REMARQUES PRELIMINAIRES
23 1. Nous avons indiqué, dans le chapitre précédent, combien il importe à l'âme pieuse de suivre fidèlement la direction de l'Esprit-Saint. « Toute notre perfection dépend de cette fidélité, et l'on peut dire que l'abrég^é de notre vie spirituelle consiste à remarquer les voies et les mouvements de l'Esprit de Dieu en notre âme, et à fortifier notre volonté dans la résolution de les suivre, employant pour cet effet tous les exercices de l'oraison, la lecture, les sacrements, la pratique des vertus et des bonnes œuvres ». (P. Lallemant, Doctrine spirituelle, 4" principe, chap. ii.)
Aussi tous les moyens de sanctification que nous avons siçnalés n'ont, au fond, pas d'autre tin que de déçag-er le cœur humain des mille entraves qui l'empêchent d'écouter et de suivre l'appel de Dieu. L'âme pieuse, grâce à de louables efforts, a surmonté les principaux obstacles qui,^
dans la vie purg-ative, s'opposaient à ses progrès; elle a commencé à ressentir les opérations suaves de la grâce, à éprouver les douceurs salutaires de la dévotion, qui sont comme les prémices d'une direction plus intime de l'Esprit-Saint; mais il reste encore des causes qui peuvent retarder son avancement; ce sont, le plus souvent, des tendances plus ou moins prononcées à la dissipation, à la recherche du bien-être et à l'amour-propre. Quand elle les aura combattues fidèlement par le recueillement, la mortification, la patience et l'humilité, alors l'action divine, trouvant moins de barrières, s'exercera avec plus de liberté, et les inspirations deviendront, sauf les moments d'épreuve et de sécheresse, plus nombreuses et plus pressantes.
282. Il est évident que celui qui suivrait fidèlement ces inspirations, qui se laisserait guider en tout par l'Esprit de Dieu , n'aurait qu'à s'applaudir d'une aussi sage conduite^ « 0 Dieu,
' Un ancien auteur disait que trois mois de fidélité parfaite à toutes les inspirations du Saint-Esprit établissent l'àme dans un état qui la conduirait sûrement à la perfection. Et le P. Perg-mayr, S. J. (opuscule sur les Dons du Saint- Esprit , sur la pureté du cœur, p, loG), dit : « Qu'on fasse l'épreuve seulement pendant trois mois de ne jamais rien
Théolime, si nous recevions les inspirations célestes selon toute l'étendue de leur vertu, qu'en peu de temps nous ferions de grands prog^rès en la sainteté. » (Saint François de Sales, Amour de Dieu , II , II.)
« Notre plus g^rand mal est l'opposition que nous apportons aux desseins de Dieu et la résistance que nous faisons à ses inspirations; car, ou nous ne les voulons pas écouter, ou les ayant écoutées nous les rejetons, ou les ayant reçues nous les affaiblissons et les souillons par mille imperfections d'attache, de complaisance en nousmêmes et de propre satisfaction.
« Cependant, le principal point de la vie spirituelle consiste tellement à se disposer à la g-râce par la pureté de cœur, que de deux personnes qui se consacrent en même temps au service de Dieu, si l'une se donne tout aux bonnes œuvres, et que l'autre s'applique entièrement à purifier son cœur et à retrancher ce qui s'oppose en elle à la grâce , cette dernière arrivera deux fois plus tôt à la perfection que la première. » (Lallemant. Loco citato, I 6.)
refuser à Dieu, et l'on verra quel changement il s'opérera et comment tout l'intérieur sera chan;^é. »
233. Mais connaît-on toujours les inspirations <livines, et n'est-on point exposé, parfois, à prendre le change? L'ang^e de ténèbres peut se transformer en ange de lumière, et les conceptions de notre imagination ne se distinguent pas toujours, de prime abord, des pensées saintes mises en nous par l'Esprit de Dieu.
Aussi les auteurs ont-ils regardé ce qu'ils nomment les règles du discernement des esprits, comme un point fort important de la spiritualité.
Les esprits qui agissent sur le cœur de l'homme sont l'Esprit divin, l'esprit humain et l'esprit diabolique.
Parlons d'abord de l'esprit diabolique.
Article premier. — Marques de l'esprit diabolique
234 • Comment donc reconnaître les suggestions diaboliques? « Nous devons examiner avec grand soin, dit saint Ignace, la suite et la marche de nos pensées. Si le commencement, le milieu et la fin, tout en elles est bon et tendant purement au bien, c'est une preuve qu'elles viennent du bon ange; mais si, dans la suite des pensées qui nous sont suggérées, il finit par s'y rencontrer quelque chose
de mauvais ou de dissipant, ou de moins bon que ce que nous nous étions proposé de faire, ou si ces pensées affaiblissent notre âme, l'inquiètent, la troublent en lui ôtant la paix, la tranquillité et le repos dont elle jouissait d'abord, c'est une marque évidente qu'elles procèdent du mauvais esprit, ennemi de notre avancement et de notre salut éternel » {Discernement des esprits, 2''sem., 5« règle.)
On reconnaîtra donc l'action du démon à l'une des marques suivantes :
1° Ou V objet proposé est mauvais; 1^ Ou le mode est défectueux, les actes auxquels on se sent incliné étant imprudents ou indiscrets; 3" Ou le mo^//" présenté à l'esprit est vicieux: .on sera porté à ag^ir, par exemple, pour satisfaire l'orgueil ou la vanité, ou quelque autre défaut;
4° Ou le principe est mauvais, le sentiment d'où procède l'inclination est répréhensible : ce sera sous l'influence d'un sentiment d'amertume et d'impatience, ou encore de lâcheté, que l'on prendra telle détermination;
5" Ou bien, enfin, les effets seront pernicieux, les suggestions diaboliques produisant le trouble, l'inquiétude, et portant au découragement et au désespoir.
38o DIRECTION DES AMES PIEUSES
Pour cette dernière règ-le, notons que le trouble et l'inquiétude ne sont un sig^ne de l'opération diabolique que chez les âmes en grâce avec Dieu, car, comme le remarque très justement saint Ig-nace : « A l'ég^ard des personnes qui vont de péché mortel en péché mortel, la conduite ordinaire de l'ennemi est de leur proposer des plaisirs apparents, leur occupant l'imag-ination de jouissances et de voluptés sensuelles, afin de les retenir €t de les plong-er plus avant dans leurs vices et dans leurs péchés. Le bon esprit, au contraire, agit en elles d'une manière opposée; il excite dans leur conscience le trouble et le remords en leur faisant sentir les reproches de la raison. » [Discernement des esprits, i""^ sem., i""® règ-le.)
235 . Dès que l'on a reconnu la voix de l'ennemi, il faut lui répondre par le dédain et le mépris, repoussant ses propositions sans s'y arrêter un instant. C'est un des conseils qui reviennent le plus souvent sous la plume de saint François de Sales : « Ne disputez point avec votre ennemi et ne lui répondez jamais une seule parole, sinon celle que Notre-Seigneur lui répondit, avec laquelle il le confondit : Arrière, ô Satan, tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et à Lui seul serviras. » (Vie dévote, IV, 7.) — « Eve voulant disputer, se per-
dit. » {Lettre à sainte Chantai, \[\ octobre i6o4.) « Quant à ces menues tentations. . . qui, comme mouches et moucherons, viennent passer devant nos yeux, et tantôt nous piquer sur la joue, tantôt sur le nez, parce qu'il est impossible d'être tout à fait exempt de leur importunité, la meilleure résistance qu'on leur puisse faire, c'est de ne s'en point tourmenter : car tout cela ne peut nuire, quoiqu'il puisse faire de l'ennui, pourvu que l'on soit bien résolu de vouloir servir Dieu. » {Vie dévote, IV, 8.) — « Notre ennemi est un grand clabaudeur ; ne vous en mettez nullement en peine, car il ne vous saurait nuire, je le sais bien. Moquez-vous de lui et le laissez faire. Ne contestez point, faiteslui la nique, car tout cela n'est rien. Il a bien crié autour des Saints et fait plusieurs tintamarres ; mais quoi, pour cela, les voilà log-és à la place qu'il a perdue, le misérable. » {Lettre à sainte Chantai, probablement de i6o5).
Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas, en cas de tentation, combattre, recourir à la prière et résister de son mieux, soit en distrayant son esprit, soit en protestant de sa fidélité à Dieu*. Mais on doit soutenir cette lutte sans perdre la confiance et le sang-froid; la victoire est à ce prix :
' Cf. Vie dévote, iv, 7.
« Si vous ne vous fussiez point inquiétée après le premier choppement, écrivait encore saint François de Saies à une dame, mais que tout bellement vous eussiez repris votre cœur en vos mains, vous ne fussiez pas tombée au second. » — Du reste, pourquoi s'attrister : « Notez ceci : pendant que la tentation vous déplaira, il n'y a rien à craindre; car pourquoi vous déplaît-elle, sinon parce que vous ne la voulez pas?» { Lettre dn 1 8 février i6o5.) — Et non seulement il ne faut pas se troubler des suggestions du mauvais ange, mais il est même bien plus parfait de ne pas trop désirer d'en être délivré. « Pour vos vieilles tentations, écrivait encore à sainte Chantai son saint directeur, n'en affectionnez pas tant la délivrance. . . je ne veux point que vous désiriez d'un désir volontaire cette paix inutile et peut-être nuisible. » (Lettre du 24 juillet 1607.)
Enfin il faut savoir tirer le bien du mal, et c'est ce qui portera au démon le coup le plus terrible. <( Humiliez-vous grandement ^ et ne vous étonnez point. Les lis qui croissent entre les épines sont plus blancs, et les roses auprès des eaux sont plus odorantes et deviennent musquées. Celui qui n'est point tenté, que sait-il? » {Lettre à la Mère Fabre du i3 décembre 16 15.)
Ainsi, humilité vis-à-vis de nous-mêmes et protestation de confiance absolue en Dieu, d'immuable fidélité à son service, voilà ce que la tentation doit produire en nous. Si le démon, en remuant cette boue des passions qui est au fond de notre misérable nature, ne réussit qu^à nous rendre plus humbles, plus défiants envers nous-mêmes, plus portés à ne nous appuyer que sur Dieu, il sera pris à ses propres pièges, et nous fera avancer en voulant nous perdre.
236. Telle est la tactique à opposer au démon. Il est vrai que parfois sa présence n'est pas manifeste, mais il faut toujours la craindre lorsqu'on €st dans le trouble. En cas de doute, c'est surtout au trouble que l'on reconnaît l'œuvre diabolique : « Dieu a joint ensemble la félicité et la sainteté; de sorte que ses g^râces non seulement sanctifient l'âme, mais encore la consolent et la remplissent de paix et de douceur. Les suggestions du diable font tout le contraire, ou d'abord, ou du moins à la fin, et l'on reconnaît le serpent à sa queue, c'est-à-dire aux suites de son opération et au terme où il mène.
« Toutes les propositions hypothétiques ou conditionnelles, qui ne sont propres qu'à causer du trouble, viennent du démon : comme par
exemple, si Dieu m'abandonnait dans une telle occasion, — ou encore, si les choses tournaient de telle ou telle façon — que ferais-je? Il ne faut point répondre à ces propositions, ni nous arrêter à ces sortes de pensées que l'ennemi nous sug-gère pour ôter la confiance en Dieu et pour nous jeter dans l'inquiétude et le décourag^ement. » (Père Lallemant, Doct. spir.; 4^ Principe, ch. iv, art. 3.)
Le découragement, tel est, en effet , le procédé ordinaire qu'emploie le démon pour séduire les âmes. La plupart des âmes se perdent par le découragement. On ne saurait donc trop les prémunir contre ce danger, on ne saurait trop leur répéter : c'est là une ruse de Satan, jamais le bon Dieu n'a découragé personne; et non seulement le décourag-ement ne vient pas de Dieu, mais il l'offense, puisque c'est un acte de défiance ou envers sa puissance, ou envers son infinie miséricorde.
287. Nous avons donné des sig'nes distinctifs des sug-g-estions diaboliques; mais la tentation peut venir de la nature et non du démon, comment le discerner? L'œuvre de la nature se reconnaît à ce que les tendances qu'elle produit ont une cause facile à découvrir; ainsi l'ivrog-ne sera tenté naturellement quand la soif lui desséchera le palais, ou
quand le vin, objet de sa passion , lui sera présenlé; ainsi dans les tentations impures, si les mouvements de concupiscence commencent dans la chair, la tentation paraît plutôt naturelle.
On doit présumer, au contraire, que le démon est le principal auteur de la tentation , quand celleci n'a pas de cause naturelle; quand elle commence par rimag^ination, car c'est surtout en excitant l'imag-ination que le tentateur peut agir sur nos âmes; quand elle s'élève et cesse brusquement sans que rien dans les circonstances extérieures explique ni cette violence subite, ni cet apaisement imprévu.
Il est vrai, même quand la tentation vient de la nature, le démon peut intervenir, mais alors on reconnaît son intervention à ce que l'effet produit dépasse de beaucoup la portée de la cause naturelle d'où il procède; par exemple la passion sera violemment émue, l'imag^ination fortement remuée à la suite d'un fait de minime importance.
Nous n'éprouvons guère, croyons-nous, de tentation vive que le démon ne l'ait attisée, puisque ce lion rug-issant rôde autour de nous, épiant une occasion favorable pour nous dévorer. Du reste, et voilà pourquoi nous ninsislons pas, la tentation viendrait-elle de la seule nature, la conduite à y
tenir serait celle que nous avons tracée : résistance énergique, mais calme et sans inquiétude '.
238. Une sorte de tentation qui n'est pas des moins dang-ereuses, c'est celle qui se présente sous l'apparence d'un bien. On voit des âmes former de g-rands projets, vouloir faire des vœux ou accomplir des actes extraordinaires auxquels elles se disent portées par l'Esprit de Dieu, se livrer à des austérités effrayantes et n'être en tout cela que le jouet du démon ou tout au moins d'une imagination exaltée.
Les signes de l'illusion sont, dans les cas douteux, ceux que nous avons indiqués au commeacemcnt de ce chapitre : l'imprudence, l'indiscrétion ou le ridicule dans l'action, et dans le sujet l'obstination et l'orgueil. La pierre de touche qui permet de distinguer l'inspiration divine de ces faussesinspirations, c'est l'humilité et l'obéissance.
Nous ne reviendrons pas sur ce point dans la suite de cet ouvrage. Quand nous parlerons de la docilité à la voix de Dieu, de l'attrait pour la
' € Il importe peu, dit saint Bernard (in Cantic. serm. xxxii, 6) que nous sachions d'où nous vient le mal, pourvu que nous sachions qu'il est en nous; ressenticl est de veiller et de prier, afin de n'y pas succomber, de quelque côté qu'il vienne. »
morlification, etc., nous supposerons toujours qu'il s'ag-it d'inspirations et d'attraits prudemment éprouvés.
Article II. — Marques de l'esprit humain,