‹ Les degrés de la vie spirituelleChapitre 136 sur 170 · I. Sentiments opposés et simultanés · texte numérisé non relu

I. Sentiments opposés et simultanés

185. Nous venons de rappeler cette simultanéité de deux sentiments contraires que l'on retrouve dans l'anxiété d'amour. Disons à ce propos que ce phénomène est fréquent ch- z les

co.m.mi ( iep.t l'héroismk 17

âmes dont nous allons parler. C'est une chose étrange crue le cœur des Saints l : ils souffrent et sont heureux, leur vie est un mélange incompréhensible de douleurs et de joies, qui se mêlent, qui subsistent en même temps sans se détruire. Souvent même il serait difficile de dire si la douleur l'emporte sur la joie, ou si plutôt la joie ne surpasse pas la douleur : Superabundo gaudio in omni tribulutione, disait saint Paul. lis ressentent douloureuat leurs épreuves, et ils en éprouvent un bonheur très vif; ils sont en proie à des aBgoisses qui les tourmentent cruellement, et ils se rendent compte que leur âme continue de jouir dans son fond d'une paix véritab

186. L'âme humaine, toute simple soit-elle, est cependant comp!'

L s théologiens et les auteurs mystiques distinguent en elle

deux parties, qu'ils ont appelées la partie supérieure et la partie

inféri unnaissent que cette dernière peut être le

- et d'anxiétés cuisantes, pendant que la partie

supérieure demeure dans le calme et la joie.

Quelles sont ces deux parties de l'âme? Disons d'abord, a saint François de Sales {Amour de Dieu, I, 11), pour prév

prêter dans laquelle le lecteur pourrait facilement tomber : « La portion inférieure de l'âme n'est pas la même chose

nsitif d'icelle, ni la volonté inférieure la même chose avec i'appétit sensuel. » Et, en effet, ce sont les facultés spiris, intelligence et volonté, qui sont ainsi divisées : il y a une intelligence supérieure, qui juge et raisonne d'après les notions plus élevées qu'elle atteint par elle-même, et une intelligence inférieure, qui opère sur les connaissances à elle fournies ut par les sens. Et à ce double mode d'opérationsintelJectuelles correspond une double tendance dans la volonté. ■ En notre âme, dit encore saint François de Sales, en tant qu'elle est raisonnable., nous remarquons manifestement deux degrés de pertection, que le grand saint Augustin, et après lui tousles docteurs, ont appelés deux portions de l'âme, l'inférieure

1 II se passe bien quelque chose d'analogue chez les fervents, et plus encore ch;z les parfaits; mais plus l'âme progresse, plus ce contraste de sentiments opposés existant en même temps s'accentue, et chez les Saints, il est tiès frappant.

et la supérieure, desquelles celle-là est dite inférieure qui discourt et fait ses conséquences selon ce qu'elle apprend et expérimente par les sens; et celle-là est dite supérieure qui discourt et fait ses conséquences selon la connaissance intellectuelle, qui n'est pas fondée sur l'expérience des sens, ains sur le discernement et jugement de l'esprit. » Le saint Docteur démontre ce qu'il avance par l'exemple de Notre-Seigneur parfaitement glorieux dès le sein de sa Mère, « et néanmoins en même temps sujet aux tristesses, regrets et afflictions de cœur, et ne faut pas dire qu'il souffrit seulement selon le corps, ni même selon l'âme en tant qu'elle était sensible, ou, ce qui est la même chose, selon le sens, car Lui-même atteste qu'avant qu'il souffrît aucun tourment extérieur, ni même qu'il vît les bourreaux après de soi, son âme était triste jusqu'à la mort. »

187. N'y avait-il là vraiment que deux parties, et ne serait-il pas plus exact de subdiviser davantage? Sans doute le divin Sauveur souffrit dans la partie intérieure de son âme. Au jardin de l'agonie, non seulement la représentation des tourments qu'il allait endurer, et pendant les scènes de la passion la présence de ces tourments faisaient éprouver aux sens des souffrances aiguës, mais aussi la partie raisonnable de son humanité, qui voyait tous ces maux, ne pouvait manquer de ressentir de vives douleurs. Mais il y avait pour Notre-Seigneur d'autres peines plus acerbes encore. Elles étaient causées par la connaissance des offenses faites à son Père, par la vue de l'ingratitud> des hommes, par la prévision de la damnation d'un grand nombre. Or, peut-on dire de ces peines qu'elles affectaient la partie inférieure des facultés spirituelles?

Sans prétendre corriger saint François de Sales il ne semble pas téméraire de le compléter sur ce point. Voici du moins ce que nous croyons : Notre-Seigneur, dans sa passion, souffrait dans les sens, dans la partie inférieure de ses facultés spirituelles, et aussi dans la partie supérieure de ces mêmes facultés. En même temps, Il était heureux, heureux d'accomplir la volonté de son Père et de réparer les outrages' faits à la Majesté divine, heureux de procurer notre salut ; enfin, au-dessus de tous ces sentiments, Il ressentait, dans la suprême partie de son être, les joies ineffables de la vision intuitive.

Les parfaits serviteurs de Jésus-Christ, en cela comme en

COMMENT S'ACQUIERT l'HÉROISME 181

tout le reste, ont quelque ressemblance avec leur divin modèle. Nous ne prétendons pas déterminer avec précision le nombre des étages, s'il est permis de parler de la sorte, qui peuvent se superposer dans l'âme humaine, mais il faut en admettre plusieurs. Dans la partie supérieure de leur être, là où se passent les opérations contemplatives, les Saints éprouvent la paix, le contentement, les sentiments de joie qui naissent de l'amour satisfait, de la vue des grandeurs ineffables de leur Dieu. Par ailleurs, et comme dans une autre partie de leur âme, le sentiment de leur impuissance à servir ce grand Dieu, la pensée de leurs péchés et de ceux de leurs frères, et d'autres motifs de même genre leur causent des peines cruelles.

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