IMPORTANCE DE CETTE DIRECTION
« J'ai rencontré, dit-elle, de pauvres âmes jetées dans l'angoisse et dans une affliction profonde par l'inexpérience de leurs guides. Elles me faisaient compassion . . . Étrangers à la science spirituelle, de tels directeurs fatiguent l'âme et le corps et empêchent les progrès. » ( Vie, ch. xm.)
« Il y a des religieux, dit le P. Balthazar Alvarez, que X.-S. élève à ce mode d'oraison; or que des hommes sans expérit intentent de les en retirer, au détriment de leur âme et de leur corps; c'est, selon moi, ce qu'ils ne peuvent faire en sûreté de conscience. » (Vie du P. BaJt. Alv., ch. xm.)
On cherchera parfois à se rassurer en disant que Dieu n'a besoin de personne pour élever une âme à la perfection. Si Dieu n'a besoin de personne, il n'en est pas moins vrai qu'il fait souvent dépendre ses grâces de la coopération de ceux qu'il a choisis pour être ses auxiliaires : Adjutores Dei sumus. Combien de païens, qui pourraient pourtant se sauver, ne feront pas leur salut s'ils ne rencontrent quelque zélé missionnaire; de même combien de fidèles appelés à la perfection ne l'atteindront pas, faute d'un guide spirituel éclairé.
On rassure souvent les âmes en leur disant que, lorsqu'elles obéissent, elles n'ont rien à redouter du jugement de Dieu; il est vrai que le souverain Juge ne leur reprochera pas de s'être écartées de la voie qui eût été pour elles la plus avantageuse, puisqu'elles ont obéi à son représentant, mais de ce qu'elles ne sont pas responsables de leur erreur h suit seulement qu'elles n'en seront pas punies; il ne s'ensuit nullement qu'elles atteindront le degré de gloire qu'elles auraient pu obtenir.
Écoutons maintenant sainte Chantai : Cet attrait « pour l'oraison de simple présence de Dieu) nous est tellement propre que les âmes qu'on en tire semblent sortir de leur centre, perdent la liberté d'esprit et entrent dans une certaine contrainte et entortillement, qui les retarde grandement dans leur chemin. Je ne sais que trop d'expériences de cette vérité. » (Lettre déjà citée, à une Supérieure de son Ordre).
141. Saint Jean de la Croix est peut être plus catégorique encore, il déplore plus amèrement, l'abus regrettable signalé par sainte Thérèse et sainte Jeanne de Chantai. Citons entre bien d'autres le passage suivant, tiré de la Vive flamme d'amour. (Strophe III, vers 3, § 7 et 8.)
]'i2 DIRECTION DES AMES PARFAITES
« Les biens intérieurs que cette contemplation silencieuse imprifne dans l'âme sans qu'elle le sente sont inappréciables; ce sont des onctions très mystérieuses et très délicates de l'Esprit- Saint, qui secrètement remplit l'âme de richesses, de dons et de grâces; car étant Dieu, Il agit et opère en Dieu. Mais qui pourrait dire avec quelle déplorable facilité ce monde de merveilles peut être ou étrangement bouleversé ou même complètement paralysé? Il suffit pour cela de la moindre opération de l'âme qui s'avisera d'appliquer ses sens ou ses appétits à la poursuite de quelque connaissance distincte ou de quelque consolation sensible. Cette imprudence est la cause d'un préjudice incalculable et bien fait pour causer la douleur la plus vive et la plus profonde compassion. Oh ! quel désastre, qui devrait nous plonger dans une véritable stupeur. De prime abord, il est vrai, la perte parait peu de chose, et l'on dirait l'obstacle interposé entre Dieu et l'âme presque imperceptible. Mais que l'on se figure ce qui arriverait si une main complètement étrangère aux lois de la peinture s'avisait de retoucher un portrait de grand maître, chef-d'œuvre de l'art, avec les plus grossières couleurs, à tort et à travers, sans goût et sans harmonie. Mieux vaudrait assurément détruire plusieurs toiles de mince valeur; le mal ne serait ni si grand, ni si regrettable, ni si irréparable. Ainsi en est-il des âmes. Bien que ce préjudice soit pour'elle si grand qu'il est impossible, en le signalant, de dépasser les limites du vrai, il est cependant si commun que c'est à peine si l'on trouve un directeur qui n'y jette pas les âmes appelées à la contemplation. » Et ici le Saint s'élève vigoureusement contre ces directeurs qui, ne voyant dans cette contemplation silencieuse que pure oisiveté, obligent les pauvres âmes à méditer et à produire des actes.
« Comme ils ne connaissent ni les degrés d'oraison, ni les voies de l'esprit, ils ne s'aperçoivent pas que ces actes qu'ils prétendent imposer à l'âme, il y a longtemps déjà qu'elle les a faits. . . Ils ne songent pas que, lorsqu'un voyageur, après avoir franchi la route est parvenu au terme, il ne lui est plus nécessaire de continuer à marcher, puisque en marchant toujours il ne ferait que s'éloigner du but. Et comme ils ne comprennent pas que cette âme est entrée dans la vie de l'esprit, où il n'y a plus ni raisonnement ni sentiment, où Dieu agit sur elle d'une manière très