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C'est cette crise que saint Jean de la Croix appelle la

COMMENT S*ACQUIERT l'HÉROISHE

"ait de l'esprit et qui s'opère, nous dit-il, par une contemplation très haute et très secrète. Il est bien clair, en effet, que ni les raisonnements de l'oraison méditative, ni les sentiments ordinaires de la vie affective, ne pourraient donner aux Saints cette humilité, cet amour du sacrifice, cet oubli, cette haine d'eux-m-' qui nous stupéfient. Il faut à cela une action de la grâce "bien autrement puissante et qui ne peut s'exercer que par les dons du Saint-Esprit.

C'est donc une lumière secrète que Dieu répand danâmes pour les éclairer et les purifier. « A la lueur de cette lumière si pure qui l'envahit pour chasser d'elle les impuretés, l'âme se voit toute misérable et toute souillée; il lui semble que Dieu s'élève contre elle et qu'elle s'élève contre Lui. C'est là un sentiment on ne peut plus pénible. . . ; elle comprend alors, grâce aux rayons lumineux qui l'éclairent, qu'elle est indigne du regard de Dieu et des créatures. » (Nuit obsc, n, 5.)

§ 5. — But principal de la purification spiritielle

204. Le Seigneur ne se contente pas de découvrir à 1' fidèle son indignité, Il la réduit à une impuissance désolante. Son but est de lui faire toucher du doigt que, par elle-même. p]1p ne peut rien, et de la rendre de plus en plus passive sous l'action de la grâce.

Les épreuves subies dans les degrés inférieurs et particulièrement dans la quatrième et la cinquième demeures n'avaient pas le même caractère. Destinées à détacher l'âme des biens trompeurs et à l'attacher aux biens spirituels, elles la rendaient, quand elles étaient bien supportées, de plus en plus ardente à recourir aux moyens et aux pratiques qui rapprochent de Dieu : fréquentation des sacrements, usage de la direction, des bonnes lectures, surtout pratique exacte des vertus, charité, apostolat, obéissance, pénitence. L'âme fidèle, grâce à tous ces moyens de perfection, avait donc fait jusque-là de très consolants progrès. mais un reste d'activité humaine se mêlait trop souvent à l'opération de la grâce.

Nous avons dit que l'empressement était fort commun et d'ordinaire très visible chez les âmes ferventes; moins sensible chez les parfaits, qui pratiquent les vertus avec plus de for

194 LES AMES HBRQN

de courage, mais avec plus de calme; il n'a oependant pas disparu. Ils agissent pour Dieu, mais la nature trouve encore quelque satisfaction dons les v i tus qu'i's ecteroentj dans les pratiques qu'ils emploient; ils aiment à s'humilier auprès dfun supérieur, d'un directeur, parce qu'ils peuvenl ensuite se repo- ■ lans les assurants, dans les encoure, qu'ils en

reçoivent ; les vertus les plus difficiles sont aussi les plus bel!' s : cette beauté les ravit, e'ie fait naître en eux des désirs ardents et justement enthousiastes, et leur communique un puissan! v ra le bien; il leur est doux de se. dépenser ors de

l'apostolat, l'espoir d'y réussir excite leur courage : s'ils ne reculent pas devant des travaux for! pénibh s, si la perspeeîiv d'une vie de luttes continuelles, d'abnégation incessante ne les effraie pas, c'est que la pensée des fruits qu'ils recueilleront accroît leur force; ils trouvent même une consolation dans leurs pénitences et dans leurs épreuv s à la pensée que et s souffrances et ces sacrifices sont offerts pour des âmes qu'ils aiment; cette affection, du reste fort légitime, les soutient et les anime. Si la nature en beaucoup de choses s'oppose à la grâce et cause des tiraillements pénibles, sur d'autres points ecerl

la grâce et pousse aux mêmes ad alors sont,

pratiquées awc une grande ardeur, et l'âme, si elle es! I gagne de grands- mérites et s'élève très haut. dans la perfection. 205. Un jour vient où Dieu, voyant cette âme assez, affermie pour subir av. c sueeès une purification plus rigoureus" et pai venir à un amour, plus élevé, fait mourir en elle tout i humain. « Pour arriver à être tout, dit saint Jean de la Croix. vous devaz vouloir n'èlre rien. » (Montée, i, 13.) Mais anéantissement nécessaire, l'âme n s rait jamais si Dieu

Lui-même ne l'opérait en elle. Il la prive donc pour un temps de tous ses appuis, Il met toutes 1< s facultés dans un état de vide, de dénuement, d'abandon, général {'Nuit obsc, n, 6). L'imagination est comm -prit est dans !

ras la sécheresse et l'étreinte, le cœur réduit à l'inaction (Ibid., 3 et 16). L'âme se sent délaissée, ne pouvant trouver de réconfort, ni dans les livres, ni dans les conseils qui lui. sont donnés (Ibid.. 7). Elle se voit même parfois impuissante à faire d'^s actes distincts de foi, d'espénance et d'amour; oependant elle possède véritablement ces vertus et continu" de mériter,

COMMENT s'CCÇUIETKT L'HÉROÏSME 195

qu'elle demeure liés librement dans des dispositions de .soumission entière à la volonté divine, qui renferment ci s trois V'itus. Elle s'abandonne, ea-effét, entre-les mains de Dieu, ;t attend pour produire dis actes distincts qu'il lui en donne le

■ •>ir.

206. Quand celte rigoureuse purification est généreusement . elle établit l'âme dans une disposition excellente. Alors,

en effet, elle ne veut que ce que Dieu veut ; elle souffre pour qui v ut qu'elle souffre, aussi volontiers pour ceux qui la persécutent que pour ceux qui l'aiment. Ses attraits naturels ont perdu presque toute leur force ; s s répugnances ont presque

[Je n'es! plus, à beaucoup près, aussi sensible qu'autrefois L désir d< faire quelque chose pour son Dieu la possède si ment qu'elle a comme perdu l'habitude de formuler d'audésirs. Si, jadis, avant d'agir, elle' consultait le bon plaisir divin, elle regardait aussi du côté de la terre, examinant

ui'elie allait accomplir, en pesant les avantages et les difficultés; maintenant elle regarde constamment du côté du ciel, elle ne veut pas s'arrêter à considérer autre chose que la volonté m Die». Cette volonté- divine va-t-elle lui demander de nouveaux sacrifices, la placer sur la croix ou l'élever sur. le Thabor, elle ne s'en préoccupe pas, disposée qu'elle est à a< ter tous les événements que la Providence ménagera, à exécuter tous les ordres qui lui seront donnés, à suivre tous les mouvements d^ la grâce. Du reste la partie suprême de ses puisse

s Maîtres appellent la pointe de l'aine, est si bien tournée vers Dieu, si fortement liée à l'Objet de son amour, qu'elle se sent comme incapable de s-, détourner de Lui. Sans doute elle n'est pas à l'abri de tonte faute, mais les fautes ne p uv 'ut être qu ■ rares et légères chez une âme dontdes dispositions ordinaires sont celles que nous venons de décrire.

207. La Vénérable Marie de l'Incarnation explique très bien comment et pourquoi Di u chez les âmes généreuses purifie

ssiwment toutes les puissances.

Après avoir parlé du retranchement des douceurs sensibles, elle dit : « La nature étant. anéantie premièrement par la pénitence, et en second lieu par la privation des délices spirituelles (sensibles)... est humiliée à un point cpii ne peut se dire, pendant que la partie supérieure est dans un contentement

très véritable de se voir délivrée de ce qui empêchait la vraie et parfaite pureté dans la jouissance de son souverain Bien. » L'âme dégagée du sensible entre donc dans un état supérieur, qui est l'état contemplatif.

Mais l'Esprit de Dieu, qui veut tout pour Lui, voyant que l'entendement, pour épuré qu'il soit, mêle encore quelque chose du sien et de son propre agir dans les opérations divines, ce qui est une impureté et un défaut notable... l'arrête, en sorte qu'il est comme suspendu et rendu entièrement incapable s opérations propres et ordinaires »; celles-ci cependant,

»ées des influences sensibles, étaient fort élevées et ne nourrissaient pas l'amour-propre, car l'entendement « ne les estimait pas être siennes, vu que leur simplicité les rendait comme imperceptibles.

Alors la volonté, ayant été ravie en Dieu, jouit de ses embrassements, n'ayant plus besoin de l'entendement pour lui fournir de quoi fomenter son feu, mais plutôt cet entendement lui étant nuisible à cause de sa grande abondance et fécondité, elle demeure comme une reine qui jouit de son divin Époux dans des privautés, dont les séraphins pourraient mieux parler par leurs langues de feu que la créature par une langue de chair. Des années se passent de la sorte; mais ce divin Esprit, qui est la source inépuisable de toute pureté, veut encore triompher de la volonté, et bien que ce fût Lui qui opérait ces divines motions, cette volonté néanmoins y mêlant encore de son propre agir. Il ne le peut souffrir; Il veut, comme jaloux de sa beauté, en être le maître absolu. Il la purifie donc de ce reste... ' Cette amoureuse activité, quoique très délicate, qui dans les embrassements de l'Époux surpassait toute douceur..., est donc arrêtée comme l'avait été l'entendement et la mémoire. . . Tel est l'état de victime, où le Saint-Esprit infiniment zélé pour la pureté des âmes, épouses du Fils de Dieu, les réduit, afin de les mettre dans l'état où II les veut pour prendre en elles ses délices. » ( Vie. par Dom Cl. Martin, IV, n, p. 647 et 648.)

1 Nous citons jusqu'au bout ce passage parce qu'il montre très bien jusqu'où Dieu se propose d'amaner l'âme constammsnt fidèle; mais nous devons remarquer que lorsqu'une âme est purifiée aussi complèlement que le montre ici la Vénérable, elle est, nous semble-t-il, arrivée au septième degré, à l'union transformante.

COMMENT S'ACQUIERT l'hÉROI^MK 19'

§ 6. — Exemples d'épreuves purificatrices

s exemples tirés d des Saints montreront,

mieux que toutes les explications théoriques, quelles sont les voies pleines de rigueur, mais aussi pleines d'amour, par lesquelles Dieu conduit ses serviteurs les plus fidèles.

Citons d'abord sainte Véronique Juliani, à qui le S igneur, dans une vision, fit comprendre le prix de cette douloureuse purification, mais qui apprit surtout à la connaître par sa propre expérienc - '.

■ Étant ce matin en oraison, j'ai été élevée en extase. Alors

igneur m'a montré un lieu magnifique en forme de château..

ur m'apparut et me conduisit tout auprès : Ce château,

me dit-il, figure le château intérieur... Je veux que tu en

st la pure souffrance. Au d* hors il est

formé de pierres toutes orné. s de croix; au dedans il n'y a

qu'une seule croix, mais celle-ci vaut plus que la multitude des

autres. Cette croix, qui est à l'intérieur, s'appelle la croix nue;

elle est la plus lourde qu'une âme puisse porter. Tu dois donc

donner ton consentement à accepter, à posséder pleinement tout

rue je t'ai montré et expliqué. . . A ce moment je sentis en

moi un>- générosité si grande que j'aurais ace pté non seulement

tout ce qui était présent à mes yeux, mais plus encore.

Dieu me fit voir que cette croix nue est chose si précieuse, qu'il n'est point de diamant qui en égale la valeur. Il me la montra si belle que je ne saurais la décrire; rien de plus admirable, de plus beau, de plus appréciable, de plus agréable, de plus ch p, de plus désirable. C'est le trésor de tous les trésors, le plus 1 de tous les contentements qu'une âme puisse désirer. Qu'il suffise de dire que c'est la porte par où nous devons passer pour aller à Dieu.

« Quand j'eus donné mon consentement, le Seigneur me fit

entrer dans ce beau château, où il n'y avait qu'une seule croix...

- uîe vue de cette croix me terrifia, car dans mon fond je

1 Nous traduisons ce qui va suivre du journal de cette admirable

te, que publie le P. Pizzicaria. S. J. Huit forts volumes in-12 ont

déjà paru. Chez la Mère Prieure das Sœurs capucines. Rev. Madré

Priora délie Suore cappucine. Città di Castello.Prov.di Perugia. Italie.

voyais et comprenais parfaitement ce que c'était que la pure souffrance Quand on la subit, on n'en connaît pas la valeur; il semble qu'elle n'est qu'un tyran qui veut donner la. mort à l'âme; celle-ci ss trouve comme sous le pressoir de peines atroces, qu'on ne peut décrire; on se contente de dire : Manus Domini tetigit me : La main du Seigneur m'a frappé. (Job, xix, 21.)

« Dans ces moments où le Saigneur fait éprouver à I'âm pure souffrance, je crois que, si elle ne recevait une force surhumaine, elle en mourrait. Cette pure souffrance réside dans l'intime de l'intime; elle se répand dans les puissances les plus nobles, dans l'intelligence qu'elle obscurcit, dans la mémoire, qu'elle rend comme insensée pour tout ce qui concerne c> 8 peines, mais non pour le reste, dans la volonté, qui devient tout à fait incapable d'agir. S'il s'y produit quelque opération, c'est le contraire de ce qu'elle voudrait, elle souffre violence, il lui semble que ce qui se passe en elle est tout contraire à Dieu. Oh ! quelle peine ! quel tourment !

« En un clin d'ceil tous les sens et tous les appétits inférieurs se révoltent; ils sont comme des chiens et comme des lions qui cherchent à dévorer la pauvre âme. Avec eux' se liguent le monde, le démon et la chair. Tons prennent les armes pour combattre contre l'esprit, et celui-c? se trouve abandonné sans secours d'aucune sorte. 0 Dieu,s'écrie-t-il,à qui dois-je recourir? Si je veux vous appeler à mon secours, je ne le puis, je suis comme nraèt, incapable de proférer une parole. Si l'âme veut voler vers vous, elle se voit enchaînée et ne peut prendre son essor. Si elle -vous appelle, vous vous cachez, vous vous éloignez davantage. Tout cela achève et complète la pure souffrance. A qui veut comprendre ce tourment, il suffit de dire que l'âme se sent comme prhée entièrement de son unique et sou\erain Bien, ce qui vaut tous les tourments du purgatoire, de l'enfer et de tout ce qui peut s'imaginer. Il est vrai qu'il vaut mieux taire que dire toutes ces choses, car on souffre même à les décrire; qu'est-ce donc que de les subir? » (3 avril 1694.)

209. Un peu plus loin (p. 260), parlant des invitations à souffrir que Dieu fait à l'âme, la Sainte s'exprime ainsi :

« Si ces invitations amoureuses à la souffrance communiquent de la force et enflamment l'esprit, les désolations, les aridités qui viennent ensuite sont des peines si grandes que je ne puis

COMMENT s\\c'.ul IKUT L'HÉROÏSME 199

li i.hv.' I oui à coup enpiésence,en;vue

■ I son 1 kieiij n c< v..nl d< s 1< cens du paradis; el en un clin d'œil,

' oe*te préseï dans l< s téi èbr< s les

plus urée de potences) combattue de tout< s parts.

I'.u Km! où elle porte ses regards, elle ne voit que ministres

iituurenl pour i'aecali'< n dlouti»g< s, qui, en forme

- qui, de bètes, qui, d'animaux immondes, qui, de

s rpents,.qui> de jeunes hommes. Ils pn nnuit toutes sortes de

figun s. Dans c< s combats l'âme passe par d( s étais tiès divers.

Raïfois elle s. ni d^i.sson fond je ne sais qui I reste de la présence

de son Di u, dont eile, jouissait auparavant, et ce sentiment la

îvnd et forte. Parfois, au contraire, ce souvenir re-

double s s peines, car elle s'afflige de voir qu'elle est privée de

Lui et qui' mille enf rs ont remplacé pour elle le paradis, car

- 'ni paraissent autant dYnf< rs; Elle ne \ eut rien

faire; i-te seulement ces esprits méchants à faire tout ce

qui leur is! pi nuis par Dieu, car elle ne m ut qui l'aoccmpiisse-

mt'iit de ! é divûae.

« Bile n'attend plus alors que la sentence finale de réprobation; c'est là une peine qui surpasse toutes lis autres. Elle sent alers une lumière -que je ne sais comment donner à entendre. Il s nilil' à Rame qu'elle voit et comprend legrard Bien qui lui est La s ■■ul< cette séparation d'avec Dieu est une

• que je ne puis l'expliquer; personne ne la peut comprendre, si ce n'est celui qui l'éprouve. Je l'ai éprouvée dans le passé et je l'éprouv î encore.

« Dans le passé, il y avait dans cette épreuv.- un peu de récon-

f'>ri >A de consolation; maintenant c'est tout le contraire. Une

ble l'annonce d'une /autre; je n'ai pas le temps de

respirer; fcoul «si amertume. Que Dieu *.oit loué! Pour son

ir tout es! pi u de chese. Vivo i c< ! Vive la croix ! »

210. < L'âme, dit sainte Catherine de Gènes. — c'est sa propre

histoire qu'elle raconte ■ — resta quelque temps absorbée dans

vision — (la. vision de ses défauts et de sc-s désordres), et

cette vue lui causait une peine si intime qu'elle ne pouvait

i' à autre chose, ni faire aucun acte d'allégresse. Piongée

la plus- profonde mélancolie, elle' ne savait que faire

(l'e'lle-mèii.ic. car elle ne découvrait aucun lieu de repos. Elle ne

avait ni au ciel, parce qu'elle sentait qu'elle n'y serait

pas à sa place, ni en terr^, parce qu'elle eût mérité d'y être engloutie. De même, il lui semblait qu'il ne lui était permis ni de paraître devant les hommes, ni d'avoir mémoire de 1 i-n qui eût rapport à sa commodité ou à son incommodité. Elle reconnaissait que seule elle avait fait tout le mal. . . Elle était ainsi dans une profonde désolation; il lui semblait que jamais elle ne pourrait satisfaire, ni recourir à la miséricorde de Dieu; elle ne découvrait en elle-même rien qui lui donnât confiance. Elle se tourmentait, elle ne voulait pas désespérer entièrement et, en même temps, elle se voyait plier sous le poids du désespoir et reconnaissait la gravité du mal qu'elle avait fait. Son cœur était travaillé d'une douleur immense accompagi larmes inlérieurts, sans que néanmoins elle pût pleurer; elle soupirait en secret et consumait sa vie. Elle était incapable de parler, de manger, de dormir, de rire, de regarder le ciel; elle n'avait plus aucun goût, ni spirituel, ni corporel; elle ignorait cù elle se trouvait, elle était comme une créature insensée, éto; volontiers elle se fût cachée, afin qu'on ne la trouvât point et qu'elle n'eût aucune occasion d'être en compagnie avec autrui. (Dialogue, lrc partie, eh. xi.)

211. La peinture que sainte Angèle de Foligno a faite d< épreuves n'est pas moins effrayante (ch. xixk Avant de retrace* ce tableau, remarquons que sainte Angèle était déjà parvenue à une assez haute perfection. Elle avait vendu son château et si s biens pour en distribuer le prix aux pauvres; elle avait éprouvé de si grandes délices spirituelles et avait acquis un sentini sublime de la Divinité, qu'à entendre seulement prononcer le nom de Dieu elle était comme hors d'elle-même; elle avait é'.é favorisée de plusieurs illuminations, visions, etc.; cependant elle n'était qu'au début de sa vie héroïque quand Dieu, pour la purifier plus complètement et la rendre capable de plus hautes faveurs et d'une plus sublime sainteté, la plongea dans le cr de la tribulation.

« D'innombrables tourments déchirent mon corps, i's viennent des démons qui les excitent de mille manières; je ne crois pas qu'on puisse exprimer les douleurs de mon corps. Il i o me reste pas un membre qui ne souffre horriblement.

« Quant aux tourments de l'âme, sans comparaison plus nombreux et plus terribles, les démons me les infligent à peu

COMMENT - r L'HÉROI! 201

relâche. Je ne peux mieux me comparer qu'à un

homme suspendu par le cou qui, les mains liées den ière le clos et

ris d'un voile, resterait attaché à la potence et

v/vrail là sans s (cours, sans remède et sans appui. Je crois

même que ce que je subis de la part des démons • - uel et

plus désespéré. L s démons ont pendu mon âme et, de même

que le pendu n'a pas de soutien, mon âme pend sans appui et

s sont renversé» s, au vu et au su de mon esprit.

:id mon âme voit c ment et cet abandon de mes

puissances sans pouvoir s'y opposer, il se lait une telle souffrance

que je peux à peine pleurer, par l'excès de la douleur, de la rage

"ir; quelquefois aussi je pleure sans reméd< .

quefois ma fureur est telle, qu lueoup pour moi de

mettre en pièces. Quelqu-rfois je ne peux m'empècher

le frapper horriblement au point de me gonfler la tête et

« Je souffre un autre tourment : c'est le retour, au moins apparent, des anciens vices. pas qu'ils soumettent

ré -llement mon âme à leur empire, mais ils me torturent cruellement . . .

« Quand je me souviens que Dieu fut afïl'gé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux redoubler.

•uelquefois il se produit une affreuse et infernale obscurité où disparait toute espérance ], et cette nuit est horrible. Et les

- que je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps;mais les démons les réveillent en dehors de l'âme et en

en-t d'autres qui n'y furent jamais. Je souffre alors parti-

rement dans trois endroits du corps; le feu de la concupis-

est tel dans ces moments-là, qu'avant d'en avoir reçu la

la défens?, je me brûlais avec le feu matériel, dans l'espoir

d'éteindre l'autre. Ah ! j'aimerais mieux être brûlée vive ! Je

1 Darn et état, où les âm ?s se trouvent quelquefois plongées, il n'y a rien du désespoir des péchîurs : l'espérance n'est plus sensible, il est vrai; il semble qu'elle a disparu; au fond elle d?m=ure plus ferme que jamais. Ce qui le prouve, c'est toute la conduite des âm -s ainsi éprouvées : elles redoutent le péché, elles font appel à la clém?nce divine, elles se serrent contre leur Dieu à mesure qu'il semble s'éloigner davantage; une âm? désespérée, au contraire, cesse de lutter, elle s'abandonne et se livre au mal sans résistance.

202 LES AMES H L KO loi ES

crie, j'appelle la mort, la mort quelle qu'elle soit, et j> Dieu : « Si je suis damnée, eh bien ! tout de suite; pas de retard, puisque vous m'avez abandonnée, achevez, achever; et que i'abîme m'engloutis-

« Et je comprends alors que c< s vices ne sont pas dans 1'. puisqu'elle n'y consent jamais et que c'est le corps qui soi violence. L'ennui se joint à la douleur et, si cela durait, le corps n'y tiendrait pas. L'âme se voit dépourvue de st s pu'. sances et, quoiqu'elle ne consente pas aux vices, elle se voi force contre eux; elle voit entre Dieu et elle une effroyable contradiction ; elle voit sa chute et sent son martyre, i pie je n'eus jamais vient en moi par une permission sj clairement, et je connais qu"il y vient par permission. 1! surpasse, je crois, tous k s autres; la vertu par laquelle je ; est un don manifeste du Dieu libérateur et, si je doutais de Dieu dans la ruine de toutes mes croyances.ee don senti m la foi. Il y a là une espérance-assurée, tranquille, et le dou: impossible; la force l'emporte; le vice a le dessous; la tient suspendue au-dessus de i'abîme. Telle est celte t<m telle est la puissance communiquée par elle que tous les hou s tous les démons, toutes les ruses de la terre et de renier ne peuvent obtenir de moi-même le plus léger mouvement . . .

« Dans mon âme, une certaine humilité et un certain orgueil se combattent douloureusement et j'ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre d'humilité qui me montre destituée de tou* bien, de toute vertu et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des vides, m'enlève toute espérance et me cache toute miséricorde. Je me vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent, chassée de toute rectitude, de toute véracité, -digne du dernier fond de l'enter intérieur. Cette misérable humilité n'est pas l'autre, la vraie, celle qui écrase l'âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entouré ■ de démons : dans mon âme et dans mon corps, je ne vois que des défauts. Dieu m'est fermé; puissance et grâce, tout est caché, le souvenirmême du Seigneur m'est interdit; me voyant damnée/je, ne m'inquiète pas de ma damnation, je ne m'inquiète pas de mes crimes, que je voudrais n'avoir pas commis au prix d< les biens et de tous les maux qui peuvent être nomi.- . . . <J

COMMEKT S'ACQVISTtT L'HÉROÏSME

mple, dans b'abîme vois tombée, la surabondance

s iniquités, je ch cohe inutilement par où ks découvrir et au monde; je voudrais all< r nue par les cit.

ins pendus à mon cou, et

: Voilà la vile créature, : I de mena

Voilà l.i graine du vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien

aux y ux d - ln.ni: sais dire : elle ne marge ni poisson

ifez-moi: j'étais gourmande et ivrogne; je faisais

nit de ne vouloir que le nécessaire; je jouais à la pauvreté

extérieure. . . Ah ! que je voudrais avoir au cou un colîr r ou un

<-i m.' faire traîner par les places et par les villes; et lis

nieraient et diraient : « Voilà la misérable qui a

i toute sa vie : et ks hommts crieraient ainsi que ks

femmes : « Oh ! voilà le prodige, le prodige qu'a fait Dieu ! La

malice cachée de toute sa vie vient d'être manifestée par elk-

même !

212. <• M is tout cela est peu de chose, et lien ne suffit ; voici un -poir nouveau, un désespoir inconnu. J'ai absolument désespéré de Dieu et de tous s s biens. C'est fini, c'est i

entre Lui et moi. J'ai la certitude que dans le monde f r n'a pas une autre proie aussi parfaite que moimême-; boutes li s grâces de Di< u. toutes ses faveurs, tout cela est pour exaspérer mon dés spoir et mon enfer. Oh ! je vous en supp: /.-vous en prière. . . que la justice de Dieu □

mon cœur; ma tête se fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes nombres se disjoignent, parce que je ne P ux pas manifester nus mensonges. Sache, toi qui écris, que

s paroles ne sont rien auprès de mes maux, de m. quités et de mes mensonges; j*étais toute petite quand j'ai commencé.

Voilà ce que je suis obligée de dire dans le gouffre de . -nt. E. puis i'orgu -il arrive !

i Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute trisf • toute amertume et toute, enflure. Les biens que m'a faits Dieu se changent dans mon âme en amertume infinie. Ils ne servent à rien ! Ils ne remédient aérien ! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble à une insulte faite à mon -poir. Pourquoi toujours en moi ce vide de vertu? Pouiejuoi Dieu a-£-I! permis tout cela? Et puis je doute et je me dis :

Est-ce qu'il m'aurait trompée? Cette tentation ferme et cache tout bien. Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous les Saints du paradis m'accableraient de leurs consolations et de leurs promesses, et Dieu Lui-même de ses dons, s'il ne me changeait pas moi-même, s'il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au lieu de me faire du bien, les sages, les Saints et Dieu exaspéreraient au delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma douleur et mon aveuglement.

Ah ! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde et prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous. les corps des hommes, je croirais ceux-ci plus légers et moindres. Je l'ai dit souvent que mes tourments soient changés contre le martyre, n'importe de quelle espèce !

« Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du Pape Célestin (1294) : ils ont duré plus de deux ans et leurs accès étaient fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur atteinte soit maintenant légère et seulement extérieure. La situation étant changée, je comprends que l'âme, broyée entre l'humilité mauvaise et l'orgueil, subk une immense purgation, par laquelle j'ai acquis l'humilité vraie, sans laquelle le salut n'est pas. Et plus grande est la purgation de l'âme, p!us grande est l'humilité. Plus l'âme est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, avec la pureté, l'aptitude des hauteurs. L'élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de l'abîme où elle a ses racines et sa fondation. »

213. 0 mon Dieu, dit de son côté sainte Thérèse, que de peines intérieures et extérieures n'endure-t-on pas avant d'entrer dans la septième demeure. II me semble quelquefois que, si l'âme les envisageait avant de s'y engager, il y aurait sujet de craindre, vu sa faiblesse naturelle, qu'elle ne pût se résoudre à les souffrir, cmelque grand que soit l'avantage qu'elleen dût retirer. ■ Et, après avoir énuméré ces diverses épreuves, la Sainte ajoute : « Tant de peines réunies causent un tourment intérieur si sensible et si insupportable que je ne saurais le comparer qu'à celui qu'éprouvent les démons. (6e Demeure, ch. i.)

214. Je vous écris et je ne puis m'en empêcher, écrivait sainte Chantai à saint François de Sales, car je me trouve au

comment s'acquiert l'héroïsme 205

malin plus ennuyée de moi qu'à l'ordinaire. Je vois que je -ehancelle à tout -propos dans l'angoisse de mon esprit, qui m'est causée par ma difformité intérieure, laquelle est bien si grande que je vous assure, mon bon seigneur et très unique père, que je me perds quasi en cet abîme de misère.

« La présence de mon Dieu qui, autrefois, me donnait des contentements indicibles, me fait maintenant trembler de tout mon corps et frissonner de crainte. Il me semble que cet œil divin, que j'adore de toute la soumission de mon cœur, perce mon âme d'outre en outre et regarde avec indignation toutes mes œuvres, mes pensées et mes paroles, ce qui me tient dans une telle détresse de cœur que la mort même ne me semble point si pénible à supporter, et je m'imagine que toutes choses ont pouvoir de me nuire; je crains tout, j'appréhende tout, non que je craigne que l'on nuise à moi, comme à moi, mais je crains de déplaire à mon Dieu.

« Oh ! qu'il me semble que son assistance s'est éloignée de moi ! Gela m'a fait passer cette nuit dans de grandes amertumes, et je n'ai fait autre chose que dire : Mon Dieu, mon Dieu, hélas 1 pourquoi me délaissez-vous? Je vous appartiens, faites de moi comme d'une chose qui est à vous.

« Au point du jour, Dieu m'a fait goûter, mais presque imperceptiblement, une petite lumière, en la très haute et suprême pointe de mon esprit; tout le reste de mon âme et ses facultés n'en ont point joui; mais elle n'a duré environ qu'un demi Ave Maria, et mon trouble s'est rejeté tout à corps perdu sur moi et m'a tout offusquée et obscurcie.

« Nonobstant la longueur de cette déréliction, mon très cher seigneur, j'ai dit, mais sans sentiment : Oui, mon Dieu, ce qui vous agréera, faites-le, je le veux; anéantissez-moi, j'en suis contente; accablez-moi, je le veux bien; arrachez, coupez, brûlez tout ce qu'il vous plaira, oui, je suis à vous.

« Dieu m'a appris qu'il ne fait pas grand état de la foi, quand on en a l'expérience par les sens et les sentiments ; c'est pourquoi contre mes contrariétés, je ne veux point de sentiment. Non, je n'en veux point, puisque mon Dieu me suffit. J'espère en Lui, nonobstant mon infinie misère, j'espère qu'il me supportera encore; enfin, que sa volonté soit faite. »

215. On lit dans la V ie de saint Paul de la Croùv{l. II, ch.xxiv)-.

« Ces leçons (d'humilité, de résignation et de confiance) le Pèr ■ Paul les suivait fidèlement tout le premier, au milieu d< s vexations de. l'enfer, auxquelles se joignaient les contradictions des hommes et l'épreuve douloureuse des maladies.

« Tout cela n'était pourtant, à vrai dire, que la moindre partie de ses souffrances. Ce qui l'affligeait le plus, ce qui iui causait un tourment mortel, c'était la crainte d'avoir perdu Dieu ne L" voir jamais. Le Seigneur lui avait retiré cette abondance de lumières dont II l'éclairait auparavant. Le pauvre Paul qui, par amour pour son Dieu..., avait tout abandonné, et qui aurait donné mille vies pour Lui plaire, voyant maintenant, à ce qu'il lui semblait, que Dieu était irrité contre lui, éloigné de lui, perdu pour lui, ne pouvait trouver ni consolation, ni repos dans son malheur. Son cœur s'élançait vers lui de tout; forces, et cependant une main de fer paraissait le repousser. . . Voilà comment il expliquait son état à son directeur. « Figurezvous voir un pauvre naufragé accroché à une planche de vaisseau : chaque flot, chaque coup de vent lui fait craimi: se noyer. Figurez-vous encore un malheureux condamné à la potence; son cœur bat continuellement en attendant demoment en moment qu'on le conduis? au supplice : bel] ■ i si nia situation. »

st ce qui lui faisait dire en écrivant à un de ses religieux : « Je suis environné de combats, mais Dieu n'en laisse rien paraître au dehors. Souvent jusque dans le sommeil, je vous le confie, mais n'en parlez pas, j'ai à souffrir et jo suis tout tremblant au réveil, et voilà des années que je me trouve dans oe triste état. Ce n'est rien pourtant en comparaison d'une autre grande croix qui pèse depuis longtemps sur moi sans aucune consolation. Je la compare à une grêle qui ravage tout. Je suis comme un homme jeté en pleine mer, pendant la tempête, et à qui personne n'offre une planche de salut, ni du ciebni de la terre; il me reste pourtant un ray^m de foi et d'espérance, mais si faible que je le vois à peine. »

On pourrait multiplier les citations, et il suffit d'être tant soit pu familiarisé avec la vie des saints personnages pour savoir que ces âmes, dont l'héroïsme nous étonne, ne sont point, arrivées là sans un travail très profond de la grâce et des opérations d.' l'Espril-Saint très salutaires, mais très rigoureuses.

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