‹ Les degrés de la vie spirituelle (volume 3)Chapitre 60 sur 69 · PROGRÈS DE L'AME FERVENTE · texte numérisé non relu

PROGRÈS DE L'AME FERVENTE

moins facile, à savoir par une fidélité constante aux devoirs de leur état et par l'acceptation généreuse des sacrifices que ces devoirs leur imposent. Si de celte façon ils se forment à ne jamais agir par amour-propre, mais purement par obéissance à Dieu, même quand ils sont privés de ces suavités spirituelles qui soutiennent si puisamment les âmes pieuses, s'ils s'oublient constamment euxmêmes pour mieux se dévouer au service de Dieu et du prochain, ils s'affermissent dans la pratique <lu renoncement et deviennent fort méritants.

Il en est d'autres, dans le monde surtout , qui s'adonnent encore moins à l'oraison proprement dite, mais que la Providence fait passer par de dures et continuelles épreuves; leur vie n'est qu'une suite d'amertumes, de déceptions, de contradictions et d'ennuis. Tout profite aux cœurs généreux; ceux-ci par leur soumission, leur confiance en Dieu, que ces coups n'ébranlent pas, par leurs prières qui deviennent plus fréquentes à mesure que les épreuves se multiplient — leur recours à Dieu étant alors pour ainsi dire continuel — s'élèvent à un haut degré d'amour et sont véritablement fervents.

322. Enfin Dieu conduit encore à cette disposition de ferveur des âmes pieuses mais impar-

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faites, en les laissant assaillir par de rudes tentations, qu'elles combattent vaillamment, et qui les forcent à se dépouiller d'elles-mêmes.

« J'ai vu, dit le Vén. Libermann, beaucoup de jeunes gens dans ces crises plus ou moins fortes : c'est un état d'épreuve par lequel Dieu fait passer bien des âmes qu'il veut employer à son service, pour les consolider et se les attacher invariablement. Eh ! bien, pas un seul de ceux chez lesquels l'épreuve s'est portée sur plusieurs points, sans se concentrer sur une passion entre les plus dangereuses, pas un seul n'a abandonné le service de Dieu ; tous ont tiré un profit considérable delà tentation. Parmi ceux quej'ai vus, en moindre nombre, chez lesquels l'épreuve a pris une tournure de concentration, et s'est portée comme centre et point de départ sur une passion importante, je ne vois en ce moment qu'un seul qui ait échappé à la grâce du bon Dieu et manqué sa vocation. Tant il est vrai que ces épreuves sont, généralement et presque universellement, faites pour la sanctification des âmes. » (Lettre du i6 juin i85o, citée par le card. Pitra. Vie du V. Libermann.) — Il est vrai que les conseils et les prières d'un tel directeur devaient fortement aider ces âmes à rester dans la bonne voie.

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« Une fois, dit encore le Vénérable Père, j'ai vu un caractère d'orgueil dans cette épreuve. J'avoue que j'eus des inquiétudes extrêmes, parce que je n'avais pas alors assez d'expérience des choses de Dieu : il y a de cela quinze à dix-huit ans. Celui qui fut ainsi éprouvé est devenu un excellent prêtre, qui persévère dans la piété et la ferveur, parvenu même à une g^rande humilité, quoiqu'il se soit toujours trouvé dans des circonstances qui favorisaient l'orgueil ». (Lettre du 4 mai i85i, citée par le cardinal Pitra. Vie du V. Libermann.)

323. En résumé, telles sont les voies par lesquelles Dieu amène une âme au désir de se donner toute à Lui et, après l'avoir conduite jusque-là, l'affermit dans cette excellente disposition : oraisons affectives ardentes, pratique généreuse de devoirs pénibles, tribulations, tentations. Le plus souvent ces divers moyens se combinent et se prêtent un mutuel appui, ou encore ils alternent et, agissant successivement dans le même sens, ils procurent aux âmes fidèles un grand progrès, comme il nous reste à le montrer.

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I 2. Comment les âmes s'affermissent dans le renoncement. Les deux phases de la ferveur : ferveur sensible, ferveur acquise. La nuit des sens. La pure foi.

824. Que le lecteur nous permette de revenir un instant sur nos pas et de rappeler quelques principes qui trouvent encore ici leur application. Quand l'âme, avons-nous dit, s'adonne sérieusement au service de Dieu et qu'elle y apporte une réelle bonne volonté, elle est bienlôt fortement encouragée à l'amour des vertus chrétiennes par les grâces qu'elle reçoit, g^râces qui, agissant sur ses sens et son imagination, touchent puissamment et suavement son cœur, ou qui présentent à son esprit des motifs si clairs, des raisonnements si convaincants, qu'elle ne peut pas, pour ainsi dire, s'y montrer rebelle.

Après une période dont la longueur varie, il s'opère une transformation dans les opérations de la grâce : la sensibilité sémousse, les émotions sont moins douces et moins fréquentes ; les motifs de s'appliquer au service de Dieu, qui jadis saisissaient vivement, ne causent plus une aussi forte impression.

Si l'âme, en ce moment, n'est pas encore parvenue à la ferveur, si elle n'a pas conçu la résolution généreuse de se renoncer en tout, de mourir

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entièrement à elle-même, elle reste comme fixée dans l'état de simple piété, tel que nous l'avons dépeint ; privée, en partie du moins, des g^râces sensibles qui la soutenaient, ses progrès sont sinon complètement arrêtés, du moins ralentis ^

320. Mais il arrive souvent que l'âme, au moment où se produit cette transformation, est déjà entrée dans la ferveur et le désir du parfait renoncement; cette crise alors sert à l'affermir. Aux sentiments affectifs violents succède une disposition plus calme, mais aussi plus solide et non moins énergique, la ferveur de volonté remplace la ferveur sensible et la contemplation, qui avait pu, jusque-là, se montrer par intervalles, peut devenir plus fréquente.

Chez certaines personnes cette transformation salutaire se remarque à peine; elles acceptent avec tant de résig-nation la soustraction des douceurs sensibles, elles sont si soumises à la volonté

^ Il lui reste un moyen de s'élever plus haut : qu'elle vive dans le recueillement et qu'elle s'applique de tout coeur à se mortifier (V. supra n'^s igQ et 2o4) ; la mortification, attirant sur elle de nouvelles grâces, lui fera enfin comprendre tout le prix de la parfaite abnégation ; elle s'efforcera sérieusement d'y atteindre. Il peut se faire aussi que la Providence lui ménaEi'e de dures tribulations qui, courag-eusement supportées, lui donnent un nouvel élan vers la vie parfaite.

divine qu'elles ne songent pas à s'en plaindre. Du reste, Dieu peut leur éparg^ner ce qu'il y a de plus pénible dans celle épreuve. Mais le plus souvent la crise est douloureuse. « Quand le Seiçneur, dit saint Jean de la Croix, sèvre ces âmes des tendresses sensibles, Il les jette dans des aridités et des ténèbres intérieures afin de les délivrer de toutes leurs imperfections et de leurs coûts enfantins, et de leur faire acquérir les vertus par un moyen tout différent.

« Il les environne de ténèbres si épaisses qu'ils ne savent plus de quel côté s'orienter, malgré les efforts de leur imagination et de leurs raisonnements. Incapable de méditer comme autrefois, leur sens intérieur est abîmé dans cette nuit et abandonné à la sécheresse. Non seulement ils ne trouvent plus ni jouissance ni saveur dans les exercices et les œuvres de piété, où ils avaient coutume de tant se délecter, mais en outre ils sont plongés dans des torrents d'amertume. C'est que Dieu, les voyant un peu grandis, les sèvre du lait de ses douceurs, à dessein de les fortifier et de les faire sortir de leurs langes ; Il les descend dans ses bras et les met sur leurs pieds pour leur apprendre à marcher, ce qui paraît bien

étrang-e à ceux qui se complaisaient dans le système contraire. » (Nuit obscure, I, 8.)

326. Ce qui rend souvent cette crise, cette nuit des sens, comme l'appelle Saint Jean de la Croix, plus douloureuse encore, c'est que non seulement l'âme doit s'y détacher des douceurs sensibles qui lui tiennent tant à cœur, mais en outre acquérir une plus juste connaissance d'elle-même, et il faut pour cela qu'elle subisse des humiliations intérieures fort pénibles.

« Le grand secret de la conduite de Dieu sur une âme qu'il veut sanctifier, dit le P. Grou, c'est de lui ôter toute espèce de confiance en elle-même et, pour cela, de la livrer à toute sa misère. Il n'a qu'à retirer sa grâce sensible, qu'à laisser l'âme à elle-même, qu'à l'exposer à la plus légère tentation. Bientôt elle sent du dégoût, de la répugnance ; elle voit partout des obstacles et des difficultés, elle succombe dans les plus petites occasions; un regard, un geste, une parole la déconcertent, elle qui se croyait supérieure aux plus grands dangers. Elle passe à l'extrémité opposée : elle craint tout, elle désespère de tout, elle pense qu'elle ne pourra jamais se vaincre en rien; elle est tentée de tout abandonner. Et, en

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effet, elle renoncerait à tout si Dieu ne venait bien vite à son secours.

« Dieu continue cette conduite à l'égard de l'âme j usqu'à ce que, par des expériences réitérées,, il l'ait bien convaincue de son néant, de son incapacité à tout bien et de la nécessité où elle est de ne s'appuyer que sur Lui seul. A cela servent les tentations où elle se voit cent fois prête à succomber, et où Dieu la soutient lorsqu'elle ne voit plus de ressource; la révolte des passions qu'on croyait éteintes, et qui se soulèvent avec une violence extrême, jusqu'à obscurcir la raison et mettre l'âme à deux doigts de sa perte ; des fautes de fragilité de toute espèce, dans lesquelles Dieu laisse exprès tomber l'âme pour l'humilier; des dégoûts, des difficultés étranges dans la pratique' de la vertu , de fortes répugnances pour l'oraison et pour les autres exercices de piété, en un mot \e\ sentiment vif et profond de la malignité de la] nature et de son aversion pour le bien. Dieu emploie tous ces moyens pour anéantir l'âme à] ses propres yeux, pour lui inspirer de la haine el de l'horreur pour elle-même, pour la convaincri qu'il n'est pas de crime si horrible dont elle ni soit capable, pas la moindre bonne action, pas 1(| moindre effort, pas le moindre désir ni la moindre

bonne pensée qu'elle puisse produire d'elle-même. » (Manuel des âmes intérieures, p. 89. )

Il arrive même quelquefois que l'âme « est assaillie par l'esprit blasphémateur; toutes ses pensées sont traversées par d'affreux blasphèmes suggérés à l'imagination avec tant de violence que parfois même sa bouche semble les proférer, ce qui est pour elle un indicible tourment ». [Nuit obscure, I, i4.)

827. Ceux qui subissent ces tentations si vives s'en étonnent et en sont parfois tout déconcertés; ils seraient moins surpris s'ils comprennaient que très souvent la tentation est un châtiment autant qu'une épreuve. Per quœ quis peccat, per hœc et torquetur (Sagesse, xi-17) : on est puni par où l'on a péché. Vous gémissez des assauts que vous livre le démon de la colère, de la jalousie, de la haine, mais ne vous êtes-vous point exposé à ses coups en négligeant la pratique de l'humilité, de la douceur, de la charité fraternelle? N'avez-vous pas, plus d'une fois, en cédant aux suggestions du tentateur, augmenté son pouvoir? Chaque victoire que vous remportez accroît vos forces, car elle attire sur vous des grâces plus puissantes, elle affaiblit vos mauvaises tendances et affermit votre volonté ; mais chacune de vos

défaites donne à votre ennemi un avantage contre vous. L'armée qui assiège une place forte devient plus redoutable à chaque redoute qu'elle emporte, à chaque fort dont elle s'empare, et les assiég"és ont plus de peine à repousser l'ennemi, tant qu'ils n'ont pas reconquis, au prix de durs sacrifices, tout le terrain perdu.

Les tentations doivent être pour les âmes fidèles une leçon qui leur rappelle avec quel soin elles doivent veiller sur elles-mêmes et éviter les occasions de péché. Elles sont aussi un moyen d'expiation, une facilité offerte aux âmes par la miséricorde de Dieu de payer leur dette à son infinie justice ; c'est par là même un moyen très efficace de purification, Dieu punit en père, et quiconque veut profiter du châtiment devient meilleur et plus saint.

Les tentations, les révoltes de la nature, les peines et tribulations ne constituent pas cependant la purification des sens ; ce sont des circonstances accessoires qui l'accompag-nent assez ordinairement et la rendent plus complète.

328. Considérée en elle-même, la purification, la nuit des sens consiste dans une suite d'aridités qui prive Pâme, sans faute de sa part, des consolations qu'elle éprouvait auparavant j lui rend

très difficile et comme impossible l'exercice de la méditation, et lui fait même ressentir un profond dégoût des choses de ce monde. Nous disons : sans faute de sa part, parce que la sécheresse peut être causée par des actes coupables, par le relâchement dans le service de Dieu, par des attaches déréglées entretenues volontairement et qui arrêtent tout élan vers le bien. Si tel en était le principe, on ferait cesser l'aridité en revenant généreusement à la pratique des vertus chrétiennes, et spécialement au recueillement et à la mortification. Mais si la sécheresse ne tient à aucune cause semblable , si elle n' enlève pas la pensée fréquente de Dieu et le désir sincère et constant de Lui demeurer fidèle en toutes choses, si elle est accompagnée d'une vive anxiété provenant de ce qu'on ne peut servir Dieu et l'aimer comme on voudrait, il ne faut voir en celte aridité et cette impuissance qu'une épreuve toute providentielle.

C'est en effet Dieu qui agit. Il veut affermir l'âme, la dégager des facultés sensibles et la forcer à entrer dans ce qu'on a appelé la vie de pure foi ou de foi nue. La grâce alors prend une nouvelle forme; elle affecte directement non plus la partie inférieure de l'âme où se trouvent les facultés

sensibles, ni même la partie supérieure où s'exercent les raisonnements, mais la partie suprême où s'opèrent ces intuitions de rinlelligence, qui voit la vérité d'un simple coup d'œil sans raisonnements longuement déduits. Alors les consolations sensibles faisant défaut, les longs raisonnements étant devenus pénibles, la foi seule opère; seul le simple souvenir des vérités quelle enseigne soutient l'âme, l'éclairé et dirige sa conduite. L'âme croit à la bonté, à l'amour de son Dieu , non plus parce qu'elle en touche du doigt les preuves, parce que les consolations intimes, les opérations douces et fortes de la grâce lui révèlent cette bonté et cet amour, mais uniquement parce que Dieu l'a dit. L'oraison lui devient pénible, mais elle y persévère pour rester fidèle à Dieu. Son état ne change pas en dehors de l'oraison : dans tout ce qu'elle fait, elle s'appuie sur la pure foi et agit par la seule volonté, sans raisonnement et sans goût, dès que le devoir se manifeste, et cela même dans les actes imprévus qui ne sont pas facilités par des habitudes précédemment contractées ^

* On rencontre bien, il est vrai, chez les chrétiens moins avancés (3e degré), de ces actes rapides de renoncemeni, victoires remportées sans combat sur la nature, même pour

Dès qu'une âme a commencé sérieusement à mener celte vie de pure foi, si elle n'a pas encore atteint les sommets de la vertu, elle est du moins entrée dans ce que nous avons nommé la ferveur de volonté, qui succède à la ferveur sensible.

829. De là il ne faudrait pas conclure que ces chrétiens, quand ils auront acquis cette ferveur spirituelle, seront complètement sortis de la voie sensible. Ils ne seront pas sans éprouver, de temps à autre, ces émotions suaves et fortes que nous avons décrites au début du troisième livre; ainsi il se présentera à leur esprit des considérations qui les frapperont, certaines lectures les toucheront vivement, ou encore des cérémonies, dont ils seront témoins, leur causeront de salutaires impressions; leurs exercices de piété, l'oraison, la sainte communion, seront parfois pour eux la source de douces consolations; Dieu se servira par intervalles de ces grâces sensibles pour ranimer leurs bonnes dispositions. Mais ces consolations ne sont pas, à beaucoup près, aussi continues qu'au début, et c'est en partie ce qui explique les alternes œuvres auxquelles on pourrait manquer sans péché; mais alors cette promptitude dans le renoncement s'explique, ou par le secours des grâces sensibles, ou par les habitudes prises.

natives de hausse et de baisse qu'on remarque dans leur piété : ainsi une retraite de plusieurs jours réchauffera leur ardeur; au contraire, l'absence de secours spirituels leur sera fort nuisible. Cependant, ce que nous avons dit reste vrai : ces âmes, en dehors de ces ferveurs sensibles, gardent en elles comme une ferveur acquise, qui est dans la volonté et qui leur permet de pratiquer bien des actes d'abnégation sans goût et sans attrait.

I 3. Comment et pourquoi bien des âmes ne s'élèvent pas plus haut dans la vie spirituelle

33o. Cet état est-il donc la perfection ? Non, car auprès de ces actes généreux d'abnégation qui, selon nous, dépassent le niveau de la simple piété, il reste encore de ces attaches imparfaites dont nous avons parlé plus haut. (Gh. i, | 4-)

La purification des sens bien supportée devrait, à la vérité, briser tous ces liens et conduire l'âme jusqu'à la vie unitive. Ceux que Dieu veut y amener et qui sont tout à fait fidèles à la grâce y parviennent en effet, mais beaucoup ne se dégagent qu'en partie de leurs attaches ; ils restent au-dessus de la piété commune sans parvenir à l'état des parfaits.

Ecoutons saint Jean de la Croix :

« Quant à la limite du temps fixé à cette pénitence et à ce jeûne spirituel (la purification des sens), elle est incertaine; tous ne sont pas soumis aux mêmes épreuves et ne subissent pas les mêmes tentations. Ceci dépend entièrement de la volonté du Tout-Puissant, du plus ou moins d'imperfections à déraciner, et aussi du degré d'amour auquel Dieu veut faire parvenir les âmes. Donc, l'intensité des humiliations et leur durée seront proportionnées à ses adorables desseins.

« Les âmes fortes dans la souffrance sont purifiées d'une manière plus intense et plus rapide.

« Les faibles sont retenues très longtemps dans cette nuit, où elles sont soumises à de lég^ères tentations, entremêlées de quelques douceurs sensibles, afin qu'elles ne perdent point courage et ne retournent point en arrière. Aussi ne parviennent-elles que tardivement y en cette vie, à la pureté parfaite, et quelques-unes mêmes ne r atteignent jamais. Elles ne sont ni tout à fait établies dans cette nuit, ni complètement hors d'elle. Bien qu elles ne dépassent pas cet état intermédiaire, Dieu, pour les maintenir dans l'humilité et dans la connaissance d'elles-mêmes, les exerce à certains jours par des sécheresses et

des tentations, tout en les encourag-eant de temps à autre par des consolations, de peur de les voir recourir de nouveau aux joies du monde.

« Avec d'autres âmes plus lang-uissanles encore, Dieu semble s'absenter, paraître et disparaître tour à tour, pour les exciter à son amour, parce que, sans ces alternatives, elles n'apprendraient jamais à Le chercher. Quant aux âmes généreuses qui arriveront un jour à cet heureux et sublime état de l'union d'amour, si rapidement que Dieu les conduise, elles n'en demeurent pas moins un temps assez long au milieu des sécheresses, comme l'expérience peut nous en convaincre. » {Nuit obscure, 1. I, ch. xiv.)

33 1 . Les âmes peuvent donc être déjà en partie dégagées des ferveurs sensibles et goûter de temps en temps à la contemplation, sans avoir passé par des crises bien douloureuses; la purification des sens est alors commencée, mais il s'en faut qu'elle soit complète. Elles sont et elles peuvent demeurer des années entières, et même toute leur vie, dans un état mitoyen' où les deux voies se mélangent, où l'on commence à sortir delà vie illuminative, sans être tout à fait entré dans la vie unitive.

^ Cf. Montée du Carmel, 1. II, ch. xv.

D'après le saint auteur, ce sont surtout les âmes faibles et languissantes qui demeurent dans cet état intermédiaire; elles ne s'élèvent pas jusqu'à la vie d'union constante et intime avec Dieu, faute de pousser assez loin l'esprit d'abnég^ation et l'oubli d'elles-mêmes.

332 . Il est de ces âmes trop peu généreuses qui prêtent volontiers l'oreille aux objections que la nature oppose aux inspirations de la grâce, aux conseils du directeur. Pour justifier leurs résistances elles allèguent le grand nombre de sacrifices qu'elles ont faits déjà, les victoires qu'elles ont remportées, les actes de vertu qu'elles ont accomplis ; elles continuent de désirer la perfection et elles ne veulent pas comprendre jusqu'où, pour l'obtenir, elles doivent aller dans la voie de l'immolation. « Les autres, ajoutent-elles, n'en font point autant; on est pour eux moins exigeant, ou bien ils ont plus de facilité, plus de secours; devant moi au contraire se dressent des obstacles beaucoup plus difficiles, impossibles même à surmonter. » Ce travers de jugement, qui fait exagérer ses propres difficultés et toujours diminuer le mérite des autres, indique une âme trop repliée sur elle-même et remplie d'un amour-propre d'autant plus funeste qu'elle ne s'en rend pas

compte et néglige de le combattre. Avec celte disposition les âmes non seulement n'avancent plus, mais bientôt elles reculent et ne se maintiennent pas dans l'état de ferveur.

Une autre disposition d'esprit qui arrête parfois l'essor des âmes ferventes, c'est la tendance à juger défavorablement et à prendre en mauvaise part ce qui vient du prochain ; la charité fraternelle en est blessée et les grâces diminuées. Ces personnes critiquent surtout ce qui les gêne; ceux qui leur demandent des services, elles les trouvent indélicats, immortifîés; ceux qui les contredisent manquent, à leurs yeux, de jugement, et ceux qui les contrarient, de vertu. Ces esprits chagrins peuvent avoir, malgré cela, de très grandes qualités, de très solides vertus, ils savent même faire preuve dans certaines circonstances d'un dévouement très sincère, mais ils font souffrir leurs frères et se mettent eux-mêmes dans des dispositions d'amertume et d'impatience qui nuisent à leurs actes d'amour et arrêtent leurs progrès. Si, eux aussi, poussaient plus loin l'abnégation et l'oubli d'eux-mêmes, ils ne resteraient pas fixés dans ce degré et s'élèveraient plus haut dans l'échelle de la sainteté.

Très souvent encore, les âmes ferventes ne

deviennent pas plus parfaites, parce qu'elles dépensent presque toute leur activité dans les «euvres extérieures aux dépens de la vie intérieure ; elles reslreig^nent plus que de raison le temps donné aux exercices de piété et se laissent dominer par les soucis et les préoccupations matérielles , au lieu de s'appliquer à nourrir leur foi et leur amour; ou encore, elles s'attachent d'une façon trop naturelle à leurs travaux et occupations. Alors les saintes pensées et les ardents désirs se faisant plus rares, elles ne peuvent plus déployer assez de force et de constance dans la lutte contre elles-mêmes. Si les vertus, qui demeurent acquises, et qu'elles continuent de pratiquer' les empêchent de décheoir, la nature insuffisamment refoulée conserve encore trop d'empire pour ne pas s'opposer à de nouveaux progrès.

Ainsi en est-il encore, et pour les mêmes raisons, toutes les fois qu'obéissant à de vains prétextes, on est trop peu généreux à pratiquer les vertus fondamentales, comme la mortification «t l'humilité.

En résumé, l'âme fervente, tout en conservant

' Il est superflu de dire que si elles se relâchent dans la pratique de ces vertus, il n'y aura pas seulement arrêt, il y aura déchéance.

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les bonnes habitudes qu'elle a coniraclées, cesse de progresser quand, se laissant aveugler par de mauvaises raisons, elle se relâche de ses efforts et manque de courage pour pousser assez loin ses sacrifices.

333. Sainte Thérèse constate, en g-émissant, la même vérité : « Lorsque Dieu donne à une âme ces g'ages précieux de son amour (l'oraison de quiétude), c'est une marque qu'il la destine à de grandes choses , et, si elle est fidèle, elle fera d'admirables progrès dans la perfection. Mais s'il voit qu'après l'avoir mise en possession de son royaume elle tourne encore ses pensées et ses affections vers la terre, Dieu ne lui fera point connaître les secrets et les merveilles de ce royaume ; Il ne lui accordera même que rarement une si précieuse faveur, et quand II daignera l'en gratifier, ce ne sera que pour peu de temps... C'est à mon avis pour cette raison que, parmi les âmes arrivées à ce degré, il ne s'en trouve pas beaucoup qui aillent plus loin dans les voies spirituelles. Comme elles ne répondent pas par leur fidélité à une si grande grâce, et que, au lieu de se préparer à la recevoir de nouveau, elles retirent au contraire leur volonté d'entre les

mains de Dieu, qui la regardait déjà comme sienne, pour l'allacher à des choses basses, Dieu va chercher ailleurs d'autres âmes qui l'aiment véritablement, afin de les enrichir de plus grands trésors, sans toutefois enlever entièrement aux premières ce qail leur avait donné, pourvu qu'elles vivent avec pureté de conscience. » {Chemin de la Perfection , ch. xxxii. Traduction Bouix.)

Dans le chapitre ~xv de sa Vie^ la Sainte dit encore : « Il y a un très grand nombre d'âmes qui parviennent à cet état, mais celles qui passent plus avant sont rares... très certainement la faute n'en est pas du côté de Dieu... Je le répète, grande est ma douleur, quand parmi tant d'âmes qui, à ma connaissance, arrivent jusque-là, et qui devraient passer outre, j'en vois un si petit nombre qui le fassent que j'ai honte de le dire. »

Il en était ainsi au temps de sainte Thérèse ; les choses n'ont pas changé depuis.

334. De tout ce qui précède, il résulte que ce qui sied le mieux aux chrétiens fervents , c'est l'oraison affective ^ Une âme chrétienne, nous l'avons dit, n'en arrive g^uère à cette disposition sincère de se donner entièrement à Dieu et de se renoncer en toutes choses par amour pour Lui, sans avoir reçu de grandes lumières ; ce ne sera pas la simple méditation qui les lui aura fournies ; les considérations les plus frappantes qu'elle aura faites ou qu'on lui aura sug-g-érées n'agiront pas assez puissamment sur son esprit, si la grâce, touchant en même temps son cœur, ne la détache des créatures en lui faisant goûter les suavités divines. Ce sera donc l'oraison affective et l'oraison affective intense qui , régulièrement parlant , l'amènera à la ferveur.

1 L'âme pieuse peut connaître , elle aussi , l'oraison d'affection ; mais quand cette oraison atteint les degrés d'intensité dont nous avons emprunté la description au P. Libermann, c'est un signe certain que l'âme est dans la ferveur.

Par ailleurs, une fois ce degré atteint et la foi ainsi éclairée, l'oraison de méditation ne lui apprendra plus g-rand'cliose : à ces convictions déjà si profondes que pourraient ajouter tous les plus beaux raisonnements du monde?

Elle parlera donc à Notre-Seig-neur, elle Le considérera dans ses mystères, elle Lui témoignera une grande confiance et un grand amour, sollicitant ses grâces et Lui demandant, par-dessus tout, de l'aimer davantage.

Au milieu de tout cela, si elle se maintient dans^ une g-rande pureté de vie, elle recevra de Dieu de nouvelles grâces et, de temps à autre, elle sera admise à la faveur de la contemplation.

335. Mais ces jours heureux ne seront pas sans interruption. On trouve en effet un bon nombre d'âmes vraiment ferventes dont les oraisons sont pénibles et laborieuses, qui ne g'oûtent plus ces douceurs d'un entretien affectueux avec Jésus, et qui lutlent souvent sans succès contre toutes sortes de distractions et d'aridités.

Ces sécheresses peuvent venir de différentes causes.

1° Ces âmes, tout en g-ardant au fond de leur cœur une grande estime de l'abnégation chrétienne et un certain désir de la pratiquer dans

toute son étendue, se sont en partie relâchées et n'ont plus leur ancienne ardeur pour la mortifi' cation. Aussi certains soucis profanes, certaines préoccupations, qui dénotent un cœur insuffi' somment détaché ou incomplètement confiant, absorbent leur attention et les empêchent de prier comme elles l'ont fait autrefois et comme elles voudraient le faire encore ^.

2° Il en est d'autres qui ne donnent pas à l'oraison tout ce qu'elles devraient donner de temps et d'attention^. Celles-là aussi ne comptent pas assez sur Dieu, elles se reposent trop sur elles-mêmes et oublient que moins d'empressement humain et plus de prières avanceraient davantage leur œuvre et rendraient leur travail plus fécond. Ne pourraient-elles pas le plus souvent, sans négliger aucun de leurs devoirs essentiels, mais en évitant avec un soin scrupuleux toute perte de temps, toute occupation moins utile, consa-

^ Dans ce cas, il faut leur appliquer ce que nous avons dit plus haut. {De l'oraison affective, ch iv.)

* Il nous semble bien difficile que l'on arrive à la contemplation quand on se fait comme une loi de ne pas consacrer plus d'une demi-heure par jour au saint exercice de l'oraison. (V. supra n* i46.)

crer de plus long-s moments au saint exercice de l'oraison i?

3° Une troisième cause sur laquelle nous aurons à revenir, c'est que bien des âmes ne sont pas entrées, comme elles y étaient conviées, dans la voie contemplative et demandent en vain des moyens de ferveur à des méthodes qui ne sont plus faites pour elles.

4° Enfin, s'il n'y a rien de tout cela, si ces âmes n'ont rien perdu de leur première ferveur, si elles donnent à l'oraison un temps suffisant, et qu'elles y éprouvent cependant une grande difficulté, si par ailleurs celte difficulté n'est pas transitoire, mais se prolong-e malgré leurs efforts persévérants, on doit présumer qu'elles sont dans la nuit des sens.

' € Que ceux qui. dévorés d'activité, se figurent, par leurs prédications et leurs autres œuvres extérieures, devoir remuer le monde, réfléchissent ici un instant, et ils comprendront sans peine cju'ils seraient beaucoup plus utiles à l'Eglise et qu'ils plairaient infiniment plus au Seigneur, sans parler du bon exemple qu'ils donneraient autour d'eux, s'ils passaient la moitié de leur temps à s'entretenir avec Dieu dans l'oraison, alors même qu'ils ne seraient pas aussi avances que l'àme dont il s'agit ici, etc. » (S. Jean de la Croix, Canlifj. spir., str. 29).

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336. Voici, d'après saint Jean de la Croix, ce qui se passe alors en elles. Mûres pour une voie plus élevée, qui est celle de la contemplation, elles ne reçoivent cependant tout d'abord que de loin en loin les g^râces contemplatives dans ce degré intense qui saisit l'âme puissamment, et qui constitue, comme nous le verrons plus tard, la quiétude sensible. Ceci leur arrive de temps à autre ^u milieu de leurs oraisons, mais ce ne peut être déjà leur état habituels Dans les intervalles, la grâce contemplative est beaucoup plus faible, si faible que l'âme, pour qui ce genre d'opération est nouveau , n'en a guère conscience et cherche à s'unir à Dieu par le moyen du raisonnement et -des représentations imaginaires.

Cette contemplation obscure, comme l'appelle saint Jean de la Croix, a bien assez de puissance pour orienter l'âme vers Dieu, la faire par conséquent aspirer à une oraison fervente, à une

^ « Dans les commencements, dit sainte Thérèse (6e dem., ch. vn), il pourra se faire qu'il s'écoule une année ou même plusieurs sans que le divin Maître accorde de nouveau cette faveur. » (Il s'agit de la quiétude où la volonté est embrasée d'amour, et où l'àme a le sentiment de la présence divine.) Voir encore le passage de saint François de Sales que nous citons plus loin (n° 347).

ORAISON DES AMES FERVENTES SSy

union affective intense ; mais elle n'est pas assez forte pour procurer les vives douceurs de la quiétude sensible; or, c'est justement parce qu'étant ainsi inclinée vers Dieu , elle ne parvient pas à Le goûter sensiblement que l'âme veut recourir à toutes sortes de considérations et de représentations. Si elle s'obstine indéfiniment dans cette voie, elle se dépensera en efforts inutiles et ne trouvera point les satisfactions et les douceurs spirituelles auxquelles elle prétend.

337 . Ou'a-t-elle donc à faire en pareil cas? En même temps qu'elle se trouve impuissante à méditer et incapable d'aller à Dieu par l'imagination, elle ressent, si elle veut bien y prendre garde, une joie douce et intime à demeurer dans le repos de l'esprit, et à se tenir avec attention en la présence et dans la contemplation amoureuse de Dieu, sans demander à l'imagination le moindre aliment et sans avoir recours à son activité. Quand on peut constater cette disposition, il n'y a plus de doute, on a la marque la plus sûre de l'appel à la voie contemplative, et l'âme doit alors garder le calme, ne plus se préoccuper que d'une seule chose : se livrer au Seigneur, s'abandonner à sa conduite, l'écouter dans l'intime de son

cœur avec une amoureuse allention et recevoir ses divines leçons ^

Il est fort utile d'apprendre à l'âme à g-oûter le repos amoureux dès qu'il se manifeste 2; il faut bien lui persuader que son oraison aura été excellente quand elle se sera maintenue en présence de Dieu, sans même avoir eu de pensées bien distinctes, ni d'affections bien ardentes 3.

Certains auteurs veulent même que, avant d'avoir constaté par ces marques l'appel à la contemplation, et pour préparer l'âme, on lui apprenne à faire, au milieu de son oraison, des pauses silencieuses : « Il est impoi tant, dit le P. Rigoleuc, de se tenir en silence, par interualles, durant l'oraison^. » Bossuet, cilc par le P. de Caussade,

' Xtiit obscure, 1,9. — Montée du Carmel , II, 12, — Vive Flamme, strophe III, § 7 et 8, etc.

' Utile erit assnejieri paulatim ad persistendum in hoc amore (contemplativo) cam aliqua qniete et tranquillitate animi, quantum unicuiqne donalum fuenl desuper, Suarez. De oratione mental i. XI-10.

^ Aux âmes qui ont besoin de cet avis, le livre du R. P. Ludovic de Besse, la Science de la prière (Paris, Amat), serait utilement conseille.

* L'homme d'oraison, chap. 11 : « Par ce moyen, dit ailleurs le même auteur, on s'établit dans le recueillement intérieur : on s'accoutume à fixer son esprit en Dieu, et on se dispose peu à peu à la contemplation, qui n'est autre

qui insiste longuement sur ce point, conseille « d'interrompre le discours, par intervalles, pour la présence de Dieu » et le P. Ballhazar Alvarez, sans être aussi formel, semble également de cet avis.

Ce système paraît avoir contre lui l'autorité de sainte Thérèse (4^ Demeure, ch. m, et passim); elle trouve mauvais que l'on s'engage dans la contemplation sans un appel formel de Dieu ; elle craint, entre autres dangers, la présomption et une véritable perte de temps. Mais il faut dire que, dans son siècle et dans le milieu où elle vivait, il était autant question de contemplation et de quiétude qu'il en est peu question aujourd'hui, et il n'était pas rare — cela ressort de plusieurs passages de ses livres — de trouver des âmes qui prétendaient se livrer à la contemplation avant d'y avoir été appelées de Dieu. C'est contre cet abus que la Sainte s élève.

Mais ces inconvénients, signalés par sainte Thérèse, se peuvent éviter, nous semble-t-il, avec cette méthode des pauses. Par elle on éprouve l'âme ; si on la trouve mûre pour la contempla-

chose qu'une simple vue de Dieu avec respect et amour. » Jbid., chap. if.

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tion, on l'habituera peu à peu à ne pas faire trop fond sur son activité et à écouter Dieu en silence. Mais, que ces pauses soient courtes au déi)ut et qu'elles se fassent dans la paix, sans violence et sans effort !

338 . Enfin, il importe que le directeur ne flatte pas l'amour-propre, qu'il introduise l'âme dans des voies nouvelles sans lui laisser entendre qu'elle est mûre pour un deçré plus élevé d'oraison. «Quel besoin, pourra-t-il dire, Dieu a-t-il de vos belles paroles et de vos belles pensées ; tenez-vous donc parfois devant Lui, selon le mot orierinal d'un saint personnage, comme un petit chien devant son maître, vous contentant de Le regarder et de vous savoir près de Lui ou, comme la bûche près du foyer, attendant que la flamme l'atteigne et la consume. Faites-vous vis-à-vis de Dieu tout petit enfant : Ntsi efficiamini sicut parvuli. Le petit enfant ne cherche pas ce qu'il dira à sa mère ; il ne se préoccupe pas des mots qu'il emploiera, des pensées qu'il exprimera. Il la contemple, il lui sourit, il lui fait des caresses, ou simplement il repose sa tète sur le sein maternel et, dans cet abandon, il y a une confiance et un amour qui charment le cœur de la mère. De même, si vous aimez votre Dieu, vous sentirez

parfois sa douce présence ; alors abandonnezvous, reposez-vous entre ses bras sans autre désir que d'y demeurer, sans autre souci que de l'aimer, w

Le directeur pourrait encore citer l'exemple du publicain. Si celui-ci ne disait qu'un mot : Deus propitius esto mihi peccatori, c'est sans doute qu'il demeurait comme abîmé dans la vue de sa misère et de la sainteté du Dieu par lui offensé. Or, cette prière si simple mérita les éloges de Notre-Seigneur. En agissant de la sorte, avec prudence et discrétion, le directeur n'exposera pas les âmes à tomber dans la présomption, et il saura bientôt si elles sont appelées à l'oraison de silence et de contemplation.

339. Quand on a découvert que l'âme goûte parfois à la quiétude, alors il n'y a plus de doute; il est bon de lui conseiller ces pauses, de lui montrer l'utilité qu'on trouve, suivant le mot de sainte Chantai, « à modérer l'activité trop grande de ses facultés » et à écouter Dieu. « Hé, qu'il est bon, dit la Sainte, d'écouter plus souvent Dieu en notre intérieur que de Lui parler... Une seule de ses paroles vaut mieux que dix mille que nous Lui saurions dire. »

Nous avons fortement besoin d'être encouragés

à accepter ce repos silencieux, tant nous sommes, portés, naturellement, à produire des actes. « A nous voir ag-ir dans l'oraison, dit le P. de Caussade, il semblerait souvent que nous sommes persuadés que tout serait perdu, si nous laissions plus à faire à Dieu que nous ne faisons nousmêmes. C'est ce que Notre-Seigneur fit entendre à sainte Catherine de Sienne qui le rapporte ainsi : « Lui ayant dit un jour : Mais, Seigneur, d'où vient qu'au temps des prophètes et des apôtres vous faisiez tant de grandes choses, vous communiquant si abondamment aux hommes et qu'à présent on ne voit rien de pareil? — Ma Fille, répond Jésus-Christ, c'est qu'autrefois les hommes étaient d'une grande simplicité, fort défiants d'eux-mêmes, attendant tout de moi; mais à présent ils sont si remplis d'eux-mêmes, si occupés de ce qu'ils font, de tout ce qiiils me disent et répètent sans cesse, comme si Je l'oubliais, qu'ils ne me laissent presque jamais le temps d'opérer ce que je veux, parce qu'ils veulent tout dire, tout faire à leur manière. » {Instructions spirituelles sur les divers états d'oraison. 2« parlie, 6*^ dialogue.)

34o. Cependant, ce serait aller trop vite que

de vouloir aussitôt tirer de l'oraison affective celui qui ne fait que débuter dans la contemplalion. Que, dans les moments où le repos amoureux se fait sentir, on se taise, rien de mieux; mais, en dehors de cela, on doit suivre les règles de l'oraison affective et en observer les divisions : préparation, présence de Dieu, considération de quelque mystère ou vérité religieuse, ardent colloque avec Jésus, résolution.

C'est ce qu'enseigne expressément saint Jean de la Croix {Montée du Carmei, ii, i5.). C'est ce qu'écrivait à un séminariste le Vénérable Libermann : Dans les moments de sécheresse « ne vous contentez pas du simple repos; voici ma raison : vous n'êtes pas encore parvenu à un assez grand degré de renoncement... Si le bon Dieu vous avait exercé depuis longtemps à celte oraison et que vous en eussiez contractél'habitude, je vous dirais de continuer de la sorte par une simple vue de foi ; mais pour vous il faut attendre. » (Lettres, t. III, p. 353.) Le mode d'oraison affective qui, dans ce cas, sera le plus salutaire, si quelque attrait contraire ne s'y oppose pas, c'est cette oraison de recueillement dont nous avons emprunté la description à sainte Thérèse (Supra n. 272.) Mieux

que toute autre, elle disposera l'âme à recevoir les opérations contemplatives et contribuera efficacement à ses progrès.

34i. Terminons par les paroles suivantes de saint François de Sales, qui confirment et résument ce que nous avons dit : « Vous voudriez savoir si une âme, encore bien imparfaite, pourrait demeurer utilement devant Dieu, avec cette simple attention à sa sainte présence en l'oraison; et je vous dis que si Dieu vous y met, vous y pouvez bien demeurer, car il arrive assez souvent que Notre-Seig-neur donne ces quiétudes et tranquillités à des âmes qui ne sont pas bien purgées. Mais, tandis qu'elles ont encore besoin de se purg-er, elles doivent, hors l'oraison, faire des remarques et des considérations nécessaires à leur amendement; car, quand bien même Dieu les tiendrait toujours fort recueillies, il leur reste encore assez de liberté pour discourir avec l'entendement sur plusieurs choses indifférentes : pourquoi donc ne pourront-elles pas considérer et faire des résolutions pour leur amendement et pour la pratique des vertus. » (2® Entretien. De la confiance.)

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