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CHAPITRE III A quelles âmes convient l'oraison affective

288. L'oraison affective convient surtout dans la vie illuminative. Néanmoins elle peut être conseillée utilement à certaines personnes non encore sorties de la voie purgative, plus disposées à converser avec Notre-Seig-neur qu'à réfléchir sur des sujets abstraits. Saint Vincent de Paul voulait que les malades fissent l'oraison en se tenant doucement en la présence de Dieu, et en formant des actes réitérés de résignation, de conformité à la volonté divine, de contrition de leurs péchés, de patience, de confiance en la divine bonté, de remerciement de ses bienfaits, d'amour de Dieu et autres semblables; c'était à son avis le seul mode d'oraison qui convînt à leur état. Il y a beaucoup de chrétiens qui ne voudraient pas s'astreindre à la méditation proprement dite et qui accepteraient ce genre d'oraison.

289. Ecoutons à ce sujet les conseils que sainte Thérèse donnait à ses filles : « Avant de commencer votre prière, vous devez d'abord examiner votre conscience, puis dire le Conjiteor. Cela fait, tâchez incontinent, mes Filles, puisque vous êtes seules, de trouver une compagnie. Mais quelle compagnie préférable à celle du divin Maître, qui Lui-même vous a enseigné l'oraison que vous allez dire? Représentez-vous cet adorable Sauveur à côté de vous, et considérez avec quel amour, avec quelle humilité II daigne nous instruire. Croyez-m'en, aussi longtemps que vous le pourrez, demeurez dans la compagnie d'un si excellent ami. Si vous prenez l'habitude de vous tenir en sa présence, et s'il voit que vous le faites par un désir continuel de Lui plaire, vous ne pourrez plus, comme on dit, l'éloigner de vous.

« 0 mes Sœurs, vous qui ne pouvez discourir beaucoup avec l'entendement, ni vous occuper d'un sujet sans éprouver d'importunes distractions, prenez, prenez, je vous en conjure, la salutaire habitude que je vous propose. Je sais que vous le pouvez, je le sais par ma propre expérience, car pendant plusieurs années j'ai gémi de ne pouvoir fixer mon esprit sur une vérité durant le temps de l'oraison. Cette peine est très grande,

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je l'avoue, mais si nous supplions avec humilité Notre-Seigneur de la faire cesser, croyez qu'il exaucera nos vœux; dans sa bonté infinie, Il ne pourra se résoudre à nous laisser ainsi seules, et Il voudra nous tenir compagnie. Si nous ne pouvons acquérir ce bonheur en un an, travaillons pendant plusieurs, et ne regrettons pas un temps si bien employé. Je le répète, il est en notre pouvoir de nous accoutumer à marcher en présence de Notre-Seigneur ; faisons de généreux efforts, et nous aurons enfin la consolation de jouir de la compagnie de ce véritable maître de nos âmes.

« Ne pensez pas néanmoins que je vous demande de longues méditations sur ce divin Sauveur, ni beaucoup de raisonnements, ni de grandes et subtiles considérations : portez seulement sur Lui vos regards. Si vous ne pouvez faire davantage, tenez du moins pendant quelques instants les yeux de votre âme fixés sur cet adorable Epoux... Jamais II ne détourne de vous ses regards. Malgré tant d'indignités dont vous vous êtes rendues coupables envers Lui , Il n'a pas cessé un seul instant de vous suivre de ses yeux ; et vous croiriez faire un grand effort si, détournant les vôtres des choses extérieures, vous les fixiez quelques moments sur Celui qui vous a tant

aimées ! . . . Etes-vous dans la joie, considérez-Le ressuscité, sa seule vue au sortir du sépulcre vous fera tressaillir d'allég"resse. Quel éclat! quelle beauté! quelle majesté! quel triomphe!. . . Etesvous dans les tribulations ou dans les tristesses, suivez-Le au jardin de Gethsémani ; considérez dans quel océan d'affliction son âme doit être plong-ée, puisque, étant non seulement patient, mais la patience même, Il ne laisse pas de faire connaître sa peine et de s'en plaindre. Ou bien encore considérez-Le atttaché à la colonne, devenu l'homme de douleurs, toutes ses chairs mises en lambeaux, endurant ce supplice par l'excès de l'amour qu'il vous porte, persécuté des uns, couvert de crachats par les autres, renoncé et abandonné par ses amis, n'ayant personne qui prenne sa défense, transi de froid et réduit à une si grande solitude que vous pouvez, seule et sans témoins, venir confondre vos peines avec les siennes, et vous consoler l'un l'autre. Ou bien enfin, représentez-vous cet adorable Sauveur chargé de sa croix et montant au Calvaire, sans que les bourreaux Lui donnent même le temps de respirer. Il tournera vers vous ses yeux remplis de larmes; mais dans ce regard quelle divine beauté et quelle tendre compassion ! . . .

« Votre cœur s'attendrit-il en voyant dans cet état le divin Epoux de vos âmes, et non contentes de Le regarder, vous sentez-vous intérieurement pressées de vous entretenir avec Lui, faites-le; mais alors loin de vous tout lang-age étudié, n'employez que des paroles simples et dictées par votre cœur; elles sont du plus grand prix à ses yeux. . .

« Un moyen qui vous aidera à vous tenir en la présence de Notre-Seigneur, c'est d'avoir une image de cet adorable Maître qui soit selon votre goût : ne vous contentez pas de la porter sur vous sans jamais la regarder; mais ayez-la habituellement sous les yeux, afin que sa vue vous excite à vous entretenir souvent avec votre Epoux. Luimême, n'en doutez pas, mettra dans vos cœurs ce que vous devrez Lui dire. Vous n'éprouvez pas d'embarras lorsque vous parlez à ses créatures; pourquoi les parolesdevraient-elles vous manquer en vous entretenant avec votre Dieu. Ne craignez point que cela vous arrive; pour moi, du moins ^ je le regarde comme impossible, si vous avez l'habitude de ces colloques avec Notre-Seigneur. Sans cette habitude, rien d'étonnant à ce que les paroles vous manquent; car le défaut de rapports avec une personne fait qu'on éprouve je ne sais quel malaise avec elle, et qu'on ne sait comment

lui parler. » {Chemin de la perfection, ch. xxvii, traduction Bouix.)

290. On peut donc atteindre l'oraison affective sans passer par l'oraison de discours. « Quoique l'oraison de méditation mène peu à peu à l'oraison d'affection, cela n'empêche pas que beaucoup d'âmes commencent par celle-ci et ne peuvent jamais s'appliquer à la méditation. » (Libermann, De l'Or, d'affection. — Écrits, p. i49-)

On a fait oraison pendant de longs siècles, avant de se livrer méthodiquement à la méditation comme on fait de nos jours. Bien plus, les règles des ordres religieux les plus fervents ne paraissaient pas considérer l'oraison comme un exercice à part. La vie des moines, partagée entre le chant des psaumes, le travail manuel ou l'étude, n'en était pas moins une vie toute d'union à Dieu, toute d'oraison, mais d'oraison affective ou contemplative. Quant aux considérations et aux motifs de foi, qui poussent à la pratique de la vertu et soutiennent la bonne volonté, s'ils ne les approfondissaient pas dans la méditation discursive, ils les trouvaient cependant dans les lectures de piété, celles surtout de l'Écriture Sainte et des Pères, dans les conférences et dans les sermons. Ainsi l'histoire montre non moins que l'autorité

des Maîtres que l'on peut, en certains cas, s'appliquer à l'oraison affective sans être passé par la méditation.

Habituellement, toutefois, il vaut mieux suivre le chemin battu, et commencer par méditer et approfondir les vérités fondamentales; il sera -donc sage, au début de la vie spirituelle, de s'en tenir à la méthode de méditation , et de n'entrer dans l'oraison affective que quand l'àme, profondément convaincue et gagnée à l'amour de Dieu, a plus de facilité à s'entretenir avec Lui et à Lui exprimer ses demandes.

291 . Quand l'oraison peut se faire de la sorte affectueusement, elle est très douce, c'est le commencement des faveurs divines. Aussi l'âme y devient désormais bien plus fidèle, car elle s'y délecte et volontiers elle redirait le mot de sainte Chantai mourante : « Le vrai bonheur de cette vie c'est de faire oraison. » Il est bon cependant de lui faire comprendre que son genre d'oraison n'est pas le plus élevé. Les âmes qui éprouvent les ardeurs de l'oraison affective, qui se livrent à de suaves et amoureux épanchements, facilement s'imaginent qu'il n'est pas de plus parfaite manière de prier. Dans cette fausse persuasion, elles sont exposées à s'estimer plus avancées

qu'elles ne le sont réellement, à mépriser celles qui se plaig^nent de leur impuissance. Plus tard, quand l'heure sera venue d'entrer dans une voie nouvelle où la nature est moins active, et laisse le champ plus libre à l'opération divine, ces âmes croyant qu'elles sont moins méritantes, quand elles sont plus calmes, seraient tentées de s'ag"iter et de mettre obstacle aux grâces les plus précieuses.

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