Tant de lumières ne peuvent manquer de produire de
1 Nous disons à ce moment de la vie spirituelle, car cette grande Sainte, dans ce livre d s Dialogues où elle dépeint l'itinéraire de l'âme vers la sainteté, nous montre, après une période de luttes et d'efforts généreux, Tarn: ut fin arrivée au parfait dépouillement (ch. vn), mettant toute sa confiance en Dieu et s'abandonnant sans restriction à la volonté divine. Or, cet état de parfait renoncement constitue, avonsnous dit, le cinquième degré; et c'est alors, d'après elle, quand Dieu veut pousser plus loin dans l'abnégation l'âme fidèle, qu'il lui envoie les lumières dont nous parlons (ch. vni).
* Première partie, ch. vm.
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grands effets. Par elle se trouva allumé dans le cœur du contemplatif un véritable incendie de charité. Il aime Dieu, il pense à Lui sans cesse, l'amour lie ses pensées, tes ramenant toujours à . dont il ne peut se divertir qu'avec violence; c'est là ce que Richard de Saint -Victor nomme caritas ligans, la captivité d'amour. Plus il aime, plus il aspire à aimer; de là, dar.s toute la conduite de sa vie, une vigilance plus attentive, des efforts plus généreux, et surtout une ardeur pour le sacrifice qui va grandissant et qui lui fait accepter avec joie les épreuves les plus dures et produire les œuvres le plus pénibles et les plus méritoires l.
§ 't. — Les épreuves purificatrices
196. Toutes les preuves de dévouement qu'elle, donne à son Bien-Aimé ne suffisent pas à contenter l'âme blessée de l'amour divin. Ce qui lui cause alors une peine amère et qui ne sert cependant qu'à aviver sa tendresse, ce sont les obstacles qu'elle rencontre, soit en elle-même, soit en dehors d'elle, et qui s'opposent à son union avec Dieu. Ainsi les besoins de la vie, auxquels elle se voit obligée de "subvenir (S. Jean de la Croix, Cant. spir., str. VIII), les relations nécessaires avec le monde (Ibid., s'.r. X), en un mot tout ce qui la distrait et l'empêche de vaquer à son amour, lui cause de vrais tourments. Elle se résigne cependant, parce que la volonté de Dieu lui est plus chère que tout le reste, mais elle n'en ressent pas moins un ennui pesant. Les tentations, qui souvent alors redoublent de violence, sont pour ( lie une source plus féconde de peines et d'anxiétés. Quand il arrive à cette âme de commettre quelques infidélités, avec quelle amertume ne se les reproche-t-elle pas?
197. Écoutons le récit que nous fait de ses propres combats sainte Marguerite-Marie. Vers l'âge de dix-huit ans, après avoir été pendant longtemps favorisée du don de la contemplation parfaite et élevée à une haute perfection, elle eut à lutter contre la tentation de plaire au monde et de trop donneràses divertissements. Ce qu'elle va nous dire donnera quelque idée des dou-
1 Cf. Sainte Catherine de Gênes, Dialog., lr« partie, ch. ix et x.
1« urs et des angoisses que causent à l'âme aimante ces rudes combats.
« Au milieu des divertissements, mon Dieu me lançait des flèches si ardentes qu'elles perçaient et consommaient mon cœur de toutes parts et la douleur que je sentais me rendait tout interdite. Et cela n'étant pas encore assez pour un cœur aussi ingrat que le mien pour lui faire quitter prise, je me sentais comme liée et tirée à force de corde si fortement, qu'enfin j'étais contrainte de suivre Celui qui m'appelait en quelque lieu secret, et II me faisait de sévères réprimandes : car II était jaloux de mon misérable cœur, qui souffrait des persécutions épouvantables. Et après Lui avoir demandé pardon, la face prosternée contre terre, Il me faisait prendre une rude et longue discipline; et puis je retournais tout comme devant dans mes résistances et vanités. /
a Et puis le soir, quand je quittais ces livrées de Satan, je veux dire ces vains ajustements, instruments de sa malice, mon Souverain Maître se présentait à moi, comme II était en sa flagellation, tout défiguré, me faisant des reproches étranges i : que c'était ma vanité qui l'avait réduit en cet état et que je perdais un temps si précieux et dont II me demanderait un compte rigoureux à l'heure de la mort; que je Le trahissais et persécutais, après qu'il m'avait donné tant de preuves de son amour et du désir qu'il avait que je me rendisse conforme à Lui. Tout cela s'imprimait si fortement en moi et faisait de si douloureuses plaies dans mon cœur que je pleurais amèrement, et il me serait bien difficile d'exprimer tout ce que je souffrais et ce qui se passait en moi.
a Pour me venger sur moi des injures que je faisais à mon Maître et reprendre cette ressemblance et conformité avec Lui, en soulageant la douleur qui me pressait, je liais ce misérable corps criminel de cordes avec des nœuds et le serrais si fort qu'à peine pouvait-il respirer et manger. Je laissais si longtemps ces cordes qu'elles étaient comme tout enfoncées dans la chair, laquelle venant à croître dessus, je ne pouvais les arracher
1 Notre-Ssigneur se servit donc, en cette occasion, de grâces d'ordre miraculeux; d'autres fois, Il produit le même effet par des dons non miraculeux.
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qu'avec de grandes violences et cruelles douleurs : et de même quant aux petites chaînettes dont je serrais mes bras, lesquelles emportaient la pièce en sortant. ^
« Les craintes où j'étais d'offenser mon Dieu me tourmentaient plus encore que tout le reste, car il me semblait mes péchés être continuels. . . Ayant passé plusieurs années parmi toutes ces peines et combats, et beaucoup d'autres souffrances, sans autre consolation que mon Seigneur Jésus-Christ, qui s'était rendu mon maître et mon gouverneur, le désir de la vie reli- , gieuse se ranima si ardemment dans mon cœur, que je me résolus de l'être à quelque prix que ce fût. Mais, hélas ! cela ne se put encore accomplir de plus de quatre ou cinq ans après, pendant lequel temps mes peines et combats redoublèrent de toutes parts, et je tâchais aussi de redoubler mes pénitences, selon que mon divin Maître me le permettait. »
198. Quelques lecteurs s'étonnent de voir ces faiblesses dans ; grandes âmes1; ils se demanderaient volontiers si, lorsqu'elles soutenaient, avec des succès divers, de telles luttes, elles étaient déjà parvenues à une haute vertu. Pcui-on dire qu'elles avaient fait à Dieu le don sincère d'elles-mêmes? Ne semblentel.es pas au-dessous des dispositions que nous avons attribuées à la simple ferveur?
Remarquons bien d'abord que ces grandes âmes alors même qu'elles ont encore des faiblesses qu'elles se reprochent amèrement, continuent d'accomplir des actes de vertu beaucoup plus nombreux et plus généreux que ceux qui sont pratiqués par les âmes moins avancées. Ces actes de vertu leur semblent tout naturels; une âme moins parfaite en ferait grand état, ces* fidèles serviteurs de Dieu, au contraire, sont beaucoup plus frappés de leurs légères défaillances que de leurs victoires.
Nous avons dépeint l'âme fervente comme un âme disposée à ne rien refuser à la grâce ; avec une pleine sincérité elle proteste souvent qu'elle veut être à Dieu sans réserve ;cependant elle est loin d'être aussi vertueuse que l'était sainte Marguerite-
1 Sainte Thérèse s'est reprochée amèrement le trop de condescendance qui, à une époque de sa vie, la faisait aller au parloir plus que sa conscience n'aurait voulu, regardant ces faiblesses comme de grandes infidélités ; cependant ces entretiens étaient en eux-mêmes fort innocents.
Mari ■ à l'époque des luttes qu'elle vient de nous décrire. Dieu proportionne ses inspirations aux forces de ses enfants. Aux âmes ferventes II demande moins; connaissant leur faiblesse, Il éloigne d'elles beaucoup de sacrifices, Il ne leur découvre pas tous ceux qu'elles pourraient accomplir : ceux qu'il leur laisse à faire leur semblent si durs déjà; et pourtant souvent Illrsrer.d plus aisés par des grâces sensib't s.
Malgré ses désirs de perfection l'âme fervente commet beaucoup de fautes de fragilité qu'elle se reproche; elle en commet aussi à son insu, et elle tombe dans beaucoup d'imperfections, sur lesquelles elle se fait illusion, parce qu'elle ne •comprend pas toute l'étendue du renoncement auquel elle aspire. * Une âme simplement fervente ne S" serait reproché ni ces entretiens et ces amitiés qui faisaient gémir sainte Thérèse, ni ces. sorti! s dans le monde, ni ces ajustements, sans doute fort ■sirnpl s et sans prétention, dont sainte Marguerite-Marie se punissait si héroïquement.
199. L'âme parfaite elle-même, quand elle dit à son Dieu : « Je suis toute à vous », ne voit pas de réserve dans cette donation d'elle-même. Dieu, qui lui demande plus qu'à l'âme fer- Trente, ne la presse pas autant que l'âme héroïque '. Elle ne doit rien refuser à la grâce, mais elle ne doit pas non plus la devancer et agir par empressement humain. Si elle est constamment fidèle, les inspirations deviendront de plus en plus fréquentes et exigeantes. Si les désirs de progrès se ralentissent, si l'âme ne 6e montre pas avide de faire toujours plus pour son Dieu, alors la :grâce cesse de se faire plus lumineuse et plus pressante. Mais celle qui veut, à quelque prix que ce soit, parvenir au sommet •de l'amour, reçoit de plus vives lumières et de plus fortes impul-
1 Dans un chapitre de son Traité de l'amour de Dieu (x-13), intitulé : « Gomma Dieu est jaloux de nous » saint François de Sales cite le trait suivant : « Un jour sainte Catherine de Sienne était en un ravissement qui ne lui ôtait pas l'usage de ses sens; et, tandis que Dieu lui faisait voir des merveilles, un sien frère passa prè ; d'elle, qui, faisant du bruit, la divertit, en sorte qu'elle se retourna pour le regarder un seul petit moment. Cette petite distraction survenue à l'imprévu ne fut pas'un péché ni une infidélité, ains une seule ombre de péché et une seule image d'infidélité. Et néanmoins la très sainte Mère de l'Époux céleste l'en tança si fort, et le glorieux saint Paul lui en fit une si grande confusion, qu'elle pensa fondre en lai mes. »
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: plus elle donne à Dieu, plus II dcmar.de, et en même s II permet que redoublent les tentations et ks épreuves afin que plus nombreuses soient les victoires. Il ménag
nstances nouvelles qui imposent d< s sacrifies inattendue, uvent révèlent à l'âme dis attaches secrètes, des r
-même, ou bien un défaut de courage et de génér ité qu'elle ne remarquait pas.
200. Un riche seigneur donne à ses vassaux une terre à cultiingrate qui exige de rudos lab. urs. L* s uns trop parcsa'en labourent avt c soin qu'une partie ; le reste demeure en friche et ils y laissent pousser les ronces, les broussailles, les mauvaises herbes : ils représentent les chrétiens fidèles mais imparfaits, qui pas à l'abnégation complète et gardent
vertus réelles beaucoup de défauts. D'autres plus laborieux ne veulent pas qu'un seul pouce de terrain reste infécond; mais parmi ces derniers la plupart n'usent pour déchirer le sol que de bèeln s ou de charrues, et comme sous une légère couche de terre végétale sont cachés beaucoup de rochers, ils ne peuvent y faire pousser que des plantes à courtes racines; les arbres à large feuillage et ks arbres fruitiers n'y peuvent re. Tels sont les fervents, qui bannissent de kur cœur le péché, travaillent à atteindre le vrai renoncement, ne laissent par conséquent aucun défaut sans le combattre, mais dont les vertus n'atteignent pas une grande élévation. D'autres s teurs, mais en petit nombre, ne craignent pas d'ouvrir k s entrailles de cette terre pou fertile; ils la creusent à une grande profondeur, et extirpent les blocs de pierre qui nuisent à la fécondité du sol. Leur maître, voyant leur bonne volonté, vient. à leur secours, employant la mine et faisant sauter les roc plus lourds et les plus durs que les serviteurs, malgré leur travail acharné, ne pourraient arracher. Ceux-ci remplacent alors ces roches par une terre \égétaie d'une grande richesse, et sur ce sol renouvelé, ils réussissent à faire pousser et les plantes les plus utiles et les arbres les plus magnifiques. Aussi voit-on sur le terrain qui leur a été confié de riches moissons, des jardins remplis de plantes utiles, des vergers et des vignes, des parcs aux allées ombreuses. Ces serviteurs si laborieux sont l'image des chrétiens fidèles, au courage indomptable, qui ont fait à la nature une guerre ."^ns merci, dont le Seigneur a ad
l'œuvre en leur envoyant des épreuves rigoureuses, et dans l'âme desquels germent alors et grandissent toutes sortes d'héroïques vertus.
201. L'âme gagne donc beaucoup à passer par ces épreuves purificatrices. Plus elle se sent éloignée de Dieu, plus elle aspire vers Lui; harcelée par la tentation, elle redouble d'efforts pour se dégager des étreintes de Satan et s'unir à son Dieu. De là «es luttes contre elle-même; de là une guerre sans trêve ni merci contre ses tendances à l'amour-propre, à la sensualité, etc. ; de là des victoires admirables, des mortifications prodigieuses.
202. L'histoire de tous les Saints ■ — de tous ceux du moins dont nous connaissons la vie intime — nous présente des épreuves semblables à celle de sainte Marguerite-Marie et se prolongeant, comme les siennes, pendant des années, durant lesquelles ils font sans cesse de nouveaux progrès. Quand, par une longue et constante fidélité à la grâce, ils ont dompté les résistances de la nature et sont devenus entièrement soumis à Notre-Seigneur, qui « s'est rendu leur maître et gouverneur », on pourrait croire que l'heure de la paix a sonné; tout au contraire, « ces peines et combats redoublent de toutes parts ». L'âme, en effet, étant devenue capable d'une plus complète purification, les phénomènes que nous venons de signaler s'accentuent chaque jour davantage et finissent par atteindre un degré d'intensité effrayant. « L'âme en cet état se sent emportée vers Dieu avec une rapidité comparable à la vitesse d'une pierre qui, dans son mouvement précipité, s'approche de son centre. » (Cantique spir., str. XII.) L'attraction divine devient de plus en plus puissante; mais par là même deviennent de plus en plus vives les douleurs de l'âme incapable de s'unir à Dieu comme elle le voudrait, et mesurant de mieux en mieux la puissance des obstacles qui la séparent de Lui.
Dieu lui donne en effet un sentiment très énergique du néant de la créature, de la laideur et de l'ingratitude du péché. En même temps, Il imprime en elle un sentiment non moins fort de sa sainteté et de sa redoutable justice. On ne peut se faire une idée de l'état où l'âme est alors réduite, « il lui semble que ■cela durera toujours ». (Nuit obsc, n, 6.) et les angoisses qui la torturent sont inexprimables.