COMMENT S'ACQUIERT LA PERFECTION
§ 2. — Voie abrégée et voie commune
95. Sainte Thérèse nous enseigne qu'il y a certaines personnes particulièrement favorisées qui, à ce point de la vie spirituelle où nous sommes rendus l, reçoivent de Dieu une oraison beaucoup plus élevée que toutes celles qui leur ont été communiquées jusque-là. Elle la nomme oraison d'union, et la décrit comme un commencement d'extase.
La plupart des âmes arrivent plutôt à la vie unitive par une seconde voie qu'indique également sainte Thérèse 2, et qui cons:ste dans la pratique exacte du renoncement et de toutes les vertus chrétiennes. « Je reconnais, dit la Sainte, que cette autre voie exige beaucoup plus de peines, mais la récompense en sera beaucoup plus grande si nous remportons la victoire. . . Dans le premier cas (dans l'union semi-extatique), le bonheur que l'âme éprouve en se voyant vivre d'une vie si nouvelle lui est d'un grand s2Cours; tandis que, dans l'autre cas (dans l'union de conformité), il faut que l'âme, sans sortir de la vie ordinaire, se donne elle-même la mort 3. »
1 Saint Liguori place l'oraison d'union plus tard, api es la purification de l'esprit : en fait, il n'y a pas de lègle absolue. Dieu la donne quand Il vout.
2 3- Demeure, ch. m. A l'occasion de ce passage les nouvelles traductrices de sainte Théi èse disent que, d'ap; è ..- elle, il y a deux voies pour conduire à l'état d'union, la voie mystique et la voie non mystique. Sainte Thérèse ne dit rien de semblable; si elle le disait elle contredirait sa doctrine constante (v. suprà, n° 69). Elle dit seukm:nf, et la nouvelle traduction en témoigne comm? le texte original, que l'on entre dans cette cinquième D m ure ou par l'union, qui est un commencement d'extase, ou sans elle; or on p?ut ne pas avoir éprouvé cette union extatique et avoir reçu des grâcss my3tiques fort piécieuses.
* On a vu de nos jours un ex mple frappant d'une âm: atteignant une sainteté éminente sans avoir reçu les faveurs extraordinaires1 de l'union extatique et des ravissem:nts. La si douce et si admirable carmélite de Lisieux, sœur Thérèse de l'Enfant Jésus qui, commî elle le déclare, fut formée à l'école de saint Jean de la C:oix, semble bien avoir passé la plus grande partie de sa vie dans la contemplation aride. Entre autres passages de ses écrits, la lettre qu'elle écrivit à sa Piieure pendant sa retraite de profession le témoigne : elle y décrit gracieusement son état, qui était celui d'une paix profonde dans d'épaisses ténèbres — les ténèbres d'un noir souterrain. — Catte âme par sa merveilleuse fidélité et son abnégation constante sut bien « i;ans sortir de la voie ordinaire se donner elle-même la mort ».
Nous avons vu (t. I. n0 175), l'épreuve de la soustraction des grâces sensibles, chez les chrétiens trop mous et trop amis d'euxmêmes, manquer son but providentiel et les laisser comme fixés dans une regrettable médiocrité. D'autres plus fervents ont subi cette crise avec plus de succès; cependant, soit que leur détachement n'ait pas été suffisant, soit que leur confiance n'ait pas été entière, ils ne sont pas entrés pleinement dans la voie que Dieu ouvrait devant eux et ils sont demeurés dans un état mitoyen entre la vie illuminative et vie unitive (t. I, n° 330 et suiv.). Ceux qui parviennent à la vie unitive sont donc les coeurs généreux et confiants qui s'abandonnent à la conduite de Dieu et répondent à ses avances. Vs y arrivent d'autant plus rapidement qu'L's agissent avec moins de recherche d'euxmêmes et avec un désir plus désintéressé de glorifier Dieu. Ceux qui, bien que solidement vertueux, se replient trop sur eux-mêmes, scrutent avec inquiétude leurs moindres actes, ou bien s'ont avides de consolations, heureux de se faire porter, attendant trop pour pratiquer le sacrifice, pour faire acte de confiance et d'abandon, qu'on les excite et qu'on les encourage, mettent beaucoup plus de temps à atteindre la perfection. Au contraire, ceux qui vont de l'avant avec simplicité, droiture et oubli d'eux-mêmes, qui ont constamment en vue les grandeurs, la bonté de Dieu et l'amour qu'il leur porte, qui ne visent qu'à plaire à leur divin Maître, ceux-là marchent à pas de géant vers l'amour parfait.
96. Mais, pour ceux-là mêmes, l'épreuve souvent se prolonge. Pendant de longues années peut-être, il faudra que l'on travaille à se détacher de soi-même, que l'on se résigne à des luttes et à des sacrifices sans nombre l. Durant ce temps pénible, c'est
1 Osa combats et es épreuves appartiennent-ils uniquement à lapurification des sens ? Nous croyons que pour que les âm?s puissent atteindre la perfection, les facultés spirituelles doivent, elles aussi, subir une certaine purification; du reste, les d»ux parties du composé humain sont si intimement liées, qu'il serait difficile de marquer la limite où s'arrête la purification sensitive et où commence la purification de l'esprit. Saint Jean de la Croix, après avoir décrit les pénibles tribulations de la nuit de l'esprit, et après avoir déclaré qu'il faut les avoir subi c po ir obtenir les touches sublimas de connaissance et d'amour qui produisent dans l'âme un véritable incendie, ajoute : « Pour atteindre les degrés moins élevés qui se rencontrent d'ordinaire, une puri-
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dans l'oraison que l'âme devra chercher la force qui lui sera nécessaire. De plus en plus éclairée par les dons contemplatifs qui lui seront accordés, elle acquerra une idée bien plus haute et bien plus juste des grandeurs de Dieu, des mystères de notre sainte religion, en un mot de toutes les vérités de la foi, et son cœur s'embrasera du feu de la pure charité. A d'autres moments, au contraire, les consolations de l'oraison lui seront refusées, mais ses désirs pleins de ferveur, sa confiance inébranlable toucheront le cœur de Dieu, et elle obtiendra des grâces puissantes qui la délivreront de ses misères. Elle sortira de ces épreuves affranchie de la domination des facultés sensibles : son imagination n'exercera plus sur elle un tyrannique empire, ses désirs humains seront calmés, ses inclinations naturelles atténuées. Elle passera donc au rang de ces âmes qui « n'aiment ni les superfluités, ni avec superfluité, ains aiment seulement ce que Dieu. veut, et comme Dieu veut i ». Alors « tout ce qui faisait opposition à la volonté divine ayant été expulsé de l'âme, elle demeure transformée en Dieu par l'amour ;les deux volontés, (pelle de l'âme et celle de Dieu, deviennent uniformes, il n'y a rien dans l'une qui déplaise à l'autre 2 ».
97. Elle aura donc atteint la perfection car les dispositions que nous venons de marquer sont précisément celles que saint Thomas attribue aux parfaits3, à l'exclusion des débutants et des profitants.
fication aussi rigoureuse n'est pas nécessaire. * (Nuit obsc, 1. II, ch. xn.) Il y a donc, d'après le saint auteur, pour beaucoup d'âmes, une purification spirituelle atténuée, bien moins effrayante que celle que nous décrirons plus loin. (L. VI, ch. n, § 4.)
1 Amour de Dieu, 1. X, ch. v.
1 Montée du Carmel, 1. II, ch. v. — Que le lecteur veuille bien) rapprocher de ces lignes un autre passage déjà cité, où le même saint auteur expose très bien ce qu'est l'état d'union. Direction des âmes ferventes, t. I, n° 346.
1 Le lecteur voit ici en quel sens nous prenons ce mot dans notre ouvrage. Quand ils appellent de ce nom les âmes chrétiennes, les théologiens ne prétendent nullement qu'elles soient da tout point parfaites; de tout cœur ils souscrivent à cette parole de saint Bernard : « Il n'est point de parfait qui ne désire se perfectionner davantage, c'est mêm le signe de la perfection d'aspirer à une perfection plus haute. » perfectus est, qui perfeclior esse non appétit, et in eo quisque perfectiorem se probat. quod ad majorent tendit pertectionem. Epist. ad Drogonem. Cf. Bona. Via compendii ad De uni. cap, xm.
Perfectio potest in hac vita haberi dupliciter : uno modo in quantum ab afjectu hominis excluditur omne illud quod contrarialur charitati, sicut est peccatum mortale, et sine tali perfectione charitas esse non potest. . ., alio modo ix quantum ab affectu homims excluditur. non solum illud quod est -charitati contra— rium, sed etiam omne ielud quod impedit ne affectus mentis totaliter dirigatur ad Deum ; sine qua perfectione charitas esse potest, puta in incipientibus et proficientibus. « La perfection à laquelle on peut atteindre en cette vie est de deux sortes : par l'une on renonce à tout ce qui détruit la charité, c'est-à-dire à tout péché mortel, et sans cette disposition la charité n'existe pas; par l'autre, on renonce non seulement à ce qui détruit la charité, mais à tout ce qui empêche le cœur de se donner entièrement à Dieu. Ce deuxième mode de perfection n'est pas essentiel à la chaj'ité, car on ne le trouve ni chez les commençants, ni chez les profitants. » (2. 2. q. 184, a. 2.)
§ 3. — Les marques de la vie unitive
98. Il n'est pas toujours facile de distinguer si l'âme a vraiment brisé toutes ses attaches et si elle est parvenue à l'état de perfection, ou bien si elle est encore dans cet état que nous avons appelé la ferveur, où les attaches, considérablement affaiblies, sont sou\ent cachées à i'âme elle-même.
On peut surtout s'y méprendre quand les grâces sensibles, étant fort abondantes, empêchent les révoltes des passions et font oublier à l'âme ses tendances mauvaises, ou encore quand une personne se trouve éloignée des dangers et préservée pour un temps des occasions qui lui seraient fatales.
99. Une première marque de la vie parfaite, c'est la contemplation devenue habituelle.
Tant que i'âme « aimait encore avec superfluité », c'est-à-dire d'un amour trop naturel, elle jouissait bien parfois « des unions, des recueillements et repos amoureux. . . , mais elle n'entrait pas fort souvent en ces divines unions de l'Époux, étant occupée et divertie pour aimer hors de Lui et sans Lui ce qu'elle ne doit aimer qu'en Lui et pour Lui. » (Amour de Dieu, x, 4.)
Quand donc ce genre d'oraison lui devient ordinaire, c'est