‹ Les degrés de la vie spirituelleChapitre 113 sur 170 · CARACTÈRE DE LELR CHARITÉ · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE LELR CHARITÉ

Aussi Pamour-propre, qui gâte si souvent et si facilement nos faibles vertus, a bien moins de prise sur l'âme unitive : il n'a plus autant où s'appuyer;* l'âme, étant plus passive et plus ■calms, n'est pas aussi tentée de vaine complaisance. Au début, pour s'exciter au bien, elle cherchait et trouvait des considérations, elle prenait des résolutions; dans la vie affective, elle se livrait à de nombreuses et véhémentes protestations; maintenant il n'en est plus de même, au moins d'ordinaire, et sa manière d'agir est bien plus secrète. C'est là une des raisons pour lesquelles l'âme contemplative, quoique plus parfaite, a une plus petite opinion d'elle-même que l'âme affective. Dans ses entreprises, dans les œuvres que le zèle lui inspire, on ne remarquera donc pas cette activité inquiète, ni cet enthousiasme juvénile que font paraître les débutants, ce qui ne l'empêche pas d'agir avec autant de générosité et surtout avec bien plus de constance et de fermeté. Ni les échecs ne l'abattent, ni les humiliations ne la rebutent. Elle fait de son mieux et laisse le succès à la volonté de Dieu, comptant beaucoup — et •cela la distingue profondément des imparfaits — sur la grâce divine, et bien peu sur les moyens humains.

119. La volonté de Dieu, c'est là, en effet, l'unique souci de l'âme parfaite : que la volonté de Dieu s'accomplisse sur la terre •comme au ciel, qu'elle s'accomplisse dans le prochain, qu'elle s'accomplisse en elle-même par l'exécution des desseins de la Providence, c'est là son souhait le plus ardent : peu lui importe •ce que Dieu aura décidé à son sujet. « S'étant entièrement abandonnée entre les mains de Dieu, le grand amour qu'elle a pour Lui la rend si soumise à sa volonté qu'elle ne désire ni ne veut autre chose, sinon qu'il dispose d'elle comme II Lui plaira. » (5e Demeure, ch. n.)

Le Vén. Libermann cite un mot charmant du Bienheureux P. Eudes, qui indique bien cette soumission ou. pour mieux parler, cette union complète à la volonté de Dieu : « Je croyais, quand je vous écrivais ma dernière lettre, que je voulais venir vous voir bientôt, mais je vois' que je me trompais, et que je voulais ne venir que dans deux mois, parce que la divine volonté m'arrête encore deux mois ici. » (Vén. Libermann. Lettre du 14 décembre 1834.)

§ 2. — Humilité des âmes parfaites

120. Nous venons d'indiquer l'une des raisons qui préservent de l'orgueil l'âme arrivée au cinquième degré. Il nous reste à donner la principale. Son humilité vient surtout des lumières que l'Esprit-Saint verse en elle, et qui l'éclairent non seulement sur les grandeurs divines, mais aussi sur son néant et ses faiblesses. Pourquoi l'humilité est-elle, de l'aveu de tous, la pierre de touche de la vraie vertoi? Parce que l'Esprit-Saint, qui accorde aux âmes généreuses le don de force et les rend ainsi capables d'accomplir des œuvres difficiles, leur accorde toujours simultanément les dons d'intelligence et de science, qui leur révèlent et la sainteté de Dieu et la misère humaine.

Certains directeurs ne redoutent rien tant pour les âmes avancées dont i's ont la charge que la tentation de vaine complaisance en elles-mêmes. Admirant leur grande vertu et leur généreuse fidélité à la grâce, ils s'imaginent qu'elles-mêmes doivent être portées à s'admirer et à mépriser les âmes moins fidèles. Sans doute ce danger est toujours possible, puisque Lucifer et ses anges, si merveilleusement éclairés, ne l'ont pas évité. Cependant l'expérience prouve que de toutes les tentations celle qui a peut-être le moins de prise sur les âmes parfaites est celle d'orgueil. Ceux qui la redoutent tant pour elles oublient ou ne savent pas que ces âmes touchent, pour ainsi dire, du doigt le néant de la créature, qu'elles comprennent bien mieux qu'eux-mêmes la grande part que le Seigneura dans leurs vertus, qu'elles éprouvent une très vive horreur des imperfections qu'elles commettent. Elles se voient plus petites à mesure qu'elles voient Dieu plus grand, et plus elles sont fidèles, plus Dieu les éclaire; aussi sont-elles beaucoup moins que les âmes imparfaites portées à se complaire en elles-mêmes.

§ 3. — Unité de vue et simplicité d'intention des âmes parfaites

121. Douée d'une force tranquille et calme, délivrée des agitations fiévreuses de l'imagination et des facultés sensibles, s'attach mt toujours, en toute circonstance, à l'unique volonté de Dieu, l'âme parfaite mène une vie d'une grande droiture et d'une grande simplicité. Dieu, l'Être infiniment simple, a corn.

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muniqué à cette âme fidèle queiqwe ( hase dosa suhBme simplicité. Aussi je P. Grou le déclare avec raison : « Tout ce que Dieu opère dans une âme pour la rendre sainte se réduit à la simplifier. » Laissons ce pieux auteur exposer Jui-même la transformation ou mieux la simplification qui s'opère dans l'âme à mesure qu'elle avance.

« Lorsque l'âme s'est donnée parfaitement à Dieu, afin qu'il fasse d'elle tout ce qui Lui plaira dans le temps et dans l'éternité, Il la simplifie- d'abord dans son fond, en y mettant un principe d'amour infus et surnaturel, qui devient le mobile simple et unique de sa conduite. Elle commence à aimer Dieu sans autre motif que d'aimer, elle l'aime pour Lui-même et non pour elle; elle rapporte tout à cet autre amour, même sans y penser expressément et sans y faire attention. L'amour est le simple et unique regard de cette âme, elle est toujours hors d'elle-même, ou du moins elle tend toujours à s'en dépouiMer et à se transformer dans l'objet aimé.

« Dieu la simplifie dans son intelligence. La multitude des pensées qui l'obsédaient auparavant tombe; elle ne peut plus réfléchir ni faire de raisonnements et de discours. One lumière simple mais indistincte l'éclairé, elle marche à la faveur de cette lumière, sans apercevoir d'objet particulier. Son oraison, chargée auparavant de considérations, d'affections, de résolutions, devient simple; l'âme est occupée et cependant elle ne s'occupe à rien, elle sent et elle goûte sans pouvoir dire ce qu'elle goûte. Ce n'est point un sentiment particulier, c'est un sentiment confus et général qu'elle ne peut expliquer. Xe lui demandez pas sur quoi elle a fait oraison, elle ne le sait pas; aucune idée ne s'est présentée à son esprit, ou elle ne s'est arrêtée à aucune de celles qui se sont offertes. Ce qu'elle sait, c'est qu'elle s'est mise en oraison et qu'elle y a été comme il a plu à Dieu, tantôt sèche, tantôt consolée, tantôt recueillie sensiblement, tantôt distraite involontairement, mais toujours paisible et unie à Dieu dans son fond. Elle passe ainsi les heures entières sans ennui, sans dégoût, vide en apparence de toute pensée et de toute affection : c'est que sa pensée et son affection sont simples, et se terminent immédiatement à Dieu, l'Être infiniment simple. L'âme est à peu près de même hors de l'oraison, soit qu'elle lise, soit qu'elle parle, soit qu'elle s'occupe du travail et de soins

domestiques, elle sent qu'elle est moins à ce qu'elle fait qu'à Dieu, pour qui elle le fait, et que Dieu est l'intime occupation de son esprit, en sorte qu'à cet égard son oraison et son attention à Dieu sont continuelles et ne sont distraites par aucun objet extérieur. Cette simplicité de la vue de l'esprit se perfectionne de jour en jour, et le grand soin de l'âme est d'écarter tout ce qui la ramène à la multiplicité.

a Dieu simplifie la volonté en la réduisant à un seul but, à un seul objet, à un seul désir, qui est l'accomplissement de la volonté divine. L'âme n'est plus fatiguée comme autrefois par mille désirs, mille soucis, mille inquiétudes. Les affections se trouvent toutes concentrées en une seule, elle aime tout ce qu'elle doit aimer : parents, mari, enfants, amis, mais elle ne les aime qu'en Dieu. Elle ne sait plus si elle veut quelque chose, parce que son vouloir est confondu avec celui de Dieu, et que Dieu veut pour elle à chaque moment ce qui lui est le plus convenable. C'est ainsi que sa volonté simplifiée trouve son repos et son centre dans celle de Dieu.

« Dieu la simplifie en la détachant peu à peu d'elle-même et de tout regard sur son propre intérêt, de toute attention même sur sa situation actuelle. Tout ce qu'e'le aimait auparavant : jeu, conversations, lectures, curiosités, tout cela lui devient insipide; le commerce des créatures ne lui cause que du dégoût, elle ne s'y prête que par devoir et par bienséance. Dieu la tire sans cesse ^u dedans et la sépare de tous les objets extérieurs. Il lui ôte par degrés tout regard sur elle-même, et sur ce qui se passe en elle, parce que ce regard, ainsi partagé et fixé tantôt sur Dieu et tantôt sur elle, ne serait pas simple ; en sorte qu'elle en vient à ne plus savoir comment elle est, à n'y plus penser, à ne point s'en embarrasser, et à rejeter soigneusement toute pensée dont elle serait l'objet, afin que Dieu l'occupe tout entière. Il lui ôte par la même raison toute vue de son propre intérêt, parce que sa vue et son intention ne seraient pas simples, si à l'intérêt ds Dieu elle joignait la recherche du sien comme distingué de celui de Dieu. Elle n'envisage donc plus ses vertus, ses bonnes œuvres, sa perfection par rapport à elle, ni comme quelque chose qui l'intéresse personnellement; mais elle voit tout cela par rapport à Dieu, comme des choses qui viennent de Lui, qui lui appartiennent et dont II peut disposer à son gré.

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