INCLINATIONS ET CONCEPTIONS PUREMENT NATU- RELLES
239. Indépendamment des sug-gestions diaboliques et des penchants évidemment mauvais de la nature, l'activité humaine peut produire dans l'âme d'autres mouvements et tendances qu'il importe de discerner, pour ne pas les confondre avec les inspirations divines. Nous rang-erons ici, sous un même chef, comme procédant en tout ou en partie de la nature : 1° les inclinations purement raisonnables; 2° les mouvements bons mais empressés ; 3° enfin, les sentiments de mélancolie et de tristesse, et les scrupules qui sont sans doute attisés par l'ennemi, mais qui viennent, le plus souvent, d'une disposition naturelle, savoii* : d'une tendance aux idées sombres, ou d'une faiblesse de jug-ement.
§ I. Les mouvements bons mais parement raisonnables
240. Lorsque l'âme se laisse aller à un bon mouvement, par une considération simplement
naturelle, l'acte est bon, mais il n'est pas méritoire de la vie éternelle; ou du moins, si l'on admet avec saint Thomas (V. supra, n° 43) qu'il y a toujours chez le juste une intention viiluclle de tout rapporter à Dieu, le mérite de cet acie est inférieur à ce qu'il pourrait être. C'est une perte fâcheuse pour l'àme chrétienne. Un directeur doit faire comprendre que les vertus simplement naturelles, ou dans lesquelles la foi a une si faible part, sont insuffisantes, presque nulles pour le ciel ; il doit recommander à son pénitent d'açir avec des intentions plus élevées et dans des vues chrétiennes.
Il est si raisonnable, si juste et si beau d'ag-ir en tout pour Dieu, de chercher toujours à faire sa volonté! Aussi ne peut-on trop s'efforcer d'inculquer aux âmes la maxime de saint Paul : « Faites tout pour la gloire de Dieu, Oninia in gloriam Deifdcite. »
I 2. L'empressement
24 1 . Les actes où la nature agit seule indépendamment de la grâce, sont surtout fréquents chez les imparfaits'. Quant aux chrétiens pieux ou
1 Nous parlons ici des actes délibérés, car, pour les actes instinctifs et indclibérés, nous n'avons pas à nous en occuper.
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fervents, ces actes purement naturels sont plus rares chez eux, mais il y a souvent dans leurs actions un mélang-e de nature et de s^ràce qui nuit à leurs mérites et peut même devenir un danger. Pour employer le langa«^e de saint Paul, l'or s'unit, dans l'édifice de la vie chrétienne, à la paille et au foin, éléments vils qui devront être purifiés par le feu.
C'est dans la pratique du bien et la poursuite des vertus que Ton rencontre , avec les mouvements inspirés par la çrâce, cette activité humaine que l'on appelle V empressement. En même temps que la g-râce éclaire l'âme sur les raisons pressantes qui recommandent la perfection, la nature y trouve aussi son compte, elle jouit d'avance et de l'estime qu'elle inspirera, et de la bonne opinion qu'elle aura d'elle-même. Elle s'ag-ite et s'empresse et son action indiscrète veut aller plus vite et plus loin que l'action de la grâce.
Tandis que celle-ci inspire l'horreur du péché et une crainte salutaire d'otTenser Dieu, la nature tombe dans des inquiétudes excessives et sans fondement. La grâce produit la vigilance, mais ne détruit point la sainte liberté des enfants de Dieu : la nature engendre la contrainte et la gêne intérieure. La grâce, après une faute commise, excite
Sgo DIRECTION DES AMES PIEUSES
au repentir et fait naître dans le cœur un regret sincère, profond, mais confiant et paisible; la nature, au contraire, conçoit un chagrin impatient, plein d'amertume, qui la trouble et l'abat. Il ne faut donc pas s'y méprendre, ces anxiétés, cet empressement dans la recherche de la vertu ne viennent pas de Dieu, mais de nous et de notre amour-propre. Il en est de même, disonsnous, de ces inquiétudes et de ce dépit que nous ressentons à la suite de nos fautes ; c'est l'estime . de nous-mêmes qui en est le principe : « Que veut dire que, s'il nous arrive quelque imperfection ou péché, nous sommes étonnés, troublés ou impatients ? Sans doute, c'est que nous pensions i être quelque chose de bon, résolu et solide; et partant, quand nous voyons par effet qu'il n'en est rien et que nous avons donné du nez en terre, nous sommes trompés et, par conséquent, troublés, offensés et inquiétés. Que si nous savions bien qui nous sommes, au lieu d'être ébahis de nous voir à terre, nous nous étonnerions comment nous pouvons demeurer debout ^ » (Saint
^ « Quand l'humilité est véritable, l'àme sans cloute reconnaît son abjection; elle gémit de se voir si misérable elle est très persuadée de sa propre malice, et comprend que i ces sentiments qu'elle a d'elle-même ne sont que la pure
DISCERNEMENT DES ESPRITS Sgi
F'rançois de Sales, Lettre à fAbbesse du PuitS' dOrbe, avril i6o4.)
242. Il est facile de le comprendre, toutes ces inquiétudes chagrines; tous ces empressements n'opèrent point l'œuvre qu'ils poursuivent, ils l'empêchent, au contraire. « L'inquiétude provient d'un désir déréglé d'être délivré du mal que l'on sent, ou d'acquérir le bien que l'on espère, et néanmoins il n'y a rien qui empire plus le mal et qui éloigne plus le bien que l'inquiétude et l'empressement. Les oiseaux demeurent pris dedans les filets et lacs, parce que, s'y trouvant eng-agés, ils se débattent et remuent dérèglement pour en sortir, ce que faisant, ils s'enveloppent toujours tant et plus. Quand donc vous serez pressée du désir d'être délivrée de quelque mal, ou de par-
vérité; mais cette vue ne lui cause ni trouble, ni inquiétude, ni ténèbres, ni sécheresses; bien au contraire, elle produit en elle paix, joie, suavité et lumière. La peine même qu'elle éprouve la console, parce qu'elle comprend que c'est un bien pour elle de ressentir cette peine; elle voit que celte peine est une grande grâce de Dieu. Si elle gémit d'avoir offensé Dieu, d'un autre côté, la pensée de la miséricorde divine dilate son cœur; la lumière qui l'éclairé la couvre, il est vrai, de confusion, mais elle lui fait aussi louer le Seigneur de l'avoir si longtemps soufferte. » (Sainte Thérèse, Vie, ch. XXX, )
venir à quelque bien, avant toutes choses mettez votre esprit en repos et tranquillité, faites rasseoir voire jugement et votre volonté, et puis tout bellement et doucement pourchassez l'issue de votre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables. Et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire néglig^emment, mais sans empressement, trouble et inquiétude : autrement, en lieu d'avoir l'etTet de votre désir, vous gâterez tout et vous vous embarrasserez plus fort. » (Vie déuôte, IV, 2.)
243. Le moyen d'arriver à cette tranquillité, à cette possession de soi-même, paisible et douce, c'est de s'oublier et de regarder bien plus à Dieu qu'à soi; et quand le res^ard de l'âme se porte malgré elle sur elle-même, c'est d'accepter son abjection et de ne pas vouloir devancer l'action de la grâce. « D'examiner si voire cœur Lui plaît, il ne le faut pas faire, mais oui bien si son cœur vous plail; et si vous regardez son cœur, il sera impossible qu'il ne vous plaise, car c'est un cœur si doux, si suave, si condescendant, si amoureux des chétives créatures, pourvu qu'elles reconnaissent leur misère; si gracieux envers les misérables, si bon envers les pénitents ! Et qui n'aimerait ce cœur royal paternellement maternel
envers nous? » (Saint François de Sales, Lettre du 18 février 1618.)
« Vous vous occupez beaucoup trop de vousmême, écrivait à un séminariste le Vénérable Libermann , c'est une des choses qui vous sont un
grand obstacle pour triompher de vos défauts
Pourquoi vous mettre toujours en peine et vous troubler, parce que vous avez de la difficulté à vaincre vos défauts? C'est un pur org-ueil. Dieu ne demande pas précisément que vous les vainquiez, mais il veut que vous ayez le désir de les vaincre, et que vous y travailliez pour vous rendre agréable devant Lui. Travaillez-y doucement et paisiblement dans cette vue, et tenezvous tranquille; mettant ainsi toute votre confiance en Lui seul, vous souffrirez avec patience et tranquillité les défauts qu'il plaira à Dieu de vous laisser pour le moment. Si vous vous troublez et vous impatientez, cela vient de ce que vous voulez en être débarrassé pour d'autres raisons qui sont mauvaises : par exemple, pour être plus estimable et plus estimé, etc. Mais tant que vous vous impatienterez ainsi, vous ne les vaincrez pas. » {Lettre du 5 septembre 1837).
244. Les maîtres de la vie spirituelle sont unanimes à conseiller le mépris de ces petites inquié-
tudes; tous assurent qu'il serait nuisible d'y prêler attention : « Tâchez, mes filles, disait sainte Thérèse, de bien comprendre que Dieu ne s'arrête pas, comme vous le croyez, à des minuties, et ne laissez pas votre âme et votre esprit se resserrer par des inquiétudes qui pourraient vous faire perdre de grands biens. Ayant une intention droite, une volonté bien déterminée à ne pas offenser Dieu, dilatez votre âme; autrement, au lieu d'acquérir la sainteté, vous tomberiez dans beaucoup d'imperfections auxquelles le démon saurait bien vous pousser, et vous ne feriez, ni pour vous, ni pour les autres autant de bien que vous pourriez en faire. » {Chemin de la Perfection, ch. XLi, édit. Bouix, xlh.)
Saint François de Sales conseillait à sainte Chantai de lire ce passag-e des œuvres de la « Bienheureuse Mère Théièse : il vous aidera, lui disait-il, à bien entendre le mot que je vous ai dit souvent, qu'il ne faut point trop pointiller en l'exercice des vertus, qu'il y faut aller rondement, franchement, naïvement, à la vieille française, avec liberté, à la bonne foi, grosso modo; c'est que je crains l'esprit de contrainte et de mélancolie. » (Lettre écrite probablement en i6o5j.
En effet, le bon Saint, dans ses lettres, revient
DISCERNEMENT DES ESPKITS SgS
souvent sur ce sujet, et son insistance montre l'importance qu'il y attachait : « Mon troisième commandement est que vous fassiez comme les petits enfants : pendant qu'ils sentent leurs mères qui les tiennent par les manchettes, ils vont hardiriient et courent tout autour, et ne s'étonnent point des petites bricoles, que la faiblesse de leurs jambes leur fait faire : tandis ainsi que vous apercevrez que Dieu vous tient par la bonne volonté et résolution qu'il vous a donnée de Le servir, allez hardiment et ne vous étonnez point de ces petites secousses et choppements que vous ferez, et ne s'en faut fâcher, pourvu qu'à certains intervalles, vous vous jetiez entre ses bras et Le baisiez du baiser de la charité. Allez joyeusement et à cœur ouvert le plus tôt que vous pourrez; et, si vous n'allez pas toujours joyeusement, allez toujours courag-eusement et fidèlement. » [Lettre à une novice du i6 janvier i6i3j.
Surtout il ne voulait pas qu'on se laissât aller, après les chutes, à ces accès de découragement qui portent à tout briser, à tout abandonner. « Il ne faut pas ni rompre les cordes, ni quitter le luth, quand on s'aperçoit du désaccord; il faut prêter l'oreille pour voir d'où vient le détraquement, et doucement tendre la corde ou la relâcher, selon
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que l'art le requiert. » (A une Supérieure de la Visitation, édition Briday, t. VI, p. no.)
« Croyez-moi, Pliilotée, dit-il dans la Vie dévote, n. III, cil. 1X1, comme les remontrances d'un père, faites doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger, que non pas les colères et courroux, ainsi quand notre cœur aura fait quelque faute, si nous le reprenons avec des remontrances douces et tranquilles, ayant plus de compassion de lui que de passion contre lui, l'encourageant à l'amendement, la repentance qu'il en concevra entrera bien plus avant et le pénétrera mieux que ne ferait pas une repentance dépiteuse, ireuse et tempétueuse.
« Pour moi, si j'avais, par exemple, grande affection de ne point tomber au vice de la vanité, et que j'y fusse néanmoins tombé d'une grande chute, je ne voudrais pas reprendre mon cœur en cette sorte : N'es-tu pas misérable et abominable, qu'après tant de résolutions lu t'es laissé emporter à la vanité? Meurs de honte, ne lève plus les yeux au ciel, aveugle, impudent, traître et déloyal à ton Dieu, et semblables choses. Mais je voudrais le corriger raisonnablement et par voie de compassion : Or sus, mon pauvre cœur, vous voilà tombé dans la fosse, laquelle nous avions
tant résolu d'échapper. Ah ! relevons-nous, et qnittons-Ia pour jamais, réclamons la miséricorde de Dieu, et espérons en elle, qu'elle nous assistera pour désormais être plus ferme, et remettonsnous au chemin de l'humilité. Courag-e, soyons meshui sur nos gardes, Dieu nous aidera, nous ferons prou. Et voudrais sur cette repréhension bâtir une solide et ferme résolution de ne plus tomber en la faute, prenant les moyens convenables à cela, et mêmemenl l'avis de mon directeur. »
245. Tous ces conseils tendent au même but, ne jamais céder aux mouvements de la nature et ne suivre en toutes choses que l'impulsion de la grâce.
Ce sont les cœurs ardents surtout qui ont besoin sur ce point d'une direction ferme et constante : on retrouve l'empressement dans tout le détail de leur piété.
Ainsi, dans la pratique du recueillement, souvent ils se feront violence pour allier la présence sensible de Notre-Seigneur avec leurs occupations : ils se banderont la tête et se condamneront à un serrement de cœur et à une tension d'esprit excessive, au lieu de pratiquer un recueillement suave et paisible. De même s'ils éprouvent
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de l'aridilc dans leur oraison, ils feront des efforts inouïs pour tirer de leur cœur des actes affectifs, au lieu de se tenir simplement devant Dieu avec un amour tout intérieur et une disposition de profond anéantissement.
Il en est d'autres qui , dans leurs examens d« conscience, épluchent leur conduite avec un soin exagéré, dans la crainte qu'il ne leur échappe quelque chose. « Pour vos examens, écrivait à un séminariste le Vén. Libermann, le mieux, je crois, est de vous mettre tranquillement devant Dieu, attendant toute chose de Lui seul. Quand vous sentirez votre cœur bien paisible et bien uni à Dieu, commencez à ouvrir doucement les yeux intérieurs de votre âme sur vous-même, pour examiner en quoi vous avez péché. Je vous dis de les ouvrir doucement, car il ne faut pas que vous mettiez trop |de vivacité et trop d'avidité dans la recherche de vos fautes. »(Xe//re du 19 août 1835.)
Mais ce qui est plus fréquent encore et peut devenir sj^randement nuisible aux prog^rès spirituels, c'est l'ardeur naturelle, l'activité empressée que l'on apporte dans l'accomplissement des devoirs d'état. Comme lobjet en est louable, on n'est pas en garde contre ce défaut, et on s'expose à rejeter la conduite de l'Esprit de Dieu et à ne
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plus açir quiluinainement. En s'abandonnant au g-oùt qui; l'on éprouve pour des travaux auxquels on doit se livrer, on arrivera mètne à nég-liger d'autres devoirs tout aussi pressants, mais moins agréables.
246. Il est su !• toute cet te doctrine une remarque importante à faire : dans la première période d'une vie dévote, quand l'âme qui vient de s'engager résolument au service de Dieu ressent toutes les ardeurs d'une piété naissante, ces élans généreux et violents sont dans la marche ordinaire des choses ; il faut les diriger plutôt que les réprimer, vanter à cette âme novice la beauté, la sublimité de la vertu à laquelle elle se sent si vivement attirée, et lui inspirer un désir puissant et profond de l'acquérir.
Mais ce qui est violent ne dure pas. Quand l'âme sera complètement gagnée et solidement résolue, il faudra écarter d'elle la précipitation, le trouble, l'activité inquiète et empressée. « Votre grande mortification, écrivait à un Directeur de séminaire le ^'éllérable Libermann (1889. Lettre /(V7), doit être d'amortir et de moilérer la trop grande activité et vivacité de l'espi it et du cœur ; de viser en toutes choses à Dieu, mais doucement,
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suavement et paisiblement; de ne jamais admettre de mouvement violent qui Vous emporte, même ks mouvements de piété, qui doivent être amortis, adoucis, modérés, lorsqu'ils ont un caraclère de violence et d'impétuosité d'esprit. Il ne faut jamais suivre un mouvement intérieur qui ne laisse pas votre esprit en repos devant Dieu, qui ne vous atlire et ne vous unit pas uniquement et paisiblement à Dieu... Dieu atlire vivement mais toujours en toute paix. »
Si le dirigé porte jusque dans ses prières et ses oraisons cette impétuosité excessive, il faut l'engag^er à s'y comporter avec plus de tranquillité et de paix. « Il faut lâcher avec douceur de réprimer la violence de ces élans, dit sainte Thérèse, et faire peu à peu rentrer l'âme dans le calme, de même qu'on apaise les pleurs des enfants en leur donnant à boire. La raison doit tenir la bride pour modérer ces mouvements impétueux, dans la crainte qu'il ne s'y mêle de l'imperfection et qu'ils ne soient en grande partie l'oiwrage des sens et de la nature. Ainsi, il faut calmer l'âme comme le petit enfant, par une caresse d'amour, et la porter à aimer Dieu d'une manière suave, non avec une impétueuse violence. Cette âme doit s'appliquer à recueillir son amour au dedans
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d'elle-même, sans le laisser se répandre au dehors comme un vase qui bout trop fort et déborde de tous côtés, parce qu'on a jeté au feu du bois sans discrétion. » (Vie, ch. xxix.)
247. De cette activité inquiète de la nature naîl, souvent encore, un autre mal : c'est le désir d'être ailleurs que là où Dieu nous veut, de chercher la perfection en dehors des voies où Dieu nous a placés. «C'est le mal des maux, disait saint François de Sales, entre ceux qui ont des bonnes volontés, qu'ils veulent toujours être ce qu'ils ne peuvent pas être, et ne veulent pas être ce qu'ils peuvent être. » {Lettre à une religieuse, 3 avril 1606.J
248. Tel est donc l'empressement, défaut très commun chez les âmes ardentes. « J'ai été malade de cette maladie », écrivait saint François de Sales à sainte Chantai (Lettre du 21 novembre i6o4), et on voit qu'au début de sa direction cet admirable Saint regardait comme l'un de ses principaux devoirs de prémunir l'âme généreuse de sa pénitente contre cette activité naturelle et imparfaite. En effet, moins on laissera la nature agir, plus seront puissantes les opérations de la grâce.
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§ 3, Les scrupules
249. Il y a une crainte d'offenser Dieu inspirée par la grâce ; mais à côté se place souvent, chez les âmes pusillanimes ou d'un jugement défectueux, une peur excessive et déraisonnable, qui voit le mal où il n'est pas et qui produit les angoisses les plus douloureuses. Celte lendance au scrupule est une disposition déplorable ; elle peut être grandement funeste. Les scrupules détournent de la prière, dégoûtent de l'oraison, éloignent des sacrements, affaiblissent la confiance en Dieu, enlèvent toute force et toute énergie; enfin, par les ténèbres, les troubles qu'ils suscitent, et surtout par le découragement qu'ils produisent, ils font plus qu'empêcher tout progrès, ils engendrent bien des fautes et amènent insensiblement la ruine de la piété '.
Les scrupuleux ne se rendent pas assez compte des dangers qui les menacent ; il faut les éclairer, afin que, désireux d'obtenir une grande liberté de cœur, ils la demandent à Dieu par des prières ferventes, et qu'ils fassent des efforts sincères pour se corriger de leur malheureuse inclination.
* C'est ce qui arriva notamment à Luther. Dans sa jeunesse religieuse il était en proie à de grands scrupules.
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25o. Après la prière, le remède le meilleur, ou pliilôl l'unique — nous traduisons saint Liçuori — c'est l'obéissance. Avant tout, continue le saint Docteur (Praxis confessoni, n° 95), que le directeur persuade bien ses pénitents scrupuleux de ces deux vérités, qu'ils n'ont rien à craindre en obéissant, et qu'ils ont tout à craindre s'ils n'obéissent pas. Il leur rappellera souvent le mot de Jésns-Christ : Qui vos audit, me audit. « Qui vous écoule m'écoute. » Il leur remontrera l'insulte qu'ils font à Dieu, se défiant de sa parole, doutant de sa bonté et violant ses recommandations. Il leur allèg'uera l'autorité de tous les Docteurs et de tous les Saints. Saint Lignori cite à ce sujet saint Bernard, saint Antonin , saint François de Sales, saint Philippe de Néri, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint Ig-nace, etc. Tous rappellent que jamais l'âme obéissante n'a péri et que la désobéissance en cette matière peut entraîner les plus g^rands maux, empêchant tout progrès, ruinant toute dévotion et conduisant au désespoir et même à la damnation. Il se montrera très doux quand ils auront été obéissants, très sévère en cas d'insoumission. (Id. Theolog. mon. L. I, n° 16.) Et l'obéissance qu'il faut exig-er est une obéissance aveugle : « Point de raisonne-
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ment, leur dira-l-il ; votre imagination est une folle ; on ne raisonne pas avec les fous. Par ailleurs, le démon met en œuvre toutes ses ruses pour embarrasser votre pauvre esprit ; il vous éblouit par toutes les raisons plus ou moins spécieuses qu'il vous présente; il vous embrouille à plaisir, puis il se rit de vous, quand il voit que vous l'avez écouté et que vous l'avez cru. »
Ainsi, le scrupuleux ne doit pas disputer avec son imagination, ni chercher à résoudre les difficultés qui se présentent en fouie à son esprit, à peser les objections aux décisions données ; il doit se contenter de faire des actes de foi brefs, fermes, répétés, aux vérités qui lui ont été exposées par son confesseur : Dieu est un Père d'une bonté infinie ; Il ne punit pas les pensées involontaires ; Il récompense, au contraire, ceux à qui ces pensées déplaisent ; Il a institué la confession pour le repos des âmes et non pour leur torture ; son Eglise enseigne formellement qu'une simple confession faite de bonne foi suffit pour effacer les péchés les plus graves, même si le pénitent a oublié de les accuser.
S'appuyant sur ces principes, le confesseur défendra de revenir sur le passé sans permission formelle de sa part. Il vaut mieux, enseigne saint
DISCEKNEMENT DES ESPRITS 4o5.
Li-uori, manquer à l'intégrilé de la confession que de s'enfoncer dans le scrupule. Il ordonnera de chasser impitoyablement, comme on chasse des pensées obscènes, tous les troubles, inquiétudes et découra^-ements qui envahissent l'esprit, de n'en tenir nul compte dans la pratique, de ne jamais, par exemple, se priver de la communion, à moins que l'on puisse jurer devant Dieu que l'on est coupable de péché mortel.
Il interdira toute réflexion de nature à entretenir les angoisses de l'esprit, même ces pensées de l'enfer, du jugement de Dieu, pensées excellentes en elles-mêmes, mais nuisibles aux scrupuleux. Ceux-ci ne devront méditer que la bonté de Dieu, sa miséricorde infinie, l'amour incompréhensible du Cœur de Jésus, le désir brûlant qu'il a de sauver les âmes; la puissance de Marie, la tendresse de cette bonne Mère pour les pécheurs, etc. Enfin, il recommandera d'être gai, affable, aimable avec chacun, de ne rien laisser paraître de sa mélancolie. « Gardez-vous des empressements, des mélancolies et des scrupules. Vous ne voudriez, pour rien au monde, offenser Dieu; c'est bien asses pour vivre joyeuse. » {Lettre de saint François de Sales à sainte Chantai, 24 juin i6o4-)
4o6 L)IKi:CTION l)i:S A.MKS PIEUSES
25 r . Le directeur rendra à ses pénitents scrupuleux le plus grand service en les oblig-eant, malg-ré leurs sottes inquiétudes, à communier sans être absous. Ils obéissent, en effet, à un sentiment égoïste et nullement au désir de plaire à Dieu, quand ils réclament avec instance l'absolution ; ils espèrent par là voir finir leurs troubles, €t dans leur lâcheté ils aiment mieux obtenir ainsi la fin de leurs tourments que de faire, coûte que coûte, acte d'obéissance. Quand, au contraire, par soumission anx décisions de leur directeur, ils foulent aux pieds leurs angoisses, alors ils pratiquent excellemment, quoique sans goût et sans consolation, la foi, la confiance en Dieu, l'amour. La foi leur dit que Dieu leur parle par la bouche de leur directeur, ils font donc acte de foi en obéissant; ils font acte de confiance en s'appuyant sur la bonté et la miséricorde divine ; enfin et surtout ils font acte d'amour : « J'obéirai, disent-ils, à quelque prix que ce soit, puisque mon obéissance ravit le cœtir de mon Dieu, Je souffrirai sans doute, j'endurerai de vraies tortures, mais Dieu sera content, et cela me suffit. » Par ces victoires péniblement achetées, ils obtiennent des grâces fort précieuses ; ils maîtrisent peu à peu leur imagination et ils acquièrent à la longue
la paix de rânie. Dieu, qui excelle à tirer le bien du mal, fera servir à leur plus grand bien celle dure épreuve ; la paix quils auront conquise sera profonde et durable, et ils serviront Dieu avec une humilité plus profonde et une confiance absolue.
Article III. — Mauoues de l'inspiration