CHAPITRE III
Comment une âme habituellement contemplative doit faire son oraison
§ 1er. — Préparation
158. D'abord l'âme dans cet état a-t-elle besoin de préparation?
Il arrive souvent aux âmes contemplatives de n'avoir besoin d'aucune préparation pour se mettre en oraison. Elles se trouvent par moments tellement remplies de sentiments d'amour, d'union à Dieu, qu'elles entrent en oraison sans aucun effort; elles sont recueillies sans l'avoir cherché.
Toutefois, ce recueillement, qui est une faveur de Dieu, peut devenir un écueil. Ces âmes, en effet, sont tentées de se fier à cette facilité qu'elles ont maintes fois éprouvée et portées à se passer toujours de préparation. « Elles voudraient, dit sainte Thérèse, ne s'occuper toujours qu'à aimer sans penser à autre chose, et cela vient, déclare la Sainte, de ce que, ayant éprouvé dans la contemplation des joies très douces, elles voudraient toujours les ressentir, sans faire agir en quoi que ce soit l'entendement; mais quelque désir qu'elles en aient, cela n'est point en leur puissance. En voici la raison : bien que la volonté ne soit pas
morte, le feu dont elle a coutume de brûler est amorti; ainsi il est nécessaire que quelqu'un le souffle, pour qu'il jette de nouveau des flammes. » (6e Demeure, ch. vu.)
Dans ce cas, comme le dit sainte Chantai {Entretien 34), « il ne faut pas attendre que Notre-Seigneur nous mette le lait ou le miel à la bouche pour parler à sa Bonté, car II veut que nous nous aidions nous-mêmes. » Une certaine préparation est donc nécessaire; d'après sainte Thérèse, il n'y a guère que ceux qui sont parvenus à la septième demeure qui n'en aient que très rarement besoin. « Prendre pour méthode de ne point se préparer, écrivait saint François de Sales à MmP de Chantai, cela m'est un peu dur; cela peut être utilement fait, mais que cela soit une règle, je confesse que j'y ai un peu de répugnance. » {Lettre du 11 mars 1610.)
159. Quelle doit être cette préparation? Ce ne sera pas une préparation méthodique comme dans l'oraison discursive : en effet, comme le remarque au même endroit sainte Thérèse, pour l'âme arrivée à ce point tout raisonnement serait inutile et fatigant. Quelques simples pensées, quelques souvenirs pieux s iffiront. « Car autre chose, dit-elle, est discourir avec V entendement,, et autre chose présenter simplement à V entendement des mérités. » On ne méditera donc pas, mais on se rappellera, on se représentera simplement un des mystères de la vie ou de la passion de Notre-Seigneur. <r La plus sublime oraison n'empêchera pas de le faire, dit encore sainte Thérèse, et on ferait une grande faute de ne pas s'occuper souvent à ce saint exercice. » \lbid.)
Dans Sa Vie, ch. xxiv, la Sainte raconte que ce fut là le conseil que lui donna saint François de Borgia appelé à juger de son genre d'oraison : « Il me conseilla de toujours commencer l'oraison par un mystère de la passion, et si ensuite le Seigneur élevait mon esprit (à la contemplation) sans que j'aie cherché à m'y élever moi-même, je ne devais pas résister, mais m'abandonner à sa conduite. Il montra par là, ajoute la Sainte, combien il était avancé lui-même en me donnant ainsi le remède et le conseil, car en ceci l'expérience fait beaucoup. »
Saint Paul de la Croix donnait le même conseii : « Je me réjouis, écrivait-il à un maître des novices, d'apprendre les grâces que Dieu fait à ses serviteurs, et spécialement au Père N... Il
bmmence à avoir le don d'oraison; veillez cependant à ce qu'il le néglige pas la pratique des vertus et l'imitation de Jésuschrist. Qu'il commence toujours son oraison par un des mystères je la passion, et qu'il s'entretienne en de pieux soliloques sans aire d'efforts pour méditer. Si Dieu vient ensuite à l'attirer au iilence d'amour et de foi dans son sein divin, comme votre Révérence me le dit, qu'il ne trouble pas la paix et le repos de ion âme par des réflexions explicites. »
160. Certaines âmes n'ont qu'à songer à la communion, ou bien m'a se représenter la sainte hostie pour se sentir aussitôt .ouchées; d'autres se rappellent que Jésus habite en elles; celles- ;i songent au salut des âmes, aux offenses dont Dieu est l'objet ; Selles-là se servent d'un texte de la Sainte-Écriture h Le souvenir du ciel, la gloire et le bonheur des Personnes divines sont >our d'autres le moyen de réveiller leur amour endormi. Il est ies personnes qui recourent tout d'abord à leurs protecteurs îélestes, à leur ange gardien, aux Saints qu'ils vénèrent davan- ;age, à la Très Sainte Vierge; ils se font comme introduire par ?ux près de Dieu; ils se trouvent alors plus confiants et mieux lés du Seigneur. On peut prendre l'une ou l'autre de ces méthodes, ou les varier selon l'attrait du moment. « Mon Seigneur, disait sainte Marguerite-Marie, apprenez-moi ce que fous voulez que je vous dise. — Rien, répondit Jésus, sinon ces jaroles : Mon Dieu, mon Unique et mon Tout, vous êtes tout pour moi et je suis toute pour vous. » C'est le Dilectus meus nihi et ego Mi du Cantique. — « Si nous pouvions, dit sainte Chantai, dire en vérité ces deux mots : Mon Dieu et mon Tout,
1 L°s textes qui nous rappellent l'amour de Dieu sont particulièrement efficaces: « Dieu le Père nous a tant aimés qu'il nous a donné son Fils unique. — Lui qui n'a pas épargné son propre Fils, mais qui l'a ivrt- à la mort pour nous tous, comment ne nous donnera-t-Il pas aussi toutes choses avec Lui ? — Le Verbe s'est fait chair et II a habité parmi nous. — Il m'a aimé et II s'est livré pour moi. — Ne savez-vous pas que tous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit-Saint lui-même intercède pour nous et en nous par des gémissements ineffables? » De ftiême mcore ceux qui nous rappellent notre union étroite avec Jésus qt qui ious incitent à nous unir à son adoration silencieuse, à ses actions de jrâces, à ses demandes : « Il est toujours vivant, (particulièrement dans .'Eucharistie) toujours intercédant pour nous. — Je suis la vigne et ?t vous êtes les branches. — Je suis en mon Père, et vous en moi et moi m vous. — Ayez en vous les sentiments qui sont dans le Christ Jésus. »
nous ne nous ennuierions jamais àl'oraison, car, quand on y serait ennuyé, ces deux mots bien dits charmeraient l'ennui. » Ainsi, l'âme contemplative, quand elle ne se sentira pas favorisée de l'union amoureuse, devra, pour y entrer, faire usage de l'enten- •liuient ou de l'imagination, mais on voit avec quelle sobriété.
161. Pour mieux faire comprendre cette doctrine donnons encore un exemple qui précisera notre pensée. S'il s'agit de réciter le Rosaire où la méditation des mystères est requise pour gagner les indulgences, l'âme parvenue à la contemplation habituelle se rappellera simplement le mystère. Si c'est l'Incarnation, « mon Dieu, dira-t-elle, vous vous êtes donc incarné pour nous, vous vous êtes fait si petit pour nous, que vous êtes bon ! » et cette seule pensée lui suffira, elle n'aura besoin d'aut une autre considération pour émouvoir son cœur; et ainsi pour les autres mystères. Pour la Visitation, la seule pensée de la charité de Marie ou de sa modestie la remplira d'admiration, ou plutôt excitera -en elle ce sentiment vague mais ardent il 'amour, que nous avons donné comme le fond de la contemplation l.
162. C'est ce que sainte Thérèse appelle faire marcher la « noria », c'est-à-dire puiser sans grand travail, presque sans aucune peine, à la source de la contemplation. Les lignes suivantes du saint Évèque de Genève montreront que cette doctrine est aussi la sienne.
« Il n'est pas possible, écrivait-il à sainte Chantai (avril 1660), 1 ne se servir en l'oraison ni de l'imagination, ni de l'entendement, mais de ne s'en servir point que pour émouvoir la volonté et, la volonté étant émue, l'employer plus que l'imagination ei l'entendement, cela doit se faire indubitablement. . . Cette imagination doit être fort simple et comme servant d'aiguille poui enfiler dans votre esprit les affections. »
1 Sans doute, il est souvent nécessaire de faire des sérieux effort! pour catte préparation, mais ces efforts consisteront dans des acte: fermas de renoncement aux vaines imaginations, dans le souwni attentif des grandeurs et surtout de l'amour de Dieu présent à l'âme ôt que dans l'application méthodique à un sujet déterminé. Si li resse persiste encore, bien souvent il suffira, pour ranimer la fer > fur d'une pieuse lecture, surtout celle du saint Évangile ou de quclqui vie de Saint.
§ 2. — Comment doit se conduire, dans le cours de son oraison, celui qui éprouve la quiétude sensible
163. Une fois que l'âme, grâce à cette douce et simple préparation, est entrée en oraison, elle doit, autant que possible, ■emeurer dans l'union amoureuse, sans chercher à faire des Cctes distincts, amour, contrition, demande, etc.; non pas s, que l'âme ne produise jamais de ces actes, mais eUe les reçoit plutôt qu'elle ne les opère; ils lui sont donnés, ils lui viennent d'eux-mêmes, sans qu'elle se mette en peine de les chercher. Eos actus tantummodo faciat, dit saint Liguori, ad quos se sentit a Deo suavi<er impelli. « L'âme ne doit pas faire d'autres que ceux auxquels elle se sent doucement portée par la
i {Praxis, 184.) ate Thérèse ne l'entendait pas autrement : « L'âme, quand feUe est dans cette quiétude, doit se conduire avec douceur et sans bruit. J'appelle bruit, chercher avec l'entendement beaucoup de paroles et de considérations pour rendre grâces de ce bienfait, et entasser les Uns sur les autres ses péchés et ses fautes afin de montrer qu'elle en était indigne. . . La volonté doit demeurer sage et en repos et comprendre qu'on ne négocie pas avec Dieu à force de bras : ce serait jeter imprudemment sur cette étincelle de gros morceaux de bois propres à l'éteindre. Qu'elle reconnaisse cette vérité et qu'elle dise humblement : S iirneur, que puis-je faire ici? Quel rapport entre une esclave ît son Maître, entre la terre et le ciel, ou d'autres paroles d'amour qui se présentent d'elles-mêmes. Qu'elle s'applique, surtout, à bien se pénétrer de ce qu'elle dit et ne s"inquiète en aucune façon de l'entendement, qui n'est qu'un faiseur de bruit. Souvent, tandis qu'il s'égare, la volonté se verra unie avec Dieu et dans une paix profonde.
« L'âme perdrait beaucoup en négligeant cet avis, surtout si ndement est subtil. . . De plus, nous voyant si près de Dieu nous devons Lui demander des grâces. Le prier pour L'Église, pour ceux qui se sont recommandés à nous, pour les âmes du purgatoire, et cela sans bruit de paroles, mais avec un vif désir l'être exaucés. Celte manière de prier comprend beaucoup; on y obtient plus qu'en faisant de belles, considérations. Que la rolonté, pour aviver son amour, éveille seulement quelques
pensées qui naissent comme d'elles-mêmes, comme celle des progrès que le Seigneur lui a donné de faire; qu'elle produise quelques actes d'amour, se confondant du peu qu'elle fait pour Celui à qui elle doit tant, et tout cela sans laisser l'entendement faire son tapage en recourant à de grands raisonnements. Quelques petits brins de paille jetés avec humilité dans ce feu d'amour, — et s'ils viennent de nous, ils sont moins que des brins de paille, — serviront plus à l'enflammer qu'une grande quantité de bois, c'est-à-dire que desraisonnementssavants.qui, dans l'espace d'un Credo, étoufferaient la flamme naissante. . ,
« Ainsi dans ces moments de quiétude, on doit laisser l'âme se reposer doucement en Dieu, et mettre la science de côté. L'entendement se met en peine de trouver des remerciements bien tournés, mais la volonté demeurant en repos et n'osant, comme le public?in, lever seulement les yeux, rend au Seigneur de plus dignes actions de grâews que l'entendement avec tout l'artifice de la rhétorique. » ( Vie, ch. xv.)
Sainte Thérèse revient encore sur ce conseil dans le Chemin de la Perfection (ch. xxxi, 7) et elle en donne la raison : « il faut se tenir dans une plus grande solitude, laisser au Seigneur sa liberté d'action et permettre à Sa Majesté d'opérer en nous comme en chose qui Lui appartient. Tout au plus, donc, faudra-t-il prononcer de temps en temps quelque parole bien douce. »
Saint Jean de la Croix donne la même raison : « Dans cet état on ne doit plus en aucune manière imposer à l'âme l'obligation de méditer, de s'exercer à produire des actes à force de raisonnements, de se procurer avec empressement des sentiments fervents et savoureux : ce serait faire obstacle au principal agent, qui est Dieu. »
Nous avons vu plus haut (n° 56), saint François de Sales donner le même conseil et alléguer une raison analogue : « Cet amour simple de confiance et cet endormissement amoureux de votre esprit entre les bras du Sauveur comprend par excellence tout ce que vous allez chercher ça et là pour votre goût. (Amour de Dieu, vi, 8.)
Ainsi ne point chercher de grandes considérations, acceptei de pieuses pensées si elles se présentent; mais surtout demeurer uni à Dieu dans un doux repos et une paix silencieuse, lui exprimant seulement les sentiments d'amour qui s'offrent
i Vux-mêmes, ou les demandes que l'on se sent porté à Lui faire, tel est, d'après les saints docteurs, le rôle de l'âme dans cette oraison.
164. Ces recommandations instantes des Saints sont loin d'être superflues, car l'empressement naturel à produire des actes est l'un des écueils contre lesquels les contemplatifs ont le plus besoin d'être prémunis. Il est difficile de leur persuader, surtout au début, que cette simple attention à Dieu présent est suffisante, que ce regard de foi, cet amour silencieux valent mieux que les élans du cœur. Beaucoup d'âmes fidèles, celles-là surtout qui n'y ont pas été encouragées, n'arrivent jamais à le croire; toujours elles s'agitent, elles s'inquiètent et par là perdent les trésors de grâce que l'Esprit-Saint voulait verser en elles.
« Le moindre des fruits que Dieu opère dans l'âme en cette sainte oisiveté et cette solitude est un bien inestimable, plus précieux que l'âme et son directeur ne peuvent le comprendre. » (Vive flamme, st. III, v, 3, § 7. Cf. suprà, n° 141.)
« Qu'il est beau, mon très cher, écrivait le Yen. Libermann, de voir une âme bien soumise à Dieu, se tenant parfaitement calme devant Lui, afin qu'il puisse agir en elle selon toute la plénitude de sa très sainte volonté... Il est bien certain que les plus grands Saints l'ont servi de cette manière, et je crois qu'ils ont appelé cette \oie la voie passive; ce qui ne dit rien autre chose, à ce qu'il me semble, sinon que nous tâchons, dans cet état, de ne rien faire et de calmer tous les mouvements de notre âme, nous unissant tout doucement à la grâce qui est en nous et qui nous meut en toutes nos actions extérieures et intérieures. » (Lettre du 22 janvier 1835.)
165. Écoutons sainte Chantai exposant cette tendance qu'elle éprouvait à produire d'elle-même des actes, et les réponses de son saint directeur.
Demande de sainte Chantai : « Si l'âme ne doit pas spécialement en l'oraison s'essayer d'arrêté»1 toutes sortes de discours et, au lieu de regarder ce qu'elle a fait, ce qu'elle fera, ce qu'elle fait, regarder Dieu, et ainsi simplifier son esprit et le vider de tout et de tous soins de soi-même, demeurant, en cette simple vue de Dieu et de son néant, tout abandonnée à la sainte volonté de Notre-Ssigneur, dans les effets de laquelle il faut demeurer
contente et tranquille, sans se remuer nullement pour faire de? actes de l'entendement ni de la volonté; je dis même qu'en la pratique des vertus et aux fautes et chutes.il ne faut bouger de là, ce me semble, car Notre-Seigneur met en l'âme les sentiments qu'il faut, et l'éclairé là parfaitement; je dis pour tout, et mieux mille fois qu'elle ne pourrait être par tous ses discours et imaginations. Vous me direz : Pourquoi sortez-vous donc de là? O Dieu, c'est mon malheur, et malgré moi, car l'expérience appris que cela est fort nuisible : mais je ne suis pas mai de mon esprit, lequel ,sans mon congé, veut tout voir et ménager. C'est pourquoi je demande à mon très chsr seigneur l'aide de la sainte obéissance, pour arrêter ce misérable coureur, car il m'est avis qu'il craindra le commandement absolu. »
Réponse de saint François de Sales : « Puisque Notre-S igneur, dès il y a si longtemps, vous a attirée en celte sorte d'oraison, vous ayant fait goûter les fruits tant désirables qui en proviennent, et connaître la nuisance de la méthode contrais meurez ferme et, avec la plus grande douceur que vous pourrt z\ ramenez votre esprit à cette unité et à cette simplicité de présence et d'abandonné ment en Dieu. Et d'autant que vode esprit désire que j'emploie l'obéissance, je lui dis ainsi : Mon ch-.r esprit, pourquoi voulez-vous pratiquer la partie de' Marthe en l'oraison, puisque Dieu vousiait entendre qu'il veut que vous exerciez celle de Marie? Je vous commande donc que simplement vous demeuriez ou en Dieu ou auprès de Di( u, sans vous essayer d'y rien faire et sans vous enquérir de Lui de d.< se quelconque, sinon à mesure qu'il vous excittra. Ne retournez nullement sur vous-même, ains soyez là près de Lui. »
C'est ainsi que i'àme contemplative doit être passive sous la main de Dieu.
§ 3. — Distractions
166. Cependant, les distractions peuvent survenir. Pendant que le cœur goûte l'union amoureuse, l'esprit se prend à raisonner, l'imagination surtout travaille. Que faire? Nous avons dit plus haut (n°54) comment sainte Thérèse reconnu de ne pas se mettre en peine en pareil cas et de ne pas faire violence à l'imagination pour la captiver. « L'unique remède;
si de ne pas faire plus de cas dp l'ima<?inntion que
d'une folle et de l'abandonner à son thème, Dieu 9eul pouvant y
mettre un terme et la fixer. » (fie. eh. xvn.) La Sainte revient
tintes reprises sur ce conseil, et eHe explique elle-même la
insistance. « Il faut bien se garder de se 1 troubler par les pensées importunes dans l'oraison, ni de s'en mettra on penne... J'ai de offert. Dans la
ée que peut-être vous en souffrirez vous-mêmes, je saisis s les occasions de vous en parler, désirant, nv s Filles, vous faire comprendre qie . cela étant inévitable, il ne laut ni ■n inquiéter, ni vous en affliger. Laissez marcher ceUe imagination, vrai traequet de moulin, et occupez-vous de faire votre fariue, cYst-à-dire de poursuivre votre oraison à l'aide de la volonté et de l'entendement l. » (4e Demeure, ch. i.) LVnl
' fera simplement acte de foi sur la présence du Bien-Aimé, vourera l'union amoureuse, si elle continue de se -> ntir, ou bien elle adhérera simplement à la volonté divine '.
Ainsi l'enseignait Bossuet. Mme de la Maisonfort lui avait ■rit posé cette demande :
[] pari î: . par divers endroits des écrits de saint François de qu'il voulait que certaines âmes se contentassent, lorsqu'elles apercevaient de la distraction dans lc-ur oraison, de ir à Dieu par un simple retour, et que de ramener ainsi leur était le seul effort qu'il voulait qu'elles fissent a1 ors 2. » Et le savant Directeur répondait : « Ce simple retour
1 L'auteur contemporain qui aie mieux traité cette question, dit très
faire que l'oraison soit excessiv m-nt distraite et très
unie; la volonté est amorcée, dit saint François de Sales, elle ne se
relâche pas. L s aras voient d"ordinaire très bien ces deux choses :
de lfur pensée d'une part, et de l'autre une sorte de
captivation de la volonté. Que faire alors? R mettre doue m nt son
attention sur Dieu et souvent les puissances se fixeront ; mais surfout
enfoncer de plus en plus la volonté dans son amour, c'est par là qu'elles
n-nt le mieux. » La Contemplation, parle R. P. Lamballe, p. 163,
Paris, Téqui.
1 « Ainsi faut-il, dit en effet saint François de Sales, que si nous apercevons d'être distraits parla curiosité de savoir ce que nous faisons en l'oraison, soudain nous n mettions notre cœur en la douce et paisible attention de la présence d Dieu, de laquelle nous étions divertis. » Amour de Dieu, vi, 10.
est très suffisant : c'est l'acte le plus effectif : souvent les autres ne sont que dans l'imagination. »
167. On pourrait de même recourir, mais sans effort violent, à quelque pieuse considération.
k Vous pourriez quelquefois, mon bien cher, écrivait àun séminariste le Yen. Libermann, lorsque vous vous apercevez des divagations et légèretés de votre esprit, lui donner quelques bonnes pensées, dont il pourrait s'occuper et s'amuser, tandis qu'au fond de votre intérieur votre âme s'occuperait à vous unir intérieurement à Dieu; seulement comme votre esprit divague facilement, vous lui présenterez de temps à autre quelque bonne pensée, quelque passage de l'Écriture Sainte, et vous lui livrerez, dis-je, cette bonne pensée pour qu'il s'y amuse, mais ce ne sera pas là votre oraison; pendant qu»> l'homme sensible s'amuse avec cette pensée, vous vous tiendrez toujours dans votre intérieur, uni à Dieu à votre façon ordinaire. Il en est de cela comme de quelqu'un qui serait à table, Bon petit chien aboie contre lui, parce qu'il veut aussi avoir quelque chose, il le tourmente sans relâche et le tire par ses habits. Que fait alors le maître? Il lui jette un morceau, et puis mange quelque temps en repos. Faites-en de même avec votre '•spri: : jetez-lui de temps en temps un morceau pour le contenter, et demeurez toujours renfermé en toute paix et tranquillité dans votre intérieur. Votre oraison ne consistera pas dans cette bonne pensée que vous abandonnez à votre esprit, mais dans le repos intérieur de votre âme devant Dieu. Je sais bien que ce moyen ne vous servira pas toujours, mais, du reste, rie vous inquiétez jamais, allez toujours votre petit train, et ne cherchez que- Dieu seul en toutes choses. » (Lettre 76p, 1837.)
168. Parmi les distractions, il en est une assez ordinaire et dont il est utile de dire un mot. Souvent, au milieu de l'oraison, survient quelque préoccupation : il s'agit de quelque affaire à traiter, à conduire à bonne fin, de quelque inconvénient que l'on prévoit et que l'on voudrait éviter; alors on tire ses plans, on prend ses mesures et on ne songe plus au bon Dieu l.
1 II se rencontre des prêtres qui prétendent préparer leurs sermons pn faisant oraison. A moins d'être un grand Saint — saint Vincent Terrier en agissait ainsi — et de pouvoir compter sur l'inspiration de
Le remède, c'est de se souvenir aussitôt qu'où est à l'oraison et que, par conséquent, la volonté de Dieu est qu'on laisse tous ilculs pour s'en remettre entièrement et avec une confiance aveugle à sa bonté. On gagne bien plus en s'abandonnant à Dieu qu'en cherchant toutes les combinaisons possibles et qu'en faisant appel à toutes les ressources de la prudence humaine. Écoutons encore sur ce point sainte Chantai et saint François de Sales.
Demande. — « Je retourne donc à mon très cher Père, si l'âme, étant ainsi remise, ne doit pas demeurer toute reposée en son Dieu, Lui laissant le soin de ce qui la regarde, tant intérieurement qu'extérieurement, et demeurant, comme vous dites, dans sa Providence et sa volonté, sans soin, sans attention, sans élection, sans désir quelconque, sinon que Notre- S-igneur fasse en elle, d'elle et par elle sa très sainte volonté, sans aucun empêchement ni résistance de sa part.
Réponse. — « Dieu vous soit propice, ma très chère Fille. L'enfant qui est entre les bras de sa mère n'a besoin que de se laisser faire et de s'attacher à son cou.
Demande. — « Si Notre-Seigneur n'a pas un soin tout particulier d'ordonner tout ce qui est requis et nécessaire à cette âme ainsi remise?
Réponse. — « Les personnes de cette condition lui sont chères, comme la prunelle de son œil. »
§ 4. — Règles pour la quiétude aride
169. Nous avons supposé jusqu'ici que l'âme, dans son oraison, parvient à goûter l'union amoureuse, éprouve par conséquent ce que nous avons appelé la quiétude sensible; mais il n'en Vd pas toujours ainsi.
La préparation dont nous avons parlé ne suffit pas toujours à
l'Esprit de Dieu, c'est là faire fausse route, c'est chercher une distraction et non pas faire oraison. L'oraison est une prière, la préparation à la prédication est un travail. Même dans les cas où, pour adresser à un groupe de fidèles une courte exhortation, il suffit de quelques réflexions, ces réflexions ne sont pas l'oraison. Il faut d'abord tracer son plan, trouver les idées, et alors seulement on se livrera à la prière pour attirer les bénédictions divines sur son ministère.
émouvoir le cœur et à produire sensiblement l'union contem^ plative.
Faut-il alors revenir à la méditation méthodique? Non, car, comme nous l'avons dit après sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, l'âme qui a été habituée à la contemplation y éprouverait trop de répugnance.
Écoutons là-dessus Bossuet * : « Q aand Dieu retire son opération, je crois que c'est le cas de se recueillir comme les autres fidèles (non contemplatifs), mais avec douceur et surtout sans anxiété ni inquiétude, car c'est la ruine de l'oraison. » « Il est bien certain, dit à cette occasion Mme de la Maisonfort, que M. de Meaux ne demandait à ces âmes que des excitations fort simples, et il convenait, après saint François de Sales, et il me l'a dit, qu'une heure d'oraison serait bien employée, quand on la passerait à ne faire autre chose, pendant tout ce temps, que ramener son esprit à Dieu chaque fois qu'on s'aperçoit de son égarement. En me parlant sur les sécheresses et les distractions, il me disait que c'était alors qu'il fallait faire l'oraison de patience. »
Sainte Chantai donnait à ses. filles des conseils absolument semblables : « Vous êtes à l'oraison, Dieu ne vous donne rien : ne sauriez-vous faire autre chose, adorez-Le, adorez sa présence, ses voies, ses opérations; il n'est pas besoin pour cela de grandes pensées, vous l'adorez mieux par le silence que par le discours. Ne pouvez-vous rien faire du tout, souffrez ; si vous ne faites V oraison en agissant, vous la ferez en pâtissant. »
Sainte Thérèse (Vie, ch. xn) reconnaît qu'il y a des moments où, par suite des affaires, des peines ou des sécheresses, on ne peut ni méditer, ni même s'entretenir en aucune façon avec notre divin Sauveur. Alors, dit-elle, il n'y a plus qu'à « tenir la croix embrassée », c'est-à-dire accepter avec une entière résignation cet état de sécheresse.
§ 5. — Résolutions
170. Comment terminer ces oraisons, qu'elles aient été pleines de douceur ou d'aridité? Faut-il prendre des résolutions?
1 L?ttre à Mma de la Maisonfort, du 5 avril 1696.
Écoutons encore la doctrine de Bossuet : « Je lui dis un jour, c'est encore M"1" de la Maisonfort qui parle, que mon confesseur m'avait demandé si je faisais des résolutions en finissant mon oraison. Le prélat me dit : vous les avez en simplicité, vous en av z le fond; il y a des gens à qui elles ne sont pas nécessaires; pour vous je ne crois pas qu'elles vous le soient ; vous les avez en substance. »
Nous n'oserions pas faire de ceci une règle absolue; même aux âmes contemplatives, l'Esprit de Dieu peut inspirer des résolutions et celles qui ne sentiraient pas son inspiration ne feraient pas mal d'en prendre d'elles-mêmes. Elles peuvent d'ailleurs se contenter d'une résolution générale, toujours la même et répondant à leurs besoins, par exemple de ne rcher que Dieu s?ul, ou de Le servir en toute humilité, — ainsi faisait saint Vincent de Paul, qui s'appliqua toute sa vie à cette vertu, — en toute douceur — , ainsi saint François de Sales. Dans certains cas particuliers, elles prendront des résolutions spéciales en rapport avec les circonstances.
Si cette conduite nous parait sage, nous ne voudrions pas, cependant, condamner l'opinion de Bossuet : il peut se faire que certains contemplatifs, sans tomber pour cela dans le quiétisme, ne prennent pas soin de formuler explicitement leurs résolutions; mais, comme le dit l'illustre Êvêque, ils en ont le fond, ils les possèdent en substance.
§ 6. — Persistance de la quiétude dans les divers exercices
171. L'état d'union amoureuse étant si précieux, l'on devra rcer d'y demeurer dans tous ses exercices, par exemple, comme le dit Bossuet, dont nous avons déjà cité les paroles, dans « les prières vocales l, le chant du chœur, la sainte messe dite ou entendue 2 et même l'examen de concience, puisque cette même lumière de foi, qui nous tient attentifs à Dieu, nous
1 Pour les prières "vocales, l'âme habituellement contemplative ne doit pas s'en surcharger; il sera bon que le directeur en diminue le nombre, la simple contemplation étant beaucoup plus salutaire.
* Aux exercices indiqués par Bossuet il faut encore ajouter l'action de giâces et la visite au Saint Sacrement.
fera découvrir nos moindres imperfections et en concevoir un grand déplaisir et regret. Il faut aussi aller aux repas avec le même esprit de simplicité qui rendra plus attentif à Dieu qu'au manger.
« Il faut se récréer dans la même disposition, pour donner au cœur et à l'esprit quelque soulagement, sans se dissiper par des nouvelles curieuses, des ris immodérés, ni aucune parole indiscrète, etc. ; mais se conserver pur et libre dans l'intérieur sans gêner les autres, s'unissant à Dieu fréquemment par des retours simples et amoureux, se souvenant qu'on est en sa présence et qu'il ne veut pas qu'on se sépare en aucun temps de Lui et de sa sainte volonté. . . On doit se comporter de la même façon et avec lé même esprit, et se conserver dans cette simple »>t intime union avec Dieu dans toutes ses actions et sa conduite, au parloir, à la cellule, au souper, à la récréation. . . Enfin, on finira la journée avec cette sainte présence, l'examen, la prière du soir, le coucher, et on s'endormira avec cette attention amoureuse, entrecoupant son repos de quelques paroles ferventes et pleines d'onction, quand on se réveille pendant lanuit, comme autant de traits et de cris du cœur vers Dieu. »
« Oraison, vingt-quatre heures par jour, écrivait dans un règlement de vie pour une religieuse saint Paul de la Croix c'est-àdire faire toutes les actions le cœur et j'esprit élevés en Dieu, en se tenant dans la solitude intérieure et se reposant saintement en Dieu dans la foi pure. »
Le Yen. Libermann donnait à un séminariste des conseils semblables. (4 janvier 1838.)
« Pour le chapelet, ne cherchez pas absolument à entrer dans tous les sentiments et toutes les pensées de la prière que vous récitez; tenez-vous paisiblement uni à Dieu ou à la Très Sainte Vierge par le fond de votre intérieur; vous pouvez aussi vous unir de celte manière aux intentions et aux désirs de la Sainte Vierge. Pourvu que vous soyez bien uni à Dieu, c'est tout ce qu'il faut. Si vous avez des distractions et des misères, cela ne fait rien. Il en est de cela comme de l'oraison, conduisez-vous absolument de la même manière. Il faut généralement, dans toutes \os actions intérieures et extérieures de toute la journée, vous tenir de la même façon que dans l'oraison; cela est très important. »