SURNATURELS NON MIRACULEUX
188. Un autre point à noter fort important c'est le double caractère des grâces éminentes faites par Dieu à ces âmes d'élite, d'où suit, entre ces grâces, -une distinction notable. « Il y a, dit le P. Surin, deux sortes de biens surnaturels, les uns sont entièrement extraordinaires, comme visions, paroles intérieures, extases, ravissements et choses tout à fait hors de l'ordre de la foi; les autres, qui sont dans l'ordre de la foi, consistent en lumières et en sentiments. . . » (Traité de Vamour de Dieu, m, 1.)
Nous avons eu déjà l'occasion de lé remarquer (n. 31 et 32), dans la contemplation les vérités que l'âme saisit et pénètre d'une façon merveilleuse à l'aide du don d'intelligence sont des vérités de foi, crues sur le témoignage de l'Église. Il est évident qu'il n'en est plus de même dans les visions et paroles intérieures ; elles sont « en dehors de l'ordre de la foi. » Nous croyons que le P. Surin a raison de dire la même chose des extases et ravissements. Dans le ravissement, en effet, des vérités nouvelles sont révélées à l'âme, que l'enseignement de la foi ne lui ferait pas connaître; Dieu lui communique de merveilleux secrets.
' Cette dernière condition paraît essentielle à sainte Thérèse. « Je suis persuadée, dit-elle (6e Demeure, ch. iv), que si l'âme dans ses ravissements n'entend point de ces secrets divins, ce
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ne sont point des ravissements véritables, mais des effets naturels, causés par faiblesse de complexion, comme il peut arriver aux femmes. »
189. Mais pour être d'un ordre différent, les dons surnaturels non miraculeux n'en sont pas moins très précieux.
« Il y a cette différence, dit encore le P. Surin, que les choses extraordinaires comme les visions, extases, miracles, sont des choses surprenantes et contre le cours ordinaire de la grâce mêlée avec la liberté, et que les autres sont en suite des causes ordinaires que Dieu met dans l'économie de la foi et de la grâce qu'il donne à ses enfants. Et, quoique ces choses et ces effets soient reçus en suite des coopérations ordinaires à la grâce, qu'elles soient promises par les Prophètes et décrites par les Apôtres, elles sont d'une telle nature, c'est-à-dire fondées dans une foi si haute, dans une espérance si forte, dans une charité si vive que l'homme crai les a n'est pas moins assuré de l'être surnaturel, et élevé en l'étage qui passe la raison et le sens humain, et n'entre pas moins dans l'expérience du siècle futur, que par les dons extraordinaires que Dieu fait à ceux à qui II a réservé ces privilèges. »
Non, Dieu ne donne pas à tous ses amis, même aux plus intimes, les dons miraculeux qui sont en dehors de la foi : apparitions, visions imaginaires xou intellectuelles, ravissements. Saint Vincent de Paul était déjà arrivé à une très haute sainteté qu'il n'avait encore été favorisé d'aucune vision, au moins d'aucune vision imaginaire, puisqu'il assura qu'avant celle où lui fut révélée la mort de sainte Chantai et sa réunion au ciel avec l'âme de saint François de Sales, il n'avait jamais eu de faveur de même genre l. Jamais, non plus» on ne le vit en extase.
Sainte Thérèse nous enseigne qu'on ne doit pas juger de la valeur d'une âme par ces sortes de grâces, comme les apparitions de Notre-Seigneur, « puisqu'il y a, dit-elle, plusieurs personnes
1 Remarquons cependant qu'il n'est pas prouvé par là que ce gTand Serviteur de Dieu n'ait pas reçu d'autres faveursextruordinaires.comme paroles intérieures, visions intellectuelles, connaissances miraculeuses, etc.; jamais Saint ne cacha avec un soin aussi jaloux les grâces qu'it reçutdu Ciel.
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tes qui n'en ont jau et d'autres qui ne sont pas
I qui en ont reçu » (6e Dem., ch. ix.)
190. Bien plus, pour ce qui regarde k s ents ils peuvent être parfois des marques d'imperf-.ction ou de quelques restes d'impureté, quand ils arrivent à une âme, prêtent parce qu'> pas accoutumée aux objets qui la
ssent ». (Lallemart. Doct. spir., 7e piinc, ch. n, art. 6.) sure qu'une âme se purifie, l'esprit devient plus fort et plus capable de porter les opérations divines sans émotion ni suspension des sens : « Notre-Seigneur, la Sainte Vierg Apôtres et quelques autres Saints avaient l'esprit toujours occupé des connaissances les plus sublimes avec des transports intérieurs merveilleux, mais sans qu'il en parût rien au dehors par des ravissements et des extases. » (Lalkmant, Ibid., •art. 1.)
« Les ravissements et les extases, dit encore le même judicieux auteur (Ibid.), arrivent d'ordinaire plutôt aux femmes et aux personnes qui sont le moins dans l'action qu'aux autres, parce que leur vie a plus de disposition pour cela, et que leur santé, qui s'affaiblit extrêmement par ces sortes de grâces, n'est pas si nécessaire pour procurer la gloire de Dieu. Au contraire, les hommes apostoliques, qui doivent travailler au salut des âmes, ont une dévotion moins'sensible, plus spirituelle et plus solide. Dieu ne leur donne pas ordinairement la grâce des extases, si ce n'est qu'i1 prétende autoriser par là leur ministère, comme II fait quelquefois, témoin saint Vincent Ferrier, saint François Xavier, et II se communique plutôt à eux par la voie de l'entendement, qui peut recevoir les plus excellentes lumières, que par celles de l'imagination, où les lumières divines sont plus sensibles et don4 les effets éclatent plus au dehors l »
191. Quant aux grâces éminentes, mais qui sont, selon le mot du P. Surin, dans l'ordre de la foi, grâces si sublimes qu'elles mettent l'homme, dit le même auteur, « au faubourg de l'éter-
1 C'est par la même raison que, dans l'état d'union transformante, qui est le suprême degré de la perfection, les ravissements et extases deviennent plus rares. (Sainte Thérèse, Château. 7* Demeure, ch. ni.) Toutefois ils ne disparaissent pas tout à fait. Sainte Thérèse elle-même, écrivant à son frère Laurent le 17 janvier 1577, se plaint des ravissements répétés, irrésistible, qui de nouveau sont venus la surprendre.
nité et dans les avant-goûts de la gloire », Dieu ne les refuse à aucune de ces âmes saintes. « Ce sont les choses que ceux qui coopèrent à la grâce ordinaire peuvent espérer, et qui sont les fruits et les récompenses des travaux des chrétiens, desquels, en quelque sens, on peut dire à chacun qu'il y peut atteindre, et que c'est par sa faute s'il n'y parvient, pas, ayant les aides que Dieu donne en l'Église et l'efficacité du sang de Jésus-Christ, qu'il a répandu pour acquérir ces trésors aux hommes. » (Surin, Amour de Dieu, m, 1.)
§ 3. — Lumières plus grandes communiquées aux âmes d'élite, et actes d'amour très parfaits qui s'ensuivent
192. L'âme entièrement et constamment fidèle reçoit donc des grâces de plus en plus précieuses qui la forît avancer à grands pas dans le chemin de la perfection.
Les lumières que l'Esprit-Saint lui communique portent, avant tout, sur les grandeurs divines, la majesté de Dieu, sa miséricorde, ses amabilités infinies; sur les perfections ou l'amour de Jésus, le Verbe incarne ; sur les souffrances qu'il endura pour nous dans sa passion; sur sa douceur et sa bonté dans l'Eucharistie, etc. Sur toutes ces choses, l'âme fidèle dont nous parlons possède, sinon des notions bien distinctes et faciles à formuler en termes nets et précis, du moins des idées très hautes et qui produisent en elles des impressions profondes. .De même elle comprend bien mieux que les imparfaits ce qu'est la Très Sainte- Vierge; elle ressent par là même une dévotion bien plus tendre et bien plus ardente pour cette bonne Mère. Enfin, comme nous le dirons tout à l'heure, elle a d'elle-même et de ses misères une connaissance bien plus exacte.
193. Nombreux et variés sont les moyens dont Dieu se sert pour éclairer l'âme. Saint Jean de la Croix nous signale d'abord ' 1< s créatures elles-mêmes, dans lesquelles, selun l'expression des théologiens (S. Th., i, q. 45 a. 7. o.), Dieu a laissé des vestiges
1 Cantique spirituel, strophes 4, 5 et 6. L'ordre suivi par le saint auteur est basé, évidemment, sur le degré de perfection de ces divers moyens de connaissance. Quant à l'ordre dans lequel ils se succèdent, îi n'y en a point de régulier, et cela peut varier avec chaque sujet.
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de ses perfections. « L'âme, dit-il, dans la lumière de la contemplation et dans la vive connaissance des créatures qui en résulte, voit clairement qu'il y a en elles une si grande abondance de grâces et de perfections, que Dieu leur a données, qu'elles lui semblent toutes revêtues d'une admirable beauté et d'une vertu surnaturelle... et ainsi les créatures font connaître à l'âme quelque chose de la beauté et de l'excellence de son Bien-Aimé, par les traces que son passage a laissées en elles. »
A cette conception de Dieu la moins parfaite, et qui cependant accroît l'amour divin et rend plus vive la douleur qui résulte de son absence (Vanxiété d'amour), s'ajoutent des connaissances plus élevées et plus efficaces encore : c'est la connaissance de l'Incarnation du Verbe et des mystères de la foi (Ibid., str. VII). Les anges, par leurs inspirations l et les hommes par leurs enseignements attirent l'attention de l'âme sur ces merveilles de la grâce et de la miséricorde divines, lui en découvrant des aperçus nouveaux, et ces nouvelles lumières accrues dans la contemplation « ne font, en augmentant son amour, qu'ajouter aux douleurs de sa blessure. »
1 L?s inspirations angéliques sont, comme les suggestions humaines, distinctes et précises, et semblent n'atteindre l'intelligence de l'homme que par les idées sensibles et avec le concours de l'imagination, tandis quel' Esprit-Saint peut agir directement sur la volonté sans aucun intermédiaire. « Il appartient à Dieu seul, dit saint Ignace, de donner de la consolation à l'âme sans cause précédente, parce qu'il n'appartient qu'au Créateur d'entrer dans l'âme, d'en sortir et d'y exciter les mouvements intérieurs qui l'attirent tout entière à l'amour de sa divine majesté. Je dis sans cause, c'est-à-dire sans aucun sentiment précédent, ou connaissance préalable d'aucun objet qui ait pu faire naître cette consolation aux moyens des actes de l'entendement et de la volonté. » (Exercices spirit. Discernemfnt des esprits, 2e semaine, 28 règle.) Aussi, saint Jean de la Croix nous paraît-il d'accord aveesaint Ignace, en attribuant aux anges certaines notions précises, certaines idées ou manières nouvelles d'envisager les mystères de la foi, et en attribuant à l'action de Dieu lui-même la troisième sorte de grâces dont nous parlerons tout à l'heure. Par ailleurs les lumières données directement par Dieu sont plus générales et plus brillantes. Une étoile n'éclaire qu'un point du ciel : ainsi l'ange ne fait briller qu'une vérité, ou tout au plus quelques-unes. Au contraire le soleil rend visibles tous les objets sur lesquels tombent ses rayons; si nous ne les voyons pas tous, l'impuissance de nos yeux en est la seule cause : ainsi le Seigneur ouvre devant l'âme de vastes horizons, et seule la faiblesse du regard humain l'empêche de voir tout ce qu'il éclaire.
Enfin et surtout, il est une troisième grâce indéfinissable qui produit et sur l'intelligence et sur le cœur cbs effets plus merux encore. « C'est un je ne sais quoi, une chose qu'on ne connaît pas et qui reste tout entière à dire, c'est une connaissance du- Dieu si élevée qu'elle tst absolument inexprimable. . . Lns âmes avancées en perfection ressentent parfois cette impression da grâce. C'est qu'en effet, et dans ce qu'elles peuvent entendre, voir ou connaître, et quelquefois indépendamment de tout cela, Dieu leur accorde la faveur d'un sentiment extrêmement élevé de son excellence et de sa grandeur. Ce sentiment, quand une âme l'éprouve, lui donne de Dieu des idé-:-s si grandes, qu'elle voit avec la clarté de l'évidence que tout lui reste à connaître en Lui. . . Il lui fait tellement apprécier l'immensité divine qu'à travers cette sublime connaissance de Lui-même, que Dieu donne à l'âme, elle voit avec la même clarté l'impuissance où vile est de jamais Le comprendre parfaitement. »
19*. Sainte Catherine de Gênes, dans ses Dialogues, nous signale, elle aussi, les grâces d'illumination qui, à ce moment de la vie spirituelle1, deviennent plus abondantes et plus vives. o Dieu envoie à l'âme, dit-elle 2, sa divine lumière, et lui fait voir une étincelle du pur amour qu'il nous porte et les grandes choses qu'il a opérées et opère par cet amour. » Il éclaire encore cette âme, d'après la même Sainte, sur le prix et l'abondance - qui lui ont été faites, mettant en regard la grandeur de la miséricorde divine et l'aveuglement, la malice du pécheur. Il l'éclairé encore sur les mystères de la vie et de la mort de Notre-S igneur, où éclate d'une manière si frappante l'amour de Dieu pour nous.