-né le cœur, que si d'ailleurs vous leur aviez donné toutes les meilleures instructions. De cette manière, vous les obligerez à avoir pour vous un amour réciproque et une confiance filiale, qui fera qu'ils vous ouvriront tout leur cœur et qu'ils vous abandonneront franchement tous leurs petits intérêts. » (Doct. spir., 2^ Princ, Sect. II, ch, vi, art. I, n" 7.)
Se faire tout à tous à l'exemple de saint Paul, tel est le premier devoir du directeur : omnia omnibus factus sum ut omnes facerem saluos. (I Cor. IX.) Nous trouvons, dans ce grand Apôtre, un modèle parfait de ce que doit être le prêtre dans ses rapports avec les âmes. Sans cesse il rappelle aux fidèles — et on sait avec quelle conviction — les maximes fondamentales de l'Evangile : le renoncement, la mort à soimême, pour ne vivre qu'à Dieu, la lutte contre le vieil homme, le détachement parfait; mais ces maximes austères, comme il sait les faire accepter
force de bonté, de dévouement, de sainte affection ; quels accents d'une tendresse toute paternelle on trouve presque à chaque page de ses Epitres !
LEIR DIRECTION
On voit combien il est heureux des grâces faites^ à ses enfants en Jésus-Christ^, combien est grande sa sollicitude pour tous leurs besoins temporels et spirituels ; combien il prend part à tout ce qu'ils ressentent, joies et peines, inquiétudes et espérances, pratiquant admirablement ce qu'il recommande si bien aux autres : Gaudere cum gaudentibus, Jlere cum Jlentibas^. Que de fois il leur déclare, et même avec serment, qu'il a toujours leur souvenir présent à sa mémoire^, qu'il ne cesse de prier pour eux nuit et jour*, qu'il brûle du désir de les voir^. In cordibiis nostris estis, dit-il aux Corinthiens®, ad commoriendum et ad conuioendam : vous êtes dans mon coeur à la vie et à la mort. Souvent aussi il réclame le secours de leurs prières". Il proteste avec énergie qu'il leur appartient absolument : omnia vesira sunt ^ siue Paulus, elc.^ qu'il se doit tout entier à eux : Grœcis ac Barbaris, sapientibiis et insipientibus debilor surn^ ; qu'il ne désire qu'une chose, c'est de se dépenser à leur service : ego autem libentis-
^ I Cor., I, 4; lï Cor., m, 2; I Thess., 11, 19-20, etc. — ^ Rom., XII, i5. — ^ Rom., 1,9. — * Passim. — * Rom., XV, 23, I Thess., 11, 17-18, m, 10. — ^11 Cor., VII, 3. ' Rom., XV, 3o, etc. — * I Cor., m, 22. — ^ Rom.^ I, i/j.
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sime impendam ^ et saper impendar ipse pro animabus vestris ; et pourtant, ajoule-t-il d'un ton de doux reproche, plus je vous aime, moins je suis aimé^ Il se réjouit de souffrir pour eux ' Nunc gaudeo in passionibus pro uobis-. Il rapporte à l'avantag-e de leurs âmes tout ce qu'il éprouve, affliction, consolation, encourag-ement^. Pour eux il consent à voir retarder ce qui est l'objet de ses plus ardents désirs, la possession éternelle de Dieu, l'union avec le Christ : desideriuni habens dissolvi et esse cum Christo . . . permanere autem in carne necessarium propter uos^. Il se plaît à leur rappeler affectueusement tout ce qu'il a fait pour eux, à leur redire combien leur conversion lui a coûté 5, « Apôtre du Christ, dit-il aux Thessaloniciens, j'aurais pu être à votre «harg-e; mais non, je me suis fait petit parmi vous, semblable à la mère qui nourrit ses enfants et les entoure de tendres soins ; c'est ainsi que je vous ai aimés, n'ayant d'autre volonté, d'autre passion que de vous donner, avec l'Evangile de Dieu, ma vie elle-même, car rien jamais ne m'a étépluscherquevous*^. — Quelle estmon espérance
^ II Cor., XIII, i5. — 2 Colos., i, 24. — ^ Il Cor., i, 6. — * Phil,, I, 23, 24. — ' Actes, xx, 34, I Cor., iv, 12 (11 Thess., m, 8). —M Thess., 11, 7-8.
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et ma joie, et ma couronne de gloire? N'est-ce pas vous qui Têtes devant Notre-Seig"neur Jésus- Christ et le serez encore au jour de son avènement. Oui, vous êtes ma g-loire et ma joie. » « Un père et une mère, dit saint Ghrysostome, réunissant leur amour ne pourraient rien dire de plus tendre. » C'est avec le même accent de tendresse paternelle qu'il écrit aux Corinthiens : « J'ai pris la résolution de ne pas vous causer, en allant chez vous, quelque nouvelle tristesse. Si je vous con- Iriste encore, qui donc sera ma joie^ ? »
Souvent saint Paul adresse aux fidèles les compliments les plus délicats 2, surtout quand il a dessein d'obtenir d'eux quelque chose ^, ou de faire agréer quelque réprimande*. Dans ce dernier cas, quand il se voit obligé de reprendre et de blâmer, ses reproches sont aussi affectueux que touchants. « Mes Frères, écrit-il aux Galates"*, vous ne m'avez en rien offensé. Vous le savez, c'est dans l'infirmité de la chair que je vous ai autrefois prêché l'Evangile, et ce fut pour votre foi une grande épreuve de me voir dans le triste état où j'étais. Cependant vous ne m'avez ni
^ II Cor., a, I. — - Rom., i, 8. I Cor., i, 5. I Thés., I, 3, III, 6. — ^ Philem. 7. — * Rom., xv, 14. — ^ Ch. iv.
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méprisé ni repoussé, et je fus accueilli par vous comme le Christ Jésus. Il faut vous rendre ce témoig-nage : vous étiez prêts, s'il l'eût fallu, à arracher vos yeux pour me les donner. Suis-je donc devenu votre ennemi, parce que je vous dis la vérité? Mes petits enfants, que de nouveau j'enfante dans la douleur jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous, comme je voudrais être près de vous, et pouvoir chang^er ma voix, car je suis en peine et ne sais quel ton prendre^. » Puis il termine ses avertissements par des paroles d'encouragement et d'espoir : « J'ai confiance en vous et je compte sur Dieu ; non , vous n'aurez pas d'autres sentiments que les miens 2. »
Si parfois il est obligé, vu la gravité exceptionnelle des circonstances, de tenir un langage pins sévère (I Cor., v.) il s'en explique plus tard et proteste que c'est uniquement son affection pour eux qui lui a dicté sa conduite : « Je vous écrivais alors dans une extrême affliction et parmi beaucoup de larmes, non pour vous contrisler, mais pour vous apprendre combien abondante est ma
^ Nous empruntons pour tous ces passa^^es la traduction de M. Mérit, notre vénéré maiire. Les Epîtres de saint Paul, Paria, Berche et Tralin.
- Ibid., V, 10.
charité envers vous » (II Cor., ii, 4). Et, comme s'il craii|:nait qu'on ne lui g-ardàt quelque rancune, il revient encore plus loin sur le même sujet et présente de nouveau ses excuses. « Si j'ai éprouvé quelque peine en voyant que ma première lettre, bien que pour peu de temps, vous avait contristés, maintenant je me réjouis, non de votre tristesse elle-même, mais de ce qu'elle a fait naître le repentir... De toute façon, vous sortez de cette affaire parfaitement purs aux yeux de tous... Aussi, si j'ai parlé de vous à Tite avec quelque fierté, je n'ai point à en rougir; cette fierté était bien lég'itime : gloriatio nostra... veritas facta est. Et je suis heureux de voir qu'en toutes choses je puis compter sur vous : gaiideo qiiod in omnibus conjldo in vobis (II Cor., vii.j
79. Ce n'est pas seulement dans saint Paul, c'est aussi dans tous les Saints dont nous connaissons la vie, dans ceux-là surtout qui furent plus spécialement appelés à exercer le ministère de la direction, que 1 on remarque ce même esprit de douceur, d'entier dévouement, d'affection surnaturelle, cette même tendresse paternelle. Ainsi en a-t-il été de saint Philippe de Néri, de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul, de
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saint Alphonse de Liguoii, du Curé d'Ars, elc , €tc. Eux aussi, ils suivaient en tout les maximes de l'Evangile, eux aussi, ils mettaient tous leurs soins à inculquer aux âmes les g-rands principes du renoncement, de l'abnégation, de la mort à soi-même; mais qu'ils savaient bien, à l'exemple de Notre-Seigneur, tempérer l'amertume apparente de ces maximes par la façon aimable et douce dont ils les présentaient. Puisque une bonne direction doit tendre presque constamment à faire pratiquer aux âmes le sacrifice et les amener à mourir à elles-mêmes pour ne vivre qu'à Dieu — jani non sibi vivant, sed ei qui pro ipsis mortiius est (II Cor., v, i5) — il est clair que la sévérité des principes doit être adoucie par la suavité des procédés; on amène bien mieux les âmes au sacrifice et au détachement par la douceur et la persuasion que par de vertes réprimandes.
80. « Que l'on sente en vous, dit saint Vincent Ferrier, un père plein de compassion pour ses enfants, qui s'afflige lorsqu'ils pèchent ou qu'ils sont gravement malades, ou tombés dans une fosse profonde, et qui fait tous ses efforts pour les retirer de tous ces périls. Ou plutôt ayez le cœur d'une mère, qui caresse ses enfants, qui se
réjouit de leurs progrès et de la g^loire du paradis qu'elle espère pour eux. » (De la Vie spirituelle , 1. II, c. X. Traduction du P. Mathieu Rousset.)
Ces conseils s'adressent, il est vrai, aux prédicateurs , mais aussitôt le grand thaumaturge ajoute : « Agissez de la même manière dans les confessions. Soit que vous ayez à encourager doucement les âmes pusillanimes, soit que vou& deviez épouvanter celles qui sont endurcies dans le péché, montrez à tous les entrailles d'une tendre charité, afin que le pécheur sente toujours que c'est elle qui inspire votre langage. C'est pourquoi, si vous avez quelque réprimande à adresser, faites-la toujours précéder de paroles douces et affectueuses. »
81 . Le trait suivant de la vie de saint Vincent de Paul {Abelly , 1. III, c, xii.), offre à la fois et l'exemple et l'éloge de cette belle vertu de douceur. Ayant été averti que l'un de ses missionnaires traitait le peuple avec un peu de rudesse, saint Vincent lui écrivit pour l'exhorter à se montrer plus doux, mais « sans témoigner aucune mésestime de sa personne, ni lui faire connaître l'avis qu'on lui avait donné de son défaut ». Il lui donne tout d'abord dans cette lettre des nouvelles des missions et du bien qu'elles opéraient. Par-
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lant en particulier des travaux de l'un de ses prêtres et des succès merveilleux qu'il obtenait : « On attribue, dit-il, cet heureux succès au soin qu'il prend de canner les pauvres gens par douceur et par bonté : ce qui m'a fait résoudre de recommander plus que jamais à la Compagnie de s'adonner de plus en plus à la pratique de ces vertus. Si Dieu a donné quelques bénédictions à nos premières missions, on a remarqué que c'était pour avoir agi amiablement, humblement et sincèrement envers toutes sortes de personnes; et s'il a plu à Dieu de se servir du plus misérable pour la conversion de quelques hérétiques, ils ont avoué eux-mêmes que c'était par la patience €t par la cordialité qu'il avait eues pour eux. Les forçats même, avec lesquels j'ai demeuré, ne se g-agnent pas autrement; et lorsqu'il m'est arrivé de leur parler sèchement, j'ai tout gâté; et au <:ontraire, lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu'ils étaient heureux de faire leur purgatoire en ce monde, que j'ai baisé leurs chaînes, compati à leurs douleurs et témoigné affliction pour leurs disgrâces, c'est alors qu'ils m'ont écouté, qu'ils ont donné gloire à Dieu et qu'ils se sont mis en état de salut. Je vous prie.
Monsieur, de m'aider à rendre grâces à Dieu de cela, et à Lui demander qu'il ait agréable de mettre tous les missionnaires dans cet usage de traiter doucement, humblement et charitablement le prochain, en public et en particulier, .et même les pécheurs et les endurcis, sans jamais user d'invectives, de reproches ou de paroles rudes contre personne. Je ne doute pas. Monsieur, que vous ne tâchiez dé votre côté d'éviter cette mauvaise façon de servir les âmes qui,^ au lieu de les attirer, les aigrit et les éloigne. Notre Seigneur Jésus-Christ est la suavité éternelle des hommes et des anges, et c'est par cette même vertu que nous devons faire en sorte d'aller à Lui en v conduisant les autres. »
82 . Les disciples de saint Alphonse de Liguori lui demandèrent un jour quelle devait être selon lui la loi principale de la direction. « Je n'ai aucun doute à ce sujet, leur répondit-il, le caractère propre de la direction et le plus conforme à l'esprit de Dieu et de l'Evangile est la douceur. Dieu ne s"est-il pas montré miséricordieux envers Adam prévaricateur; et Jésus-Christ qui a dit: Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, n'a-t-il pas supporté patiemment les défauts de ses apôtres , sans excepter Judas ? » Et il
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ajouta : « Jugez-en vous-mêmes, d'ailleurs, quel bien ont produit les jansénistes en France, en faisant apparaître le Seig-neur comme un tyran? » La douceur fut en effet pendant toute sa vie le caractère distinctif de la direction de saint Alphonse. Par elle mieux que par la rig-idité, pensait-il, on affermit les âmes, de même qu'on les attire plus certainement à Dieu en Le leur faisant aimer qu'en Le leur faisant craindre. « Les conversions dont la peur est l'unique principe ne sont pas durables, disait-il, et l'effroi ne saurait triompher là où l'amour a été vaincu. » « Quand il se présentera à vous , disait-il à ses compag-nons, quelque gros monstre couvert d'écaillés, dont, comme le jeune Tobie, vous serez épouvantés, adresâez-le moi afin que de son fiel j'offre un sacrifice à Jésus-Christ. » Et le secret sur lequel il comptait pour gag-ner ce pécheur n'était encore que la douceur. Il l'accueillait d'abord avec une bonté et des appellations vraiment paternelles, comme la chère et unique brebis pour laquelle le pasteur doit quitter les quatre-ving-t-dix-neuf autres; il s'attendrissait sur sa misère, le plaignait avec effusion et, sans avoir jamais à la bouche ni un mot acerbe, ni une parole blessante, lui facilitait l'ouverture de son âme et diminuait par des inter-
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rogations discrètes l'amertume de ses aveux. {Sa vie, 1. II, ch. xiv. Poussielçue, éditeur, 1879.)
83. Mais, dira-t-on, en agissant avec tant d'amabilité et de douceur, ne risque-t-on pas de favoriser l'égoïsme de certaines âmes avides d'attirer à soi toute la sollicitude, d'absorber toute l'attention du père spirituel ; n'est-il pas indispensable, au contraire, de garder une certaine réserve?
Sans doute ; mais cette réserve nécessaire n'exclut ni la bonté ni l'intérêt. Veillons seulement à ce que ces âmes sentent toujours en nous le motif surnaturel et élevé qui doit nous guider, à ce qu'elles voient clairement que c'est l'amour de Dieu seul qui nous inspire, et que nos sentiments d'affection paternelle et de dévouement s'allient à un parfait détachement de nous-mêmes. Avec cela nous n'aurons point à craindre ces mièvreries, ces douceurs affectées, ces sentiments trop naturels qui empêcheraient les fruits de notre direction ; et, d'un autre côté, les dirigés conserveront touiours pour nous un vrai respect, leur confiance filiale ne dégénérera point en une familiarité inconvenante.
Oui, il faut éviter ces tendresses molles et exagérées, mais on doit aussi témoigner aux âmes une
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grande bienveillance et une affabilité qui les mette complètement à l'aise. Ecoutons les reproches que faisait le Vén. Libermann à un directeur de Séminaire : « Je crois que vous néglig^ez vraiment un peu trop vos pénitents à cause de votre emploi. Vous ne leur permettez pas de vous voir autant qu'ils en auraient quelquefois besoin; et, lorsqu'ils viennent hors du quart d'heure déterminé, si vous êtes justement en train de faire quelque chose, il doit vous arriver souvent de les expédier vite et de ne pas leur donner les consolations qu'ils désirent ; cela doit même se faire parfois avec une certaine brusquerie, parce que votre esprit est préoccupé et que vous désirez terminer ce que vous avez en main. . . N'ayez jamais l'air d'un homme pressé; seulement, lorsqu'on voit que tout est terminé , on les renvoie en paix. Soyez toujours bien doux à leur ég-ard, mais sans jamais les flatter et leur donner des marques sensibles d'afTection. » (Lettre du 24 février i838.j
§ 2. La direction doit être ferme
84. La bonté du directeur ne doit pas dég-énérer en faiblesse : qui manquerait de fermeté dans la direction n'atteindrait guère mieux le but que celui qui manque de douceur. Les âmes, en
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effet, ne peuvent faire de progrès qu'à la condition de lutter sans cesse contre la nature. Elles ne s'j résignent pas toujours ; elles cherchent des prétextes ou des excuses, et sont heureuses de faire approuver leurs résistances ou leurs lâchetés. Il est dur de les contredire, il en coûte d'exiger toujours des sacrifices, de faire des réprimandes, et pourtant il arrive que la volonté humaine, reculant devant des efforts nécessaires, refusant d'accomplir des actes d'abnégation trop pénibles, a besoin d'être poussée au bien avec énergie, quelquefois même avec rudesse ; alors la crainte des reproches obtient ce que les encouragements n'avaient pu obtenir. Si celui qui gronde fait preuve par ailleurs d'un dévouement tout paternel, s'il est évident qu'il ne cède ni à l'impatience, ni à l'agacement, si, comme nous l'avons montré dans saint Paul, il corrige ensuite par sa bonté l'amertume de ses réprimandes, sa direction ne peut manquer de porter de bons fruits.
Mais il est plus doux, plus agréable de se montrer conciliant; c'est pourquoi facilement on se persuade que c'est aussi plus sage; qu'on évitera par là d'éloigner les âmes faibles, d'éteindre la mèche qui fume encore. Hélas, plus d'une fois en agissant de la sorte c'est la grâce qu'on éteint,
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c'est l'Esprit-Saint qu'on éloigne. On se fait une réputation de bonté et de douceur à laquelle on tient par un sentiment trop humain et l'on ne favorise pas les vrais intérêts des âmes.
85. Alors même qu'une personne se trouble pour des riens et se laisse aller à de vains scrupules, il ne faut pas croire qu'il n'est besoin que de la rassurer et d étouffer en elle toute crainte et tout remords. A côté des vaines angoisses que lui cause son imagination, et que le démon grossit, il y a place pour les remontrances du Saint- Esprit; car, loin d'être irrépréhensibles, les scrupuleux ont ordinairement des défauts qui doivent être rigoureusement combattus; ce serait leur nuire beaucoup de ne pas leur apprendre à distinguer les reproches de la grâce des sottes terreurs de leur jugement faussé et de ne pas les engager à écouter les uns autant qu'à mépriser les autres.
Un guide prudent et zélé prendra occasion des craintes qu'une âme éprouve pour l'aider à se connaître; il lui montrera que si la constatation d'un défaut qui se révèle la jette dans l'abattement, c'est que l'amour-propre la domine encore; froissée de se voir misérable plus qu'elle ne le pensait, elle cède à son dépit et manque de courage pour la lutte. Elle devrait accepter, au con-
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traire, avec reconnaissance les quelques lueurs que Dieu lui accorde pour lui faire voir l'abîme de misères qui est en elle. Ce ne sont encore que de faibles lueurs, car Dieu ne nous montre pas tout d'abord notre fond dans toute sa laideur ; Il nous révèle à nous-mêmes par deg^rés, aug^mentant sa lumière à mesure que nous en profitons. Heureux celui qui trouve un g-uide désireux de favoriser celte action illuminante de la g^râce, un g-uide qui ne craig-ne pas d'humilier celui qu'il dirige, et qui prenne soin en même temps de le soutenir dans la g-uerre à outrance contre la nature corrompue.
I 3. Z<a direct ion doit être toute surnaturelle
86. Suave et ferme, telle doit donc être la direction. Fortiter et suauiter. C'est ainsi que procède la Sagesse éternelle, et cette union de la force et de la douceur est comme le cachet de l'opération divine, la marque d'un zèle inspiré par l'Esprit Saint. La direction aura facilement cette double qualité, si le père spirituel dans ses rapports avec ses dirigés s'oublie lui-même, et n'a jamais en vue que la gloire de Dieu et la sanctification des âmes.
L'ange gardien a pour mission de manifester à son protégé la volonté divine : il est en cela le
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modèle parfait de tous ceux à qui incombe la tâche d'éclairer et de guider leurs frères. Avec quelle délicatesse, quel oubli de lui-même cet ardent et prudent messager remplit sa mission : il n'altère en rien l'inspiration qu'il doit communiquer; il ne mêle point sa propre volonté à la volonté divine; il s'efface et il attire l'attention de l'âme qu'il protège non sur lui-même, mais sur son divin Maître; il semble ne s'approcher de cette âme que pour lui montrer par son propre exemple comment la créature doit s'anéantir devant Dieu.
Les messagers humains à qui Dieu donne la charge de faire connaître ses adorables volontés doivent imiter le désintéressement de l'ange gardien. Si trop confiants en eux-mêmes, s'appuyant trop sur leurs propres lumières et restant trop attachés à leur propre volonté, ils imposent leurs idées personnelles, alors ils substituent leur action à l'action divine, leur jugement aux inspirations de l'Esprit-Saint ; ils se mettent ainsi à la place de Dieu et usurpent ses droits, ce qui ne peut arriver sans que les âmes en souffrent, celle du dirigé comme celle du directeur.
87. Quelle belle mission que celle d'un directeur; si on en était bien persuadé, qui donc regret-
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terail le temps consacré à éclairer les âmes, à les encourager, à les faire avancer dans l'amour divin? Chacune de ces âmes n est-elle pas un templeoù réside l'Esprit-Saint, et peut-on apporter trop de soin à orner et à embellir ces temples de Dieu ? Dieu ne tire-t-il pas plus de gloire de ces temples spirituels que des édifices matériels consacrés à son culte? Aux yeux des Anges et des Saints, celui-là fait beaucoup pour l'honneur divin qui fait progresser une seule âme en foi et en charité. Pendant l'éternité entière, cette âme sanctifiée rendra à la Trinité Sainte de plus diynes hommages, et ainsi la gloire extérieure de Dieu sera éternellement accrue.
Si ces pensées étaient toujours présentes aux yeux du prêtre, elles soutiendraient puissamment son zèle. A chaque pénitent qui se présente à lui, le confesseur devrait se dire : « Cette âme, Dieu me l'adresse pour que je lui fasse quelque bien, il ne faut pas qu'elle sorte d'ici sans emporter quelque fruit. » Ainsi l'on se prémunirait contre la routine, et l'on s'acquitterait mieux de cette sublime fonction.
88. Quand nous disons que la direction doit être paternelle, cela ne veut pas dire que la sollicitude du directeur doit s'étendre à tout ce oui
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concerne le pénitent ; il y a certaines âmes qui ne peuvent rien faire par elles-mêmes, et qui voudraient que leur directeur prît toutes les décisions qui les regardent, même dans les affaires temporelles ; ce qui deviendrait un véritable abus. Quand il y a une décision de ce genre à prendre, c'est celui à qui il incombe de la prendre qui recevra de Dieu grâces et lumières, et non le directeur. Celui-ci doit seulement diriger, c'est-à-dire discerner les raisons qui font agir, empêcher qu'on n'obéisse à des motifs purement humains en négligeant le point de vue chrétien ; empêcher surtout qu'on ne prenne des décisions contraires aux intérêts spirituels; voilà son rôle; il doit s'y renfermer, sous peine de perdre de son autorité, ou parfois au contraire d'en abuser au détriment de sa conscience.
§ 4. La direction doit être pratique
89. Le premier abus à signaler ici, c'est que trop souvent, après la confession, on se borne à une exhortation vague et faite sur je ne sais quel ton convenu et monotone, qui fait dire au pénitent : « Quand mon confesseur me donne ses avis, il parle comme s'il prêchait. » C'est avec raison
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■que l'on recommande au prédicateur d'avoir un débit naturel ; il doit viser à ce que l'on trouve en lui, selon le mot de Pascal, non pas un orateur, mais un homme, et ainsi fera-t-il bien plus efficacement parlag-er ses convictions; à plus forte raison faut-il au confessionnal avoir un débit simple et naturel, parler, non prêcher, se montrer homme et non rhéteur.
90. Il est encore nécessaire d'adapter ses avis aux âmes. Quand même on aurait un thème commun, il faut en varier l'application selon les besoins de chacun : il y a tant de diversité dans les âmes.
La méthode que nous avons signalée déjà, de se faire rendre compte de la façon dont le pénitent a suivi les avis précédemment donnés, les interrogations que l'on peut faire au cours de son exhortation, demandant au dirigé s'il n'éprouve pas telle difficulté, si au contraire il ne ressent point tel bon sentiment, s'il n'agit pas en certaine circonstance de telle ou telle manière, etc., rendent forcément la direction plus naturelle et plus conforme aux besoins de chacun.
Cette méthode sera plus efficace encore si, au lieu de varier à chaque confession le thème fondamental de son exhortation, on a soin, plusieurs
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fois de suile, d'appuyer sur un sujet plus important et plus pratique. Ce sujet, qui sera par exemple quelque vertu fondamentale, quelque exercice de piété, certaine dévotion plus salutaire, peut être successivement présenté sous ses divers aspects; on montrera à plusieurs reprises les divers motifs qui nous pressent de nous y appliquer, on indiquera l'une après l'autre les diverses industries qui peuvent nous aider à exercer cette vertu ou cette dévotion, à en faire entrer la pratique dans les habitudes de la vie. Ainsi peut-on faire, par exemple, au commencement de l'année, pour le bon emploi du temps; pendant le Carême, pour la pratique de la pénitence et du renoncement;. pendant le mois de Marie, pour la dévotion à la sainte Vierge; pendant le mois d'octobre, pour la manière de bien prier ; pendant le mois de novembre, pour la pensée des fins dernières et l'utilité de travailler pour l'éternité, etc., etc. Il y a plus d'une remarque à faire, il y a plus d'un bon conseil à donner sur chacun de ces points. On peut aussi imposer comme pénitence la lecture attentive de certains chapitres de l'Imitation, qui obligent à s'arrêter encore aux mêmes considérations et corroborent les avis du directeur. Une recommandation passagère serait vite oubliée; celui qui laisserait ses dirigés dissiper
leurs efForls et passer de pratique en pratique sans s'arrêter sur aucune, n'obtiendrait que peu de fruits; en insistant de la sorte, en amenant les âmes à mettre un certain esprit de suite dans le travail de leur sanctification et à s'appliquer avec une constance soutenue aux points les plus importants de la vie spirituelle, on obtiendra des résultais bien meilleurs et on les forcera, pour ainsi dire, à contracter de bonnes habitudes.
91 II est évident que pour rendre de sérieux services à quelqu'un, il faut le bien connaître et ce n'est pas du pre^iier coup qu'on y arrive. Cependant, il est des personnes que l'on n'a vues que rarement ou même que l'on voit pour la première fois, et qui, à première inspection, parla fa(;on dont elles s'accusent, par la foi profonde et éclairée dont elles font preuve, montrent qu'elles sont capables d'une certaine formation. 11 faut d'autant moins les néçliçer qu'on peut ne pas être souvent à même de leur faire du bien. Un directeur zélé prend justement occasion des qualités qu'il remarque en elles, pour les eng-ag-er à s'adonner plus généreusement au service de Dieu ; il les en félicite, mais leur montre aussi qu'ayant été favorisées des g^râces divines, c'est un devoir pour elles de ne pas s'arrêter en si bon chemin et de
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s'efforcer de mener une vie vraiment conforme aux doctrines de l'Evang-ile.
I 5. Devoirs des dirigés envers leur père spirituel
92. Si la direction ne porte pas toujours les fruits qu'on devrait en attendre, la faute en est souvent moins aux confesseurs qu'aux pénitents^. Quelles sont en effet les dispositions nécessaires aux dirigés ?
I . Un g-rand esprit de foi. — S'ils connaissaient le don de Dieu, et quel est celui qui leur parle par la bouche du prêtre : Si scires doniim Deiy et qiiis est qui loquitur tecum, ils écouteraient toujours avec respect et docilité les paroles de leur directeur, et leurs prières ferventes attireraient sur le représentant, l'interprète de Dieu, des lumières plus abondandes pour la conduite de
'' « Il serait injuste, dit M. Chanmont, d'attribuer au prêtre directeur les états de lang'ueur et de faiblesse dont
l'àme dirigée est souvent seule responsable Qui ne sait
que Jésus lui-même, qui fit tant de bien à la Samaritaine et à tant d'autres âmes étrangères, ne put rien faire, aa
rapport de TEvangile, à celles de sa patrie A côté de
l'art, de nos jours moins rare, de la direction des âmes, il est un art aussi , moins éminent sans doute , mais cependant d'une très grande importance, c'est l'art de se faire diriger. » {L'art de se faire diriger).
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leurs âmes. — 2. L'esprit d'humilité qui empêche de redouter comme un malheur les rebuts, les paroles de reproche, les marques d'indifférence. — 3. L'esprit de simplicité qui donne aux pénitents une grande droiture et uneg-rande ouverture de cœur : plus ils se feront enfants, plus le confesseur se sentira père ; leur confiance accroîtra sa sollicitude et son dévouement. — 4- L'esprit d'abnégation, grâce auquel on désire moins les consolations que les lumières, moins les paroles tendres que les décisions fermes et prudentes.
Que les âmes qui se plaignent de ne pas rencontrer la direction qu'elles désirent fassent donc un retour sur elles-mêmes. Le confesseur sera repris au tribunal suprême, s'il s'est acquitté avec négligence de l'œuvre de Dieu, si sur les plaies du pauvre blessé, il n'a pas versé en bon samaritain, avec le vin qui lave et purifie, l'huile qui calme la douleur. Mais combien de pénitents auront à répondre du peu de foi, d'humilité, de simplicité , d'obéissance qu'ils auront apporté ■dans leurs rapports avec leur directeur !
i4o LES BONNES AMES
Article II. — Règles particulières de direction
POUR les AMES DU DEUXIÈME DEGRÉ
93. Nous suivons en cette question la même marche que précédemment, d'autant plus que les mêmes avis donnés pour la direction des âmes du premier degré ont leur place ici. Les habitants de la seconde demeure, quoique un peu plus avancés, en sont encore à l'enfance spirituelle; ils ont encore besoin d'être tenus à la lisière et de n'être menés qu'à petits pas.