RENONCEMENT CONSTANT ET ABSOLU
Il importe tout d'abord de bien le préciser. Un vœu qui porterait sur une matière vague et obscure, engendrerait fatalement des troubles, des scrupules et serait nuisible à l'âme. Tout vœu porte sur des actes délibérés : faire vœu d'éviter les fautes de fragilité est un vœu nul, disent les théologiens, parce qu'il est impossible à pratiquer. Au contraire on peut faire vœu de ne pas commettre de faute vénielle de propos délibéré; ce vœu est valide et oblige en conscience, parce qu'il est possible. Les actes semi-délibérés seront donc exclus du vœu du plus parfait. En seront exclus aussi les actes dont la perfection reste douteuse; noue l'avons montré au chapitre du Discernement des esprits, il serait contraire à la perfection de peser longuement les choses de petite importance et de perdre la paix de l'âme pour des bagatelles. Disons enfin que ce vœu n'a pas pour objet le plus parfait absolu ou l'acte considéré en lui-même sans égard aux circonstances, mais le plus parfait relatif : en soi il est plus parfait de jeûner que de ne pas jeûner, mais pour la plupart des âmes chrétiennes des jeûnes fréquents seraient une imperfection, parce qu'ils les rendraient moins capables de s'acquitter de leurs devoirs d'état, et souvent aussi parce qu'ils constitueraient des singularités blâmables.
Faire le vœu du plus parfait c'est donc faire vœu de choisir, toutes les fois qu'on aura le temps de la réflexion, entre deux actes possibles, celui qu'on verra avec évidence, toutes circonstances pesées, plus sage et plus agréable à Dieu.
155.' Pour le permettre, le conseiller ou le défendre le directeur doit peser les inconvénients ou les avantages de ce vœu.
Les inconvénients que l'on peut craindre sont de troubler les âmes, de les replier trop sur elles-mêmes, de les rendre méticuleuses, de les absorber dans un examen minutieux; ou, au contraire, de les faire viser à des actes héroïques aux dépens de leurs devoirs ordinaires, de 'eur faire croire qu'elles sont élevées à un haut degré de vertu, enfin de multiplier pour elles les occasions de péché.
Mais en retour le vœu du plus parfait offre de grands avantages : il donne aux bonnes actions un mérite nouveau, le mérite du vœu, chacune devient un acte de la vertu de religion. Surtout il affermit dans la pratique de l'abnégation : l'âme désormais est liée au renoncement universel; elle ne peut plus
consentir à une recherche délibérée d'elle-même; elle ne peut, plus agir, en connaissance de cause, pour sa propre satisfaction : rien pour la nature, tout pour Dieu, voilà désormais sa devis»-. Et l'expérience prouve que le voeu est un secours beaucoup plus efficace que la simple résolution. Elle prouve aussi que le Seigneur, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, accorde des grâces plus précieuses de lumière et de force; Il rend plus saintement prudents, plus clairvoyants et plus résolus ceux qui s'engagent par vœu à cette pratique du parfait amour.
156. Les inconvénients que nous avons signalés doivent empêcher de permettre ce vœu aux esprits étroits, perplexes, sujets aux craintes déraisonnables et aux scrupules : à ceux dont le jugement n'est pas droit et qui ne comprennent pas en quoi consiste la perfection de leurs œuvres, à ceux qui se complaisent en eux-mêmes, à ceux qui pratiquent mal le renoncement, soit parce qu'ils manquent de courage, soit parce qu'ils trouvant toujours des prétextes pour légitimer leurs caprices, enfin aux âmes les meilleures elles-mêmes, quand Dieu ne leur en donne aucun attrait.
Aux âmes droites, judicieuses, qui agissent rondement et ne se noient pas dans les détails, qui ont le désir sincère d'avancer, la connaissance de leurs misères et la confiance en Dieu, il peut être permis et, même quand elles n'y répugnent pas, utilement conseillé. Si ce vœu, comme tous les autres, comme les vœux de religion par exemple, occasionne quelques fautes légères, les avantages qu'il donne, la gloire qu'il procure à Dieu, les progrès qu'il favorise, permettent de s'exposer à ce danger : il est toujours licite de chercher un grand bien, lors même que l'on s'expose, dans la poursuite de ce bien, à quelques maux légers et inévitables.
Cependant un directeur prudent ne permettra pas tout d'abord de s'engager au plus parfait pour un long espace d>:- temps : renouvelé chaque jour ou chaque semaine, ce veeu produira d'aussi bons fruits. Dans les cas douteux le directeur fera sagement de ne permettre ce vœu ou de ne le conseiller que quelques jours par semaine; il verra si les âmes, dans les joi. elles sont ainsi stimulées, se montrent plus fidèles, ou contraire elles s'embarrassent, s'inquiètent ou violent trop facilement leur promesse.
157'. On le voit, pour conduire ces âmes contemplatives, il n'y a guère autre chose à faire que de les amener à pratiquer dans toute sa perfection l'abnégation chrétienne.
u fera le reste, son action purificatrice continuera de tcer par les épreuves, que l'âme devra accepter en toute soumission et confiance. En même temps l'opération divine, qui s'exercera et dans l'oraison et hors de l'oraison, ne cessera <1h la purifier et de la sanctifier toujours davantage, pourvu toutefois qu'elle prenne soin de ne pas entraver cette action de la grâce. Il nous reste donc à dire comment elle devra désormais se conduire dans cette contemplation devenue habituelle.